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Actualité du Second Faust

La chronique paraît chaque semaine sur www.marianne2.fr





Lundi 4 mai 2009 - Une nouvelle traduction de Faust


Il faut saluer la nouvelle traduction de Faust, qui paraît aux éditions Bartillat, et que nous devons à Jean Lacoste et Jacques Le Rider. Une occasion de rappeler la qualité de l'école universitaire des germanistes français, menacée d'extinction tant le contingent des élèves apprenant l'allemand au lycée se réduit. On parlait plus l'allemand en France lorsque l'on redoutait "l'ennemi héréditaire". L'allemand a surtout été victime des réformes pédagogiques de ces quarante dernières années. Cessez d'enseigner Goethe, Heine et Rilke - comme l'a exigé l'inspection générale, qui s'est mise, par un égalitarisme mal placé, à interdire aux professeurs de collège et de lycée d'enseigner la littérature, depuis les années 1970. A partir du moment où non seulement "une paire de bottes vaut bien Shakespeare" mais surtout le Ministère de l'Education Nationale demande qu'on ne donne à lire, en cours le langue, que des articles sur la fabrication des paires de botte, il ne faut pas s'étonner que, l'utilitarisme s'imposant, l'anglais marginalise les autres langues. Si l'on ne cherche plus, en enseignant une langue vivante, qu'à donner des "connaissances utiles" alors toutes les langues, sauf l'anglais, sont condamnées à être des langues mortes. Les professeurs d'allemand des années 1980 nous donnaient des articles sur le triage des ordures, la mort des forêts, les modes de vie alternatifs, la question de la limitation de vitesse sur les autoroutes allemandes etc... C'était ce qu'il y avait dans nos manuels. Tous sujets dont la seule évocation suscitait, à la deuxième édition, un ennui incommensurable et des baillements à répétition. Nos parents, qui connaissaient des diraines de morceaux choisis de la littérature allemande par coeur n'avaient aucun problème, ensuite, à apprendre rapidement, quand ils visitaient l'Allemagne, le vocabulaire de la vie quotidienne. Mais aujourd'hui, dès le lycée, on détourne d'apprendre l'allemand car on refuse de faire rêver les élèves avec les mythes et les pages positives de l'histoire du grand voisin.

Mardi 5 mai 2009 - L'empire du dollar-papier

On connaît peu le Second Faust, épopée de l'homme moderne qui veut se faire "comme maître et possesseur de la nature". Toute l'histoire du règne du dollar y est contenue à l'Acte premier. Je cite dans la nouvelle traduction, de Lacoste et Le Rider:

"Le Chancelier:
Avis à qui veut l'entendre:
Le présent billet vaut mille couronnes.
Il est garanti par la caution assurée
D'innombrables biens enfouis dans le sol de l'empire.
Il est présentement fait diligence pour que ces riches trésors,
Aussitôt déterrés, servent à l'acquitter".

Non plus une base monétaire or et argent et des billets qui ne soient que des crédits circulants, des chèques à montant fixe pouvant être émis par n'importe quelle banque mais du papier monnaie émis par l'Etat et demandant, pour conserrver sa valeur, le pillage des ressources du sous-sol. Toute l'histoire de la destruction du système monétaire international de Woodrow Wilson à George W. Bush et de la prise de contrôle des Etats-Unis sur le pétrole mondial!

"L'Empereur:
Je pressens un forfait, une monstrueuse duperie!
Qui a falsifié ici la signature de l'empereur?
Un tel crime est-il resté impuni?

Le Trésorier
Souviens-toi! Tu l'as signé toi-même;
Pas plus tard que cette nuit. Tu te dressais, figurant le grand Pan;
Le chancelier vint avec nous te parler et dit:
"Accorde-toi le plaisir de cette haute fête,
Et fais le salut de ton peuple en quelques traits de plume"
Tu les traças nettement, puis ce fut durant cette nuit
Vite multiplié par milliers par des magiciens aux mille tours.
Pour que le bienfait profite sur le champ à tous,
Nous avons aussitôt tamponné toute la série,
Des coupures de dix, de trente, de cinquante, de cent sont prêtes.
Vous n'imaginez pas quel bien cela fit au peuple.
Regardez notre ville, d'habitude à demi-morte et moisie,
Comme tout vit et fourmille dans le plaisir et la jouissance!"

Le néo-libéralisme, n'est-ce pas la rencontre d'homo festivus et des magiciens de la finance?

"L'Empereur:
Et mes gens prennent cela pour or de bon aloi?
L'armée, la cour s'en contentent pour toute solde?
J'ai beau m'en étonner, il faut que je l'admette"

L'empereur avait raison de se méfier, instinctivement. La prospérité s'évanouit, dans l'épopée, aussi vite qu'elle est venue. La division politique s'installe. Bientôt la guerre civile commence et un anti-empereur vient contester le pouvoir en place. Le règne du papier monnaie a débouché sur la guerre et l'usurpation.

Mercredi 6 mai 2007 - Le magicien de la finance


C'est ainsi que l'on a appelé Alan Greenspan durant des années, sans se rendre compte de la justesse de l'expression. Tel le "trésorier" du Second Faust, il a inondé le monde de papier-monnaie artificiel et nous en payons aujourd'hui les conséquences. Mais personne ou presque ne semble comprendre ce qui s'est passé. Je ne connais pas un manuel d'économie qui n'affirme que la monnaie est, dans l'économie moderne, "créée ex nihilo". Depuis la Première Guerre mondiale, première époque de fabrication illimitée de papier-monnaie, l'humanité occidentale a oublié que la monnaie doit être un bien, et si possible le plus précieux au monde, puisque la mesure universelle de la valeur doit être le bien le plus rare. C'est la raison pour laquelle l'or et l'argent se sont imposées historiquement comme la monnaie universelle.

Au temps d'Adam Smith - contemporain de Goethe - le monde connaît un régime de bimétallisme or/argent. L'or est thésaurisé comme réserve suprême ou bien sert aux transactions à grande distance. L'argent sert à garantir les transactions de proximité. Le papier-monnaie n'est pas de la monnaie à proprement parler, il est un moyen d'accélération de la circulation monétaire. A cette époque, la monnaie métallique est suffisamment abondante (il y a environ sept fois plus d'argent que d'or à disposition) pour que l'économie capitaliste ignore les contractions cycliques. C'est la raison pour laquelle Adam Smith est convaincu des automatismes de l'économie de marché.

Le premier destructeur du système, sur le plan théorique, fut David Ricardo, qui recommanda de passer au mono-métallisme, l'or restant le seul étalon de la valeur, tandis que l'argent était démonétisé. La Grande-Bretagne applique cette recommandation en 1821; la première crise due à la réduction de la base monétaire consécutive à l'abandon du bimétallisme se produit en 1825. Elle est repérée par Marx, qui n'en comprend pas la raison car il est lui-même un disciple retourné de Ricardo. Au fur et à mesure que les nations suivent l'exemple de la Grande-Bretagne et passent au mono-métallisme, le monde entre dans des crises cycliques à répétition. Ceux qui critiquent "l'étalon-or" ont raison de souligner ses effets déflationnistes mais ils ne comprenent pas que l'abandon de l'étalon-or a causé des maux plus grands encore que son maintien. La monnaie de papier - sans référent métallique - a toujours au départ des effets dopants pour l'économie, puisqu'elle lui procure des liquidités surabondantes. Mais bientôt l'inflation s'installe; et un jour l'hyperinflation. En régime de papier-monnaie, une monnaie perd, en moyenne, 50% de sa valeur tous les quinze ans. Même le très solide deutsche mark ne valait plus, en 1999, lors de sa disparition, que 25% de ce qu'il valait en 1949.

La refondation de l'économie mondiale, actuellement ébranlée jusque dans ses fondations par l'agonie de l'étalon-dollar, passe par le retour au pluri-métallisme (or, argent, platine) pour rendre au papier-monnaie sa valeur.

Hans Christoph Binswanger écrit, plaisamment, dans un ouvrage paru en 2005, intitulé Geld und Magie (L'argent et la magie), que Goethe est le premier à avoir compris que l'économie moderne était "l'alchimie continuée par d'autres moyens", "la recherche de l'or artificiel, une recherche qui, pour celui qui s'y est adonné une fois, se transforme rapidement en dépendance à une forme de drogue".

Jeudi 7 mai. Quand Le Monde retombe dans les vieilles ornières

Le Monde daté du 6 mai retrouve des chemins familiers aux connaisseurs de la relation franco-allemande. La France craint, nous dit-on, d'être distancée par l'Allemagne dans la crise. Ou plutôt, la reprise devrait être au rendez-vous en Allemagne et non en France en 2010, selon les prévisions économiques de la Commission européenne. On se croirait retombé au début des années 1990. Voilà qu'est à nouveau exalté un modèle allemand de contrôle du déficit et de compression des salaires et fustigé le laxisme français en matière de déficit public. Paradoxe: sur deux ans, si les prévisions sont exactes, la récession cumulée de l'Allemagne sera de plus de 5 points, contre 3,2 pour la France. Et l'année prochaine, le chômage augmentera vraisemblablement de 1,8 point en Allemagne contre seulement 1,1 en France. Il faut se méfier des effets d'annonce et se demander pourquoi le journal français retombe dans de vieilles ornières.

On sait le discours stéréotypé qui sort toujours du complexe français. Un discours de la rigueur, qui doit ramener le mauvais élève à plus de discipline. Et un discours opposé se plaignant de ce que l'Allemagne ne peut se permettre de pratiquer la rigueur que parce q'elle profite des politiques de relance des autres. Comme Nicolas Sarkozy ne peut pas se permettre la rigueur, nous aurons un équilibre entre les deux discours.

Et ni la France ni l'Allemagne ne sortiront ainsi de leur actuelle difficulté à penser l'avenir puisque le laxisme budgétaire des partenaires est toujours un prétexte pour l'Allemagne à refuser d'envisager sérieusement l'avenir de l'euro.

Depuis des années, la RFA refuse la perspective d'un véritable gouvernement économique de la zone euro. Quand on admire la tradition ordo-libérale de Röpke, qui a fondé le "miracle économique" des années 1950 et 1960, on ne peut que comprendre l'attitude allemande. A moyen ou long terme, le keynésianisme qui domine les discours sur un gouvernement économique de l'Europe serait une impasse, comme il l'a toujours été dans l'histoire, que ce soit dans sa version pacifique (politique britannique de l'après-guerre ou politique de relance de François Mitterrand en 1981) ou dans sa version militaire (politique américaine de "W").
Le seul avenir pour l'Europe comme modèle economique viable, qui fasse toute sa place aux traditions nationales de politique économique tout en assurant une politique commune réside dans un nouvel ancrage de l'euro au sein d'un système monétaire international refondé sur un étalon impartial. Permettez que grâce à un instrument de mesure authentiquement universel de la valeur, la libre répartition des investissements et l'allocation du crédit ne soient plus soumis aux distorsions créées par la turbulences du système-dollar, et vous aiderez à garantir l'avenir de l'euro et l'expansion de l'activité en Europe. Quand Jacques Rueff avait dit "L'Europe se fera par la monnaie" il ne pensait pas seulement à la création d'une monnaie européenne mais aussi à la refondation du système monétaire international.
Le paradoxe européen des vingt dernières années tient au contraste entre la construction d'une monnaie européenne et la décomposition parallèle du système monétaire international. L'euro, monnaie en relative rareté dans le monde, a d'ailleurs accéléré la décomposition du système dollar puisque la surabondance de la monnaie américaine en est apparue d'autant plus flagrante. Mais il ne faudrait pas que les tensions sociales créées par la crise à la périphérie de la zone euro conduisent à l'éclatement, partiel ou complet de celle-ci.

Le Monde a vingt ans de retard: la question urgente n'est pas celle du différentiel franco-allemand mais de ce qui va arriver à l'Espagne.
Le taux de chômage y est déjà de 17%; il pourrait dépasser 20 l'année prochaine. La commission européenne prévoit un taux de déficit public de près de 10%. Or il n'y a aucune raison qu'un pays au potentiel de l'Espagne soit durablement condamné au chômage et à l'endettement. Mais il n'y a non plus aucune raison que sa situation s'améliore si un nouveau système monétaire international n'est pas mis en place, qui rétablirait l'objectivité des évaluations internationales sur la solvabilité à moyen et long terme des pays de la zone euro.

Au lieu d'opposer la France et l'Allemagne, il faut donc les pousser à s'unir pour peser, aux côtés de la Chine, du Japon et de la Russie dans une exigence formulée en commun vis-à-vis des Etats-Unis: la création d'un nouvel étalon international de la valeur.
Il est urgent de passer aux choses sérieuses au lieu de rejouer les psychodrames du passé.


Vendredi 8 mai 2009- Trichet sur les traces de Greenspan

Qui l'eût dit? Trichet baissant les taux d'intérêt à 1% pour relancer l'économie. C'est exactement la politique appliquée par Greenspan pour sortir de la crise boursière de 2000; une politique qui a créé le boom immobilier d'où est sortie la crise actuelle. La question d'aujourd'hui n'est pas le manque de liquidités. Elles sont au contraire en surabondances dans le monde. Elles ont noyé l'économie mondiale. C''est le retour au crédit, c'est-à-dire à la confiance pour que l'argent circule. Cela passe par la refondation de la monnaie. Il est encore temps de créer une unité de compte internationale, panier de monnaies comprenant le dollar, l'euro, le yen et le yuan mais aussi l'or, pour sauver provisoirement les monnaies de papier; en attendant de refonder le' système monétaire international sur le plurimétallisme.



Dimanche 10 Mai 2009
Edouard Husson
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