Le Blog d'Edouard Husson

Bismarck le Prussien (1815-1898)



I. Rapide rappel biographique

Otto von Bismarck est né le 1er avril 1815- année de Waterloo et du Congrès de Vienne- dans le domaine familial de Schoenhausen, près de Berlin, dans le Brandenburg.
Par son père Ferdinand von Bismarck, il descend d’une vieille famille de grands propriétaires fonciers (Junker) de Poméranie, qui se prétendent de noblesse plus ancienne que les Hohenzollern, dynastie régnante de Prusse.
Sa mère Wilhelmine Mencken, est fille d’un haut-fonctionnaire, qui a participé à l’élaboration des réformes du début du XIX siècle, réformes économiques et sociales qui, telle l’abolition du servage, ont insufflé à l’Etat prussien un dynamisme nouveau et lui ont permis de surmonter les défaites militaires et l’occupation infligées par la France napoléonienne.
Sur six enfants nés du mariage, seuls trois survivent : en plus d’Otto, un garçon Bernard et une fille, Malwine.

En 1823, Otto et son frère sont envoyés à Berlin en pension. Wilhelmine rompt ainsi volontairement avec la tradition du préceptorat pour les enfants dans les familles nobles.
Le Plamann Institut, le Friedrich Wilhelm Gymnasium, fréquentés par Otto sont typiques des idéaux de la grande bourgeoisie berlinoise : à un enseignement qui est imprégné de l’esprit des Lumières se joint une discipline spartiate très mal supportée par le jeune Junker. La plupart des biographes font remonter l’habitude de Bismarck de se lever à 11h, même au plus fort de son activité politique à l’horreur contractée durant sa scolarité d’un lever, hiver comme été, à 6h du matin.
Wilhelmine veut faire de son fils un haut fonctionnaire qui servira l’Etat prussien.

De 1832 à 1835, Bismarck fait son droit à Göttingen puis à Berlin. Il n’est pas un étudiant très assidu, il se fait remarquer pour ses excentricités : il se promène à Göttingen en robe de chambre, accompagné d’un dogue et provoque en duel quiconque sourit de sa tenue. Durant les trois premières semaines, il se bat 25 fois en duel.
Puis, il fait la connaissance d’un étudiant américain, Lothrop Motley, plus tard historien et romancier, qui l’initie à la littérature anglaise. Motley a raconté sa jeunesse étudiante dans « Monton’s Hope », où il met en scène, entre autres, un Otto von Rabensmarck.
Même au plus fort de son activité politique, Bismarck continue à correspondre avec son ami américain et à le recevoir. Otto von Bismarck fut aussi très influencé par les cours d’Arnold Herren, professeur d’histoire parmi les premiers à s’intéresser en Allemagne à l’interdépendance entre économie et politique. Bismarck a montré tout au long de son existence un intérêt peu fréquent chez les représentants de la bourgeoisie prussienne pour les questions économiques et sociales.
En 1835, il passe ses examens de droit puis d’admission dans la fonction publique. Avant de rentrer dans la diplomatie, comme sa mère l’ambitionne pour lui, il lui faut faire ses preuves dans l’administration. En 1836, à Aix la Chapelle, il participe à l’élaboration du Zollverein pour la région du Rhin. En fait, c’est un fonctionnaire peu assidu.
Il préfère se distinguer par ses prouesses à table (un jour, il mange 150 huîtres lors d’un dîner) ou par ses conquêtes féminines.
Il est renvoyé pour être parti en voyage, sans prévenir son supérieur, avec la fille d’un pasteur anglican. Il vit une autre expérience malheureuse de la fonction publique en 1837 à Postdam.

En 1839, sa mère meurt et son père décide de partager ses terres entre ses deux fils. Otto quitte l’administration avec soulagement et retrouve la vie de plein air qu’il aimait enfant. Il dirige 50 journaliers. Seigneur du domaine, il est chef de la police, de la justice et de l’église. Il a son siège à la Diète provinciale.
Ce sont des années de lecture : Heine, Hegel, mais aussi la littérature française. Il voyage en Angleterre et en France. Il se fait toujours remarquer pour ses excentricités : il réveille ses amis à coup de pistolet tout en menant une vie de grand seigneur.
Le sentiment le taraude, en même temps, de pas avoir un champ d’action à la mesure de ses ambitions.
Cela se manifeste d’abord par une grande crise morale à partir de 1844. Sceptique, mondain et cynique, il entre en contact avec les cercles piétistes de Poméranie.
Il tombe sous le charme de Marie von Thadden, dont le père a introduit le piétisme en Poméranie. Lorsque l’année suivant leur rencontre, Marie meurt victime d’une épidémie de grippe, Bismarck pourrait s’écrier comme Chateaubriand : « J’ai pleuré et j’ai cru ». Il se met à prier et jusqu’à la fin de sa vie, lit la Bible tous les soirs. En 1847, il épouse Johanna von Putkammer, fille unique d’un Junker poméranien et amie de Marie von Thadden. Avec elle, il a trois enfants : une fille (Marie) et deux fils (Herbert et Guillaume).

(On ne connaît à Bismarck aucune liaison après son mariage, à part un amour platonique pour Katharina von Orloff, rencontrée lors d’un séjour à Biarritz à l’été 1862, quelques semaines avant qu’il ne devienne Premier Ministre de Prusse).

En 1847, Frédéric- Guillaume IV décide (1840-1860) de réunir le premier « Landtag » de Prusse, comme son père, Frédéric Guillaume III (1797-1840) l’avait promis 40 ans plus tôt : la monarchie a besoin d’argent pour financer une voie ferrée Berlin- Königsberg.
La Diète rassemble 586 députés venus de 8 diètes provinciales. Les conservateurs y sont en minorité et proviennent essentiellement de régions rurales de l’est de la Prusse originelle.
Bismarck, qui dit craindre un 1789 prussien, s’affirme vite comme l’orateur le plus brillant du parti conservateur. Il fait la connaissance de Léopold von Gerlach, aide de camp du roi et de son frère Ludwig. Ils sont les soutiens de son ascension politique.

La révolution de 1848 permet à Bismarck de s’affirmer, sinon comme le chef, du moins comme la figure de proue des « ultras », de ceux qui refusent tout compromis avec la révolution. Il intervient plusieurs fois auprès du roi et organise la « résistance » sur son domaine ; il fait aussi partie de ceux qui déconseillent au roi d’accepter la couronne d’Empereur d’Allemagne offerte par l’Assemblée de Francfort (27.3.49).

Il confirme sa fidélité au souverain lors de la « reculade d’Olmütz » (28 et 29 novembre 1850), épisode diplomatique où la Prusse est contrainte par l’Autriche à renoncer à réaliser l’unité allemande. Il prononce un discours qui fut diffusé à 20 000 exemplaires, pour défendre la sagesse du roi, qui n’a pas déclenché de guerre, alors que les conditions étaient défavorables à la Prusse.
Pour le remercier, le roi le nomme ambassadeur de Prusse à la Diète de Francfort, assemblée des ambassadeurs de tous les Etats allemands. Dans les années 1850, Bismarck se familiarise avec la scène diplomatique européenne et s’affirme comme le champion des intérêts de la Prusse contre l’Autriche.
Ses rapports d’activité deviennent avec le temps des mémoires de plus en plus longs, dans lesquels il exprime ses idées sur la diplomatie prussienne en général si bien qu’il se fait des ennemis au gouvernement de Berlin.

En 1859, alors que la santé mentale de Frédéric Guillaume IV se détériore et que son frère Guillaume est nommé régent, Bismarck est envoyé comme ambassadeur à St Petersbourg où il apprend le russe et se lie d’amitié avec Alexandre III. De ce fait naît une alliance entre la Russie et la Prusse ce qui sera le fondement de sa politique étrangère.

En 1862, il est nommé ambassadeur à Paris alors qu’il a déjà rencontré Napoléon en 1855. Certains historiens affirment que Bismarck fut très impressionné par le « bonapartisme » appuyé sur des principes révolutionnaires et sur une politique sociale entre autres.
De Paris, il se rend à Londres pour rencontrer Palmerston et Disraéli.

Durant les 9 mois passés en France, Bismarck apprend qu’on pense à lui pour prendre la tête du gouvernement à Berlin. Mais un conflit constitutionnel s’opère quand le Parlement refuse de voter, à majorité libérale, le budget militaire. Le Landtag doit-il obtenir un droit de contrôle sur un domaine traditionnellement réservé au souverain ?
Guillaume Ier hésite à engager l’épreuve de force. Bismarck est alors le seul homme à être prêt à risquer un conflit durable sans céder. Les prérogatives traditionnelles de la monarchie seront conservées. Le dimanche 22 septembre 1862, Bismarck engage l’épreuve de force et quelques débats naissent au Landtag et devant les 20 députés de la Commission budgétaire, où Bismarck prononce les fameuses formules :

« L’Allemagne ne s’intéresse pas au libéralisme de la Prusse mais à sa force (…) Nos frontières ne sont pas favorables au développement de notre Etat (…) Ce n’est pas par des discours et des votes de majorités que les grandes questions de notre époque seront résolues, comme on l’a cru en 1848, mais par le fer et par le sang ».

Après ce discours, Bismarck fait voter le budget à la Chambre Haute puis ajourne le Landtag tout en supprimant la liberté de la presse. Il fait également révoquer en 4 ans, 1000 fonctionnaires récalcitrants.

Bismarck n’aurait pas réussi sans sa politique étrangère, il a fait l’unité politique allemande autour de la Prusse, pour enlever aux libéraux un de leurs terrains de prédilection.



Trois guerres ont éclaté sous Bismarck :
En 1864, la guerre danoise commence. Bismarck s’y révèle comme le diplomate le plus doué de l’histoire– mais l’égal de Frédéric II de Prusse, sinon de Hitler, en matière de cynisme. Dès 1848, la cause de l’indépendance du Schleswig et du Holstein était déjà revendiquée ; mais pour réaliser cette annexion non pas au profit de l’Allemagne démocratique mais de la Prusse, Bismarck profite d’une affaire de succession compliquée.
Le roi du Danemark meurt et son successeur Christian IX qui est marié à une des cousines du défunt souverain, ne peut pas selon la loi hériter du Holstein par « une femme ».Un autre prétendant, le duc d’ Augustenburg, réclame les deux duchés, inséparables selon une convention du quinzième siècle. Avant de mourir, le roi avait préparé une constitution unitaire. Alors que les patriotes allemands s’enflamment, Bismarck propose une médiation de la Prusse et de l’Autriche. Cette dernière accepte car elle se méfie des passions nationalistes dans les duchés et ne voit pas que Bismarck l’entraîne sur un terrain dangereux où des discordes austro prussiennes surgiront inévitablement. Bismarck lance un ultimatum au roi du Danemark pour qu’il retire sa constitution unitaire ; la Prusse et l’Autriche envahissent les duchés. L’occupation et l’administration sont alors conjointes. Les droits du prétendant sont examinés longuement pas une commission chargée de préparer les esprits à une annexion prussienne des duchés.

Bismarck attend que surgisse un différend austro-prussien dans l’administration des duchés. En 1866, la situation connaît une tension extrême et en c’est en juin que le conflit austro prussien éclate et prend toute sa forme par la défaite de l’Autriche à Sadowa le 3 juillet 1866. En 1867, un compromis austro-hongrois (paix de Nikolsburg ) exclut définitivement l’Autriche des affaires allemandes.

A la suite de cela, la fondation de la confédération de l’Allemagne du Nord , qui symbolise la première unité allemande est créée.
Les nouvelles élections au Landtag ont eu lieu le même jour que la défaite de Sadowa. Le 5 août, dans l’euphorie de la victoire, 230 députés contre 75 votent au gouvernement prussien un quitus pour les budgets militaires passés. Bismarck a obtenu ce qu’il voulait : diviser les libéraux ; on compte désormais les « nationaux-libéraux » et les « progressistes ».

Les historiens allemands ont souvent écrit que l’année 1866 était plus importante que 1871 dans la carrière de Bismarck. Ceci est vrai dans la mesure où la guerre franco-prussienne n’a fait qu’accélérer ce que Bismarck jugeait inéluctable : l’intégration des Etats du sud du Main à la Confédération du Nord. Cependant, du point des relations franco-allemandes, il y a le fait essentiel de l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Comment en est-on arrivé là ?
Dans les années 1860, Bismarck a été reçu cordialement par Napoléon III.
C’est en 1866 que tout a changé : Napoléon avait parié sur une guerre de longue durée entre la Prusse et l’Autriche,où l’on aurait besoin de sa médiation. La guerre en question fut extrêmement brève et la victoire de la Prusse fut écrasante. Bismarck ridiculisa « les demandes de pourboire » de Napoléon III, en particulier le projet qu’avait ce dernier d’annexion du Luxembourg.

Bismarck sait l’animosité française et pousse Napoléon III à la faute par la candidature d’un Hohenzollen sur le trône d’Espagne. Cependant, la diplomatie française obtient le retrait de cette candidature. Bismarck aggrave à nouveau la situation par la « dépêche d’ Ems ». Le roi de Prusse avait refusé après le retrait de la candidature, de recevoir à nouveau l’ambassadeur de France qui exigeait alors une promesse écrite. Bismarck communiqua à la presse le récit de cet épisode telle que la dépêche royale le lui racontait, sous une forme abrupte qui fut ressentie comme humiliante par le côté français et fut l’origine directe de la guerre.

Le 18 janvier 1871, consécutivement à la défaite française, le Reich est fondé dans la galerie des Glaces à Versailles. Bismarck a réalisé en moins de dix ans ce qui paraissant impensable. D’une certaine façon, on peut dire qu’il n’a rien inventé. La « Petite Allemagne » unifiée autour de la Prusse était déjà l’idée des libéraux en 1849. C’est pourtant lui qui a trouvé les moyens de la réaliser.

Après cela, il passe encore 19 ans au pouvoir, ce qui représente deux décennies de consolidation de son œuvre. On divise généralement ces dix neuf années en deux périodes :
L’ère libérale de 1871 à 1878 puis l’ère conservatrice de 1879 à 1890.


Durant L’ère libérale, Bismarck gouverne en s’appuyant sur les nombreux libéraux qui se sont ralliés à lui. Pour sa politique intérieure, il engage le Kulturkampf contre les catholiques –politique qui, à bien des égards, n’est pas très différente de celle menée par les républicains en France mais qui, nous le verrons, prend une autre signification dans l’Allemagne bismarckienne. En politique extérieure, une nouvelle tension avec la France, en 1875, où l’Europe ne reste pas neutre, comme en 1870/71 mais se range du côté de la France, fait prendre conscience à Bismarck qu’il est allé trop loin en 1871, que le Reich effraie ses voisins.
En 1878, lors du congrès de Berlin, il se pose au contraire en « artisan de la paix », en « honnête courtier », qui résolve les conflits entre l’Autriche et la Russie dans les Balkans.

Lors de l’ère conservatrice, Bismarck rompt avec les libéraux pour faire face à la crise économique (1873-1895) : il entame une politique protectionniste, qui a l’appui des conservateurs. Il se réconcilie avec les catholiques du Zentrum car il a besoin de leur appui pour faire passer les lois antisocialistes.
Le combat contre les socialistes remplace celui contre les catholiques. En même temps, Bismarck fait passer de nombreuses lois sociales et date l’Allemagne de la législation sociale la plus avancée d’Europe.
En politique extérieure, c’est la période de plus grande virtuosité du chancelier qui tente de faire du Reich l’arbitre de l’Europe. Non seulement, il essaie d’atténuer les conflits latents entre l’Autriche et la Russie, mais il tente aussi une réconciliation avec la France en soutenant sa politique coloniale contre l’Angleterre.

Guillaume Ier meurt en mars 1888 et son fils aîné, Frédéric III, est déjà mortellement atteint d’un cancer au larynx quand il monte sur le trône et meurt en juin. Son fils Guillaume II monte alors sur le trône. Le dernier roi de Prusse a très vite des relations exécrables avec Bismarck et celui-ci démissionne le 20 mars 1890.

Bismarck meurt le 30 juillet 1898.
Il s’écoule 28 ans entre son départ du pouvoir et l’effondrement de la monarchie des Hohenzollern. Moins de 60 ans après son départ du pouvoir, l’unité allemande disparaît.

Après l’effondrement du troisième Reich, les historiens, en particulier les historiens allemands ont cherché à mieux comprendre les raisons de la précarité de l’édifice bismarckien. Comment est-on passé de Bismarck à Hitler ?


Dans les années 50, en République fédérale, on met l’accent sur les différences éthiques entre Bismarck, homme politique responsable et chrétien et Hitler, homme politique possédé par les démons de la puissance et de la démesure.
C’est un fait, comme je le montrerai, qu’on ne comprend rien à Bismarck si l’on oublie l’importance du luthéranisme chez lui.

Dans les années 60, une nouvelle génération d’historiens de la République fédérale commence à s’intéresser aux structures économiques et sociales de l’Allemagne wilhelminienne. Rejoignant des travaux entamés dès les années 1950 en RDA ou aux Etats-Unis, ils recherchent les continuités structurelles du Reich bismarckien au Reich hitlérien.
Je vais montrer, dans un deuxième temps, comment Bismarck reste jusqu’au bout de sa carrière, préoccupé de défendre les intérêts de sa classe sociale, la haute aristocratie foncière prussienne et comment ses succès dans ce domaine ont empêché la démocratisation de l’Allemagne.
Il était courant, dans les années 1970 ou 1980 d’entendre des historiens ouest-allemands tirer des conclusions sans appel de l’échec de l’unité de 1870 : toute unité allemande était, selon eux, condamnée à l’échec. La réunification de 1990 met-elle en cause les développements historiographiques des décennies précédentes ? La réunification symbolise t’elle la revanche de Bismarck ?
Je montrerai, pour finir, que Bismarck n’était pas un Allemand mais un Prussien et qu’il s’agit là du critère décisif pour comprendre son œuvre, mais aussi pour placer en perspective les événements de 1990.












Approche thématique

I Le luthérien.

Dans la mémoire collective de l’Europe, Bismarck passe plutôt pour un homme politique cynique et machiavélique que pour un homme d’Etat chrétien. Bismarck, c’est le maître de la Realpolitik.
Aucun historien n’a ignoré l’épisode de sa conversion de 1846 ou ses préférences fréquentes à un Dieu maître de l’Histoire. Mais, n’y a-t-il pas chez l’homme d’Etat, de l’hypocrisie à jouer les bons apôtres ? Et puis Hitler aussi n’invoquait-il pas un Dieu providentiel qui guidait le Führer et son peuple dans leur mission ?
La tradition politique française respecte à juste titre le mélange des domaines. Le cardinal de Richelieu déclarait déjà qu’il fallait à tout prix se méfier des hommes politiques qui ont « Dieu (…) en la bouche, la religion en apparence (…) et les seuls intérêts temporels au cœur ».


1. Les historiens ouest-allemands des années 50.

Durant toute la République de Weimar, les historiens allemands avaient défendu la thèse d’une continuité de la politique de Bismarck à celle de Guillaume II. Ils s’opposaient farouchement à l’idée que l’Allemagne puisse être la principale responsable du déclenchement de la première Guerre Mondiale.
En 1914, le Reich avait, selon eux, entamé une guerre défensive contre des puissances européennes désireuses de démanteler l’édifice bismarckien. Bismarck lui-même, n’avait il pas déclaré : « ils ne nous le pardonnerons pas ».
L’étendue de la « catastrophe allemande » (dixit F. Meineke) en 1945, le désir de cacher leur propre manque de lucidité sur le danger hitlérien sinon leur complicité avec le nazisme, mais aussi leur volonté de disculper l’Allemagne d’avant 1933, ont fait redécouvrir aux historiens le christianisme de Bismarck, son sens des responsabilités.
Il s’agit de montrer que fondamentalement le Reich fondé par Bismarck était un corps stable. C’est l’oubli relatif des principes bismarckiens par Guillaume II, la chute de la monarchie, l’irruption des masses dans la vie politique et le totalitarisme politique qu’il engendre (de Robespierre à Staline) qui ont fait le malheur de l’Allemagne.
Il faut, malgré ces a-priori idéologiques, être reconnaissant aux historiens ouest-allemands d’avoir dépouillé Bismarck du mythe nationaliste de la première moitié du XX siècle.


2. Le diplomate d’ Ancien régime.

Bismarck n’est pas un conquérant comme Napoléon ou Hitler. C’est un diplomate de l’équilibre européen. Quand il déclare :
« Toute grande puissance qui, hors de sa zone d’influence, essaie de faire pression et d’agir sur la politique des autres pays, et de diriger les choses, va s’échouer hors des eaux que Dieu lui a assignées ; elle pratique une politique de puissance et non d’intérêt, elle fonde sa gestion sur des visées de prestige ».
Ici, il faut parler de :
- sa modération dans la paix avec l’Autriche en 1866
- du fait que l’Europe connaît 45 ans de paix après la guerre franco-prussienne
- et que Bismarck, resté au pouvoir après la fondation du Reich, réussit à convaincre ses partenaires européens que « le Reich est saturé de conquêtes. »
Puis, il tente une réconciliation avec la France, dont il soutient la politique coloniale.
Il prend garde à ne pas disputer à l’Angleterre sa suprématie maritime.
Il tente de concilier les intérêts de l’Autriche et de la Russie dans les Balkans.
Enfin, il met en place un jeu complexe d’alliances, que certains qualifient de contradictoires (exemple : être allié avec la France, l’Angleterre et l’Italie à le fois, alors que les pays ont des différends coloniaux ; signer un traité d’alliance avec à la fois l’Italie et l’Autriche ; quand l’alliance des Trois Empereurs éclate, Bismarck signe un traité secret de « Réassurance » avec la Russie).
Effectivement, ses successeurs simplifient : par exemple, il n’y a pas de renouvellement du Traité de Réassurance ; la France est une ennemie, point. L’Allemagne a autant de droits que ses voisins de posséder des colonies.
Guillaume II enfreint point par point les maximes du « diktat de Kissingen » (1877) : question coloniale, maritime et idée qu’on pouvait combattre sur deux fronts.

Ce qui est chez est frappant chez Bismarck, c’est non seulement sa clairvoyance , son sens des limites du pouvoir d’un homme, de ses capacités à modifier le cours de l’histoire. C’est peut être le secret de l’efficacité bismarckienne : l’humilité devant les faits. Une de ses devises favorites était : « le flot du temps vous porte et vous n’en détournerez pas le cours ». Il reste à faire une étude approfondie sur la conception providentialiste que Bismarck avait de l’histoire et de son adéquation ou non au dogme luthérien. Je pense qu’on établirait cette adéquation jusque dans le pessimisme foncier sur la nature humaine, commune à Luther et à Bismarck.

3. Luthéranisme et violence politique chez Bismarck

Le luthéranisme ne fait pas seulement de Bismarck un homme de paix car sa lutte des années 1870 contre les catholiques a été très violente, de même qu’il avait appliqué contre la France la vision selon laquelle, dans le « royaume de Satan », tous les coups sont permis à condition de rester fidèle au Dieu de Luther.

C’est de façon anachronique que Bismarck fait ressurgir :
-l’affrontement médiéval du Pape et de l’Empereur
-l’affrontement entre l’Allemagne du Sud et celle du Nord.

Même s’il y a bien des ressemblances avec les affrontements entre l’Eglise et l’Etat à la même époque en France , ce sont des clivages beaucoup plus anciens qui rejouent durant le « Kulturkampf » et le fait que Bismarck fût un piétiste fervent explique entre autres, sa politique anti-catholique.

Là où un Hitler aurait persécuté à mort ses ennemis, Bismarck maîtrise la violence de l’affrontement. Il reconnaît tacitement qu’il s’est engagé dans une impasse. Sans le dire, il va « à Canossa », alors qu’il avait promis qu’il n’en serait rien. Il se réconcilie avec le parti du Zentrum dont il a besoin pour appuyer sa politique dans les années 1880.

4. Luthéranisme et conservatisme politique.

Un jour, Bismarck déclara : «Si je n’avais pas cru en Dieu, je serais probablement devenu républicain. » Et l’on est très frappé de voir son respect jusqu’au bout, de Guillaume Ier, qu’il surclasse nettement, intellectuellement et politiquement.

C’est un fait que Luther fut très conservateur en matière politique. Lorsque éclate la « guerre des paysans » en 1525, il appelle les seigneurs à briser sans pitié la révolte. Luther a « libéré » le croyant de tout intermédiaire hiérarchique entre loi et Dieu, mais il a réaffirmé la nécessité des hiérarchies politiques . Chez Luther, le croyant, directement relié à Dieu dans le domaine de la foi, reste nécessairement encadré dans une hiérarchie politique et sociale en ce monde-ci, qui est au pouvoir des forces du mal.
Le devoir du prince est de faire arriver « le moindre mal ».
Chez Luther, « la révolution religieuse » ne s’accompagne pas d’une « révolution politique ». En cela, la réforme luthérienne se distingue du hussisme tchèque ou du puritanisme anglo-saxon.

Dès les années 50, l’historiographie de RDA insiste sur les sources luthériennes de l’incapacité allemande à faire la révolution. En se faisant l’allié des forces politiques les plus réactionnaires de son temps, Luther est le premier Allemand à détourner une révolution inéluctable de son cours. Viendront ensuite l’échec de la révolution de 1848 qui aboutit à l’unité bismarckienne, puis l’échec de la révolution de 1918-9, qui a favorisé le nazisme.
Il fat noter que cette thèse, sans la terminologie marxiste, est aussi défendue par les grands germanistes de l’entre-deux-guerres comme Edmond Vermeil. Il faut aussi savoir que, dans les années 80, les historiens est-allemands ont réhabilité Luther et Bismarck : le premier était en fait un promoteur de la « révolution proto-bourgeoise » et le second a voulu faire la « révolution par en haut » pour éviter la « révolution par en bas ».

C’est Henry Kissinger qui a le premier forgé l’expression de « révolutionnaire blanc » à propos de Bismarck, dans un article paru en 1968. L’expression est reprise par Lothar Gall en sous titre à sa biographie de Bismarck, parue chez Fayard en 1984.

Je pense que l’historiographie abuse du terme de « révolution ». Tout bouleversement des structures politiques et sociales devient une « révolution ». Peut on séparer l’idée de révolution des valeurs qui lui sont liées dans les exemples anglais, américains et français en terme de progrès de la liberté politique et de la justice sociale ?
Pour de nombreux historiens allemands, Hitler lui-même est un « révolutionnaire ».


Pour le cas de Bismarck, en référence à sa vision luthérienne du monde, j’utiliserai plus volontiers le terme de « réformateur », au sens plein du mot. Bismarck est dans la tradition des grands réformateurs prussiens. Frédéric Guillaume Ier, ou Stein au début du XIX siècle.
C’est une caractéristique des grands hommes d’Etat prussiens d’être des « révolutionnaires incomplets », d’être des « réformateurs » de grand style désireux de sauver l’ordre ancien en introduisant une dose limitée de changement.




II. Le Junker.

L’expérience fondamentale de Bismarck, au début de sa carrière, fut la révolution de 1848.
L’ « ultra », le « réactionnaire » des années 1847-48 ne se débarrasse jamais, dans les décennies qui suivent, de sa « hantise de la révolution ».

On pourrait résumer sa politique dans années 1860 à une hantise de la « révolution libérale ». Sa parade consiste à séparer la cause nationale de la cause libérale, en la faisant adopter par la monarchie prussienne. Quand, à partir de 1866, il se sent en position de force, il introduit une dose limitée de « parlementarisme » dans les instances qu’il fonde. Mais, dans la Confédération de l’Allemagne du Nord ou dans le Reich de 1871, la Chambre basse ne possède pas les attributs d’un régime parlementaire.

Le « Kulturkampf » doit se comprendre aussi comme une hantise de la « rébellion », de la subversion au sein de l’Etat suite au « dogme de l’infaillibilité pontificale ».
Le Pape est responsable car il encourage la « révolution ».
Après, des lois contre les socialistes ont été votées et de dures persécutions ont vu le jour. Plusieurs milliers de personnes ont été arrêtés, les périodiques ont été interdits.
On peut comparer les lois anticatholiques, à celles, antisocialistes, des années 1880.

Les majorités de Bismarck sont de plus en plus conservatrices de même que sa politique étrangère. Dans les années 1960, les historiens allemands parlent de « défense du statu quo », d’impasse parlementaire. Bismarck menace plusieurs fois le Reichstag d’un coup d’état dans les années 1880. Cette impasse expliquerait la fuite en avant des successeurs dans une politique étrangère expansionniste.

Dans les années 1960, les modèles d’explication des historiens ouest-allemands s’intéressent aux structures mises en place sous Bismarck, et qui n’ont pas changé quand Hitler arrive au pouvoir. Différents modèles d’explication sont alors avancés.



a. Le Bonapartisme.

Ce modèle est tiré de Marx.
La bourgeoisie accepte de ne pas exercer un pouvoir correspondant à son pouvoir économique. En échange, le régime autoritaire bismarckien la protège de la révolution socialiste. Quand les tensions sociales deviennent trop fortes, le régime se lance dans une politique étrangère expansionniste qui permet d’expliquer aussi le « fascisme allemand ».



b. Politique de rassemblement des élites.

La politique protectionniste est mise en place en 1879 et est la « seconde fondation du Reich ». Cette union aristocratique et bourgeoise va durer jusqu ‘en 1933. En effet, la Révolution de 1919 ne fait pas disparaître les élites traditionnelles aristocratiques et militaires qui tolèrent simplement une dose plus importante de parlementarisme que celle qui avait cours sous Bismarck ou Guillaume II, puis favorisent un régime autoritaire.





c. L’ « intégration négative ».

Il s’agit de susciter des ennemis politiques pour renforcer la cohésion précaire du Reich.
Bismarck a donné de mauvaises habitudes aux Allemands qui toléreront les persécutions nazies dans les années 30. L’étape intermédiaire est, sous Guillaume II, l’ encouragement donné (y compris par un Bismarck retiré du pouvoir) à des mouvements antisémites et « völkisch ».



d. le « social-impérialisme.

Déjà Bismarck ne peut pas toujours résister au dérivatif colonial. (cf Wehler).
En 1914, selon cette thèse, Bismarck n’aurait rien pu faire car dès 1887, les intérêts économiques de la Russie et de l’Allemagne divergent fondamentalement.

Toutes ces thèses ont été rassemblées sous la notion de « Sonderweg », de « chemin particulier » emprunté par l’Allemagne au XIX siècle, quand on la compare à la France, l’Angleterre ou les Etats-Unis.
L’Allemagne a connu, suivant cette thèse, une révolution économique et sociale, mais pas de révolution politique. Les Junkers ont réussi à conserver leur assise économique en abolissant le servage et en modernisant leurs méthodes d’exploitation.
Ils ont ainsi été en mesure d’empêcher toute révolution politique de la bourgeoisie (1848).
Quand les nouvelles élites de la révolution industrielle ont été suffisamment fortes économiquement pour parler d’égales à égales avec les élites aristocratiques, il y a eu un accord entre les deux pour empêcher la révolution socialiste.
La bourgeoisie a accepté, dans l’euphorie de l’unification réussie par Bismarck, un semi-parlementarisme.

En fait, l’Allemagne n’a pas connu les révolutions libérale et démocratique qui auraient servi de contrepoids aux bouleversements issus de la révolution industrielle.
Un Etat archaïque politiquement à la pointe du progrès industriel où l’aristocratie guerrière impose ses valeurs, même à la social-démocratie.

Ces thèses, élaborées aux Etats-Unis dans les années 1950 par des historiens comme Hans Rosenberg et Hajo Holborn, reprises et développés par l’école de Bielefeld en République Fédérale d’Allemagne dans les années 1960 et 1970, ont fait l’objet d’intenses discussions dans les années 1980, suite aux travaux de deux historiens britanniques, George Eley et David Blackbourn, qui ont en particulier contesté l’idée que la bourgeoisie allemande se fût « féodalisée ».
Les historiens de Bielefeld ont alors lancé un grand projet « Bürgertum », qui a en partie confirmé les thèses des deux britanniques.
Je ne vais pas ici rentrer dans le détail des travaux qui s’interrogent par exemple sur le nombre d’acquisitions de propriétés foncières ou d’annoblissements dans la bourgeoisie allemande.

Un autre aspect de discussion intéressant est la place de Bismarck.
Les années 1960 et 1970 minimisent son rôle.
Selon les thèses de Böhm, Delbrück, artisan du Zollverein a été plus important que Bismarck pour l’unité allemande.
L’évolution de l’historiographie va aujourd’hui en sens inverse. Remettant partiellement en cause ses propres thèses sur la révolution manquée de 1848, Wehler attire de nos jours l’attention sur le renouveau libéral (en Prusse) du début des années 1860, consécutivement à l’unification italienne. Et, dit-il, sans Bismarck, les libéraux auraient triomphé après 1862.

Suffit-il alors de dire que Bismarck était un Junker conscient des intérêts de sa classe et qui mit toute son habilité à les défendre, qui triompha au-delà de toute espérance ? Il reste à comprendre pourquoi les libéraux ont renoncé, pourquoi Bismarck a triomphé de tous ses adversaires. C’était la question posée dans ce qui reste la meilleure biographie de Bismarck à ce jour, celle d’Erich Eyck.

La recherche actuelle s’oriente vers une étude du mythe bismarckien, après 1890, mythe qu’il a lui-même involontairement contribué à créer en écrivant ses Mémoires et en parcourant l’Allemagne. Le chef « charismatique » au sens de Max Weber ou l’expression de la « volonté de puissance nietzschéenne ».

C’est un fait que Guillaume II n’est pas à la hauteur des espérances : il ne comble pas l’attente d’une population qui espère un successeur à Bismarck.
Si, sous Weimar, Hindenburg est une sorte de réincarnation de Guillaume Ier, beaucoup d’Allemands virent en Hitler, d’abord, le successeur de Bismarck, celui qui allait rénover le Reich en lui donnant un nouveau souffle.

Il reste que les mythes du « chef charismatique » ou du « surhomme » n’expliquent pas tout. Par bien des aspects, Bismarck n’est pas un homme du XIXè siècle. Il est une figure anachronique, un survivant de l’aristocratie médiévale, non encore domestiquée par la monarchie absolue. Et pourtant c’est bien cette monarchie absolue qu’il a voulu sauver. Pour cela, il entreprit de manipuler la force explosive des temps nouveaux, le sentiment national ici, le sentiment national allemand, en l’arrimant à la dynastie des Hohenzollern.

Frère de Gargantua par sa carrure et ses exploits gastronomiques, digne de figurer dans une chanson de geste par son amour de la lutte, son culte de l’amour courtois et le paternalisme qu’il exerce envers « ses » paysans, Bismarck n’est pas seulement un Junker luttant pour préserver les libertés aristocratiques, il est aussi le plus fidèle vassal de son royal suzerain et poursuit un seul but : sauver la monarchie prussienne en greffant sur elle le sentiment national qui s’était exprimé en 1813 et en 1848.




III Bismarck le Prussien.

On ne comprend pas Bismarck si l’on ne le considère pas d’abord comme un Prussien. Seulement alors s’éclaire ce qui apparaissait comme des contradictions de sa politique.
Dans les années 1850, il choque ses amis conservateurs par ses idées d’alliance avec la France « révolutionnaire » de Napoléon III contre l’Autriche monarchique.
Sa correspondance avec Léopold von Gerlach montre que ce que ce dernier prend pour du cynisme (s’allier au besoin avec le Diable) est en fait mise au dessus de toute autre considération des intérêts de la monarchie prussienne.
Il faudrait faire une étude comparée des malentendus entre Richelieu et le « parti dévot » qui soutient son ascension au pouvoir et entre Bismarck et les conservateurs prussiens ou encore entre De Gaulle et les partisans de l’Algérie française.
Dans les trois cas, ces hommes d’Etat arrivés au pouvoir grâce à un parti ultra considèrent comme une divergence sur les moyens ce que leurs partisans déçus, voient comme une trahison des fins.
Pour Richelieu, Bismarck, De Gaulle, il s’agit de préserver et de moderniser l’Etat qu’ils servent et ils considèrent respectivement l’alliance avec l’Espagne, l’alliance avec l’Autriche ou la conservation de l’Algérie française comme de mauvais moyens d’y arriver.
Pour ces trois hommes d’Etat, la valeur supérieure, c’est la monarchie française, la monarchie prussienne ou la république française. Il ne faut pas se tromper de moyens pour préserver ces structures.

Pour Bismarck, l’enjeu est clair. En Allemagne se font face deux réalités : les dynasties dont, pour la Prusse et l’Autriche, on peut dire qu’elles suscitent un sentiment national d’attachement dynastique au même titre que la France de Louis XIV ou l’Angleterre d’Elisabeth Ière et d’autre part un sentiment national révolutionnaire qui s’est exprimé en 1848.
Que la Prusse suscite un attachement national, au sens de l’ancien régime ou en veut pour preuve que les descendants des huguenots déclinèrent en 1806 l’offre de Napoléon de revenir en France. Ils étaient devenus « prussiens ». On s’en rend compte aussi en lisant les romans de Theodor Fontane. L’affrontement avec les libéraux au Landtag tient aussi à ce que ceux-ci défendent les libertés allemandes au Parlement prussien.
Les traités de 1815 ont ramené la Prusse sur le Rhin. Cette monarchie est confrontée à un mouvement national qui est en partie étranger à son histoire.
Pour Bismarck, il s’agit de « prussianiser » l’Allemagne avant que la Prusse ne soit « germanisée » c'est-à-dire obligée d’incarner l’idée d’unité libérale en Allemagne.
C’est ainsi que Bismarck réalise pour la Prusse l’annexion du Schleswig et du Holstein souhaitée par les libéraux de 1848 et qu’il écarte du même fait, l’Autriche des affaires allemandes en 1866.
De plus, en 1870, il saisit l’occasion d’un affrontement avec la France pour consolider son œuvre et il combat un an plus tard, des « ennemis du Reich » qui sont en fait des « ennemis de la Prusse » c'est-à-dire des catholiques du sud de l’Allemagne ou des révolutionnaires du SPD.

Pour pouvoir amalgamer le sentiment national allemand né au contact de la révolution française et en réaction à l’occupation napoléonienne, Bismarck a voulu trancher le lien, naturel depuis 1789, entre la nation et la liberté politique.
Ce qui s’est passé, c’est qu’au lieu de se greffer sur le sentiment dynastique prussien, le nationalisme allemand s’est autonomisé.
Au lieu d’être contre balancé par les idées de liberté politique , le sentiment national allemand est devenu sa propre fin : il est devenu non seulement nationaliste mais fasciste.
Cette autonomisation a pu se produire parce que ni la démocratie allemande (qui n’existait pas) ni la tradition monarchique prussienne (trop récente et trop peu consciente d’elle-même) n’ont servi de contrepoids. En fait, le parlementarisme aurait pu être le contrepoids nécessaire au sentiment national, pour éviter la radicalisation, c’est une évidence quand on considère l’histoire des Etats-Unis, de l’Angleterre ou de la France depuis la fin du XVIII siècle. Que les monarchies du XVIIè et du XVIIIè siècles, d’autre part, aient modéré les violences de la guerre, c’est un fait qu’expriment des expressions telles que « la guerre des princes » ou « la guerre en dentelle ».
Le sentiment national français devient nationalisme après la chute de la monarchie et s’exprime de façon débridée, au XIX siècle tant que la République parlementaire n’est pas fortement enracinée. Un autre exemple du contrepoids dynastique aux sentiments nationaux, c’est l’Autriche-Hongrie où l’attachement souverain l’emporte, jusqu’en 1916, sur les forces centrifuges.

Bismarck a formulé consciemment une diplomatie monarchique prussienne de modération au service de l’équilibre européen mais il n’a pas consolidé ni fondé une tradition.
La monarchie prussienne était encore incertaine, existant seulement depuis 1701, ayant failli être engloutie par les guerres napoléoniennes et n’ayant jamais tranché, dans ses institutions, définitivement la question de la suprématie du pouvoir politique sur le pouvoir militaire.

Bismarck considère l’annexion de l’Alsace-Lorraine comme une mesure d’équilibre européen. La France ayant toujours été tentée de franchir le Rhin, une annexion de ce type créa un équilibre entre les cinq Grands.
A la différence d’avec 1866, Bismarck laisse les militaires lui dicter l’étendue du territoire à annexer ; cette décision coïncide avec une des exigences nationalistes de 1848.
En face de lui, en 1871, Bismarck n’a plus, comme en 1866, une dynastie mais une nation d’après la Révolution française, où le patriotisme républicain se focalise sur l’injustice de l’annexion bismarckienne. Sous l’Ancien Régime, une telle annexion eût été banale. Mais Bismarck s’est comporté en acteur de la « guerre des princes » au temps de « la guerre des peuples ».
Il est significatif que la seule erreur diplomatique de Bismarck ait eu des conséquences incalculables :
-réduire son champ de combinaisons diplomatiques.
- rendre le sentiment national français irréconciliable.

On ne peut, malgré tout, rendre Bismarck responsable de la suite parce que à la différence de ses successeurs, il a résisté au nationalisme allemand.
Guillaume II, en ne résistant pas au vertige de la puissance, a contribué à l’autodestruction de la Prusse et à l’autonomisation accrue, après 1918, du nationalisme allemand, auquel la République de Weimar ne put faire contrepoids en période de crise.
Finalement, il a fallu attendre que la radicalisation extrême du nationalisme allemand entraîne son autodestruction. Cette radicalisation était en germe déjà du temps où Bismarck était aux affaires. Ainsi la Kölnische Volkszeitung commentant, en 1886, la politique étrangère bismarckienne :

« Si l’Allemagne avait l’intention de se limiter à ce modeste rôle en politique internationale, le peuple allemand aurait pu s’épargner les flots de sueur et de sang qui ont été nécessaire pour fonder le Reich allemand ».
Une formulation reprise et rendue célèbre par Max Weber, dans sa leçon inaugurale à Fribourg, en 1895.

Depuis 1949, dans les structures de la RFA, l’Allemagne réapprend progressivement à être une nation démocratique. Le chancelier Kohl a bien été, par certains aspects un « Bismarck en pullover », mais je ne crois pas qu’on puisse dire que la réunification a été la « revanche de Bismarck ».

La RFA, depuis 1949, c’est l’Allemagne démocratique de 1848 qui se réalise enfin. Rappelons-nous que la Fédération allemande projetée en 1848 par l’Assemblée de Francfort avait été approuvée par les Etats-Unis.
La nation démocratique allemande a vu le jour avec un siècle et même un siècle et demi de retard pour les « nouveaux Länder ».

La Prusse, elle, est morte au plus tard en 1947, quand une décision du Conseil Interallié a officiellement déclaré aboli l’Etat prussien.
On peut toujours dire que l’Allemagne de 2006, c’est la « Petite Allemagne » de Bismarck moins la Prusse, mais la Prusse, c’était tout pour Bismarck, c’était ce qu’il avait sauvé et que ses successeurs n’ont pas su préserver.

Mardi 22 Août 2006
Edouard Husson





Dans les médias


Derniers tweets
You Can’t Be a Great Manager If You’re Not a Good Coach - @HarvardBiz http://t.co/hphUhgFinz
Samedi 19 Juillet - 12:42
Selon le Figaro "Le crash du MH17 éclipse la tournée de François Hollande" en Afrique. Cela fait un suspect de moins....
Samedi 19 Juillet - 09:09
And let us never forget that we are there for the students. @ESCPeurope 's students belong to the smartest I have met un my career.
Vendredi 18 Juillet - 20:25

Inscription à la newsletter



Derniers tweets
You Can’t Be a Great Manager If You’re Not a Good Coach - @HarvardBiz http://t.co/hphUhgFinz
Samedi 19 Juillet - 12:42
Selon le Figaro "Le crash du MH17 éclipse la tournée de François Hollande" en Afrique. Cela fait un suspect de moins....
Samedi 19 Juillet - 09:09