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De Gaulle et Willy Brandt: une rencontre manquée?


Les relations entre Willy Brandt (1913-1992) et Charles de Gaulle ont été paradoxales. Dans ses Mémoires, l’ancien résistant au nazisme, chancelier de RFA dans la première moitié des années 1970, a consacré un chapitre au général de Gaulle, alors qu’il n’y en a aucun sur Jean Monnet. C’est étonnant : Brandt a toujours été partisan de la construction d’une Europe fédérale et il partageait largement l’atlantisme de Monnet. Les deux hommes étaient si proches que Brandt fut le seul homme politique européen pour lequel Monnet éprouva de l’admiration. Et pourtant, au soir de sa vie, Brandt développe longuement les raisons de sa propre admiration pour « Charles le Grand » : il fut le premier, nous dit l’ancien chancelier, à comprendre que la coupure de l’Europe par le rideau de fer n’était que provisoire. Brandt sait gré à de Gaulle d’avoir toujours réfléchi en termes de « grande Europe ». Willy Brandt avait grandi dans la tradition patriote du parti social-démocrate, le rêve de l’établissement d’une nation démocratique allemande et il ne renonça jamais à cette idée, jusqu’à son ralliement, contre les jeunes générations du parti, en 1989, à la politique de réunification de Helmut Kohl. Dès les premiers entretiens qu’il eut avec le général de Gaulle (1959 puis 24 avril 1963 puis 2 juin 1965), Willy Brandt fut impressionné par la manière dont le chef de la résistance française envisageait avec tranquillité la perspective de la réunification. Le 12 juillet 1967, il déclara même en présence de Brandt : « Nous préférons (...) la réunification allemande à la domination américaine ». Il est vrai que de Gaulle y mettait des conditions : reconnaissance de la ligne Oder-Neisse ; renonciation à l’armement nucléaire ; adhésion à une « Europe européenne ». Sur les deux premiers points, Brandt pouvait suivre de Gaulle. En revanche, il s’opposa toujours, comme ministre des Affaires étrangères entre 1966 et 1969, à ce que les liens transatlantiques fussent distendus. Surtout, il plaida inlassablement pour l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun. Les relations entre Brandt et de Gaulle connurent un point bas lorsqu’un soir de février 1968 Brandt s’oublia devant une chope de bière et dénonça le « vieil homme assoiffé de pouvoir » qui gouvernait à Paris et empêchait l’Europe de se faire. De Gaulle décida d’ignorer les dépêches de presse mais les relations entre les deux hommes ne s’en remirent pas. C’est après le départ du général de Gaulle que Willy Brandt, devenu chancelier fin 1969, reprit le flambeau de la détente, en se réclamant ouvertement des principes qui avaient présidé à la politique française entre 1966 et 1969, alors même que Georges Pompidou restait en retrait de la politique de son prédécesseur. Ainsi, lorsqu’il fait l’éloge de de Gaulle à la fin de sa vie, Brandt rend-il compte à juste titre de ce qui les a unis, la capacité à envisager un avenir à l’Europe ravagée par les guerres. Mais il ne faut pas oublier ce qui les séparait : comme socialiste, Brandt mettait au-dessus de la nation les attachements trans- et supranationaux : l’Europe fédérale, l’alliance occidentale, la communauté de valeurs occidentale.

Bibliographie – Willy Brandt, Mémoires, Albin Michel, Paris, 1996. Horst Möller/ Maurice Vaïsse (s.d.), Willy Brandt und Frankreich, Oldenbourg, Munich, 2005

Mardi 15 Août 2006
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