Le Blog d'Edouard Husson

Ernst Nolte et la Shoah : mise en perspective des totalitarismes ou révisionnisme historique ?

Ernst Nolte est décédé le 18 août 2016. Il avait 93 ans. Historien des idées, il avait refusé radicalement la théorie du Sonderweg de l'histoire allemande, c'est-à-dire l'explication historique du nazisme par une continuité de l'histoire allemande au moins depuis Bismarck. Dans les années 1960, il s'était fait le théoricien du fascisme européen, où le nazisme trouvait sa place parmi les idéologies contre-révolutionnaires. A partir des années 1970, Nolte, choqué par les accents néo-marxistes de la révolte étudiante en RFA, fit évoluer son système explicatif: il n'y aurait pas eu de fascisme sans la violence léniniste antérieure; il n'y aurait pas eu de nazisme sans la violence stalinienne. "Pas de Goulag, pas d'Auschwitz". Jürgen Habermas lança, en 1986, un débat sur la validité des thèses de Nolte, connu sous le nom paradoxal de "querelle des historiens" alors que la controverse fut menée essentiellement entre un élève de Heidegger et un héritier de l'Ecole de Francfort. C'est en France qu'il aurait fallu une "querelle des historiens": François Furet et Stéphane Courtois ont cru, dans les années 1990, pouvoir utiliser l'oeuvre de Nolte dans le cadre de leur mise en cause de la complaisance du monde intellectuel français vis-à-vis du communisme. Aussi louable la dénonciation du philosoviétisme ou du philomaoïsme d'une partie du monde intellectuel français ait-elle été, Furet et Courtois ont fait fausse route en pensant pouvoir utiliser au profit de leur propre querelle un auteur capable d'affirrmer dans une conférence publique que "lorsque le monde industriel a accueilli Hitler en février 1932 au Club de Düsseldorf, il pouvait y avoir de bonnes raisons de le faire vu ce qu'était le danger communiste à cette époque en Allemagne".
La contribution ci-dessous, qui date des années 2000, restitue les grandes lignes de mon analyse approfondie de l'oeuvre de Nolte - du point de vue de l'historien du nazisme




La querelle des historiens de 1986-1988.


En 1986, l’auteur respecté d’une des études les plus complètes sur l’idéologie fasciste, Ernst Nolte, faisait un retour involontaire sur le devant de la scène. Après avoir été, jusqu’au début des années soixante-dix, une référence intellectuelle positive, en particulier pour le mouvement étudiant et la « nouvelle gauche » allemande , il accédait à une nouvelle notoriété, négative, qui ne l’a pas quitté depuis lors. Le philosophe Jürgen Habermas avait, en effet, dans l’hebdomadaire de la gauche libérale ouest-allemande, Die Zeit, attiré l’attention sur une question posée avec de plus en plus d’insistance par Nolte depuis le milieu des années soixante-dix : pour comprendre la genèse du massacre des Juifs européens par le IIIè Reich ne fallait-il pas le mettre en rapport avec les crimes du communisme soviétique ? Cette question, l’historien berlinois l’avait lui-même posée pour la première fois dans un livre intitulé L’Allemagne et la Guerre froide . De plus en plus ouvertement, depuis cette publication, il suggérait qu’il y avait non seulement antériorité temporelle des massacres commis par les bolcheviques par rapport à ceux perpétrés par les nazis mais aussi un lien de cause à effet : « l’extermination de race » était un produit de la peur causée par « l’extermination de classe » du régime fondé par Lénine et porté à son apogée de violence par Staline. Sans doute avait-on négligé de lire Nolte après Le fascisme en son époque, sinon la surprise n’aurait pas été aussi grande; peut-être aussi, nous aurons l’occasion d’y revenir, la vision noltéenne des choses ne choquait-elle pas les universitaires et intellectuels allemands autant qu’on a bien voulu le dire à la fin des années quatre-vingt ; toujours est-il qu’il avait fallu que Habermas fasse un écho négatif aux thèses de l’historien berlinois pour susciter une discussion à leur propos. Ce fut l’occasion d’une controverse de deux ans, connue depuis lors sous le nom de « querelle des historiens », dont les répercussions furent internationales .

De nombreux collègues de Nolte firent chorus contre lui, avec Habermas. On alla jusqu’à parler de « révisionnisme ». Le terme était-il justifié ? Dans le cas d’Ernst Nolte, on ne peut en aucun cas parler de négationnisme. Se complaisant dans une posture de « bouc émissaire » de la vie intellectuelle allemande, Nolte a poussé le goût de la provocation jusqu’à consacrer, dans un ouvrage qui prolonge la « querelle des historiens », plusieurs pages à un examen scientifique des thèses négationnistes pour à la fois les réfuter ostensiblement et souligner, à propos des condamnations pénales encourues par les négationnistes, combien la discussion sur la Shoah est, de son point de vue, dominé par l’émotion . Mais Nolte n’est pas négationniste : «Qui met en doute la réalité de cette extermination de millions d’hommes montre qu’il n’a pas pris la mesure de la force avec laquelle Hitler voulait les choses puis allait jusqu’au bout de ses décisions », déclare-t-il dans le plus récent de ses ouvrages. « Et, ajoute-t-il, qui parle d’un « point de détail dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale » montre qu’il n’a jamais pris le temps de lire les déclarations privées ni les discours de Hitler au cours des années de guerre » . Si l’on parle à son propos de « révisionnisme » historique, il faut préciser le terme.

Dans le contexte de la « querelle des historiens », le terme de « révisionnisme » était, tout d’abord, un retour de bâton subi par le camp des historiens conservateurs, amateurs de la comparaison entre nazisme et stalinisme et, à ce titre, plus ou moins solidaires avec Nolte : porteurs d’une conception linéaire des processus de décision et d’une vision très centralisée de l’appareil d’Etat du IIIè Reich, ils avaient, depuis les années soixante-dix, qualifié de « révisionnisme » l’interprétation concurrente, majoritaire chez les historiens de gauche, qui met l’accent sur le rôle des rivalités entre lieutenants de Hitler dans la radicalisation permanente de la politique anti-juive qui déboucha sur la « solution finale » . Le terme de « révisionnisme », utilisé comme une insulte par chacune de ces deux écoles historiques l’une contre l’autre, n’a pas grand sens pour éclairer l’œuvre de Nolte. En revanche, au-delà des polémiques intellectuelles strictement allemandes, il est permis de parler, à propos de l’historien berlinois, comme le fait Jürgen Habermas, de « révision de l’histoire » ou de révisionnisme au sens d’une interprétation qui tend à obscurcir la compréhension des facteurs conduisant à Auschwitz pour, au bout du compte, sinon nier, du moins relativiser la gravité des crimes nazis.





Quand Nolte est réhabilité par des historiens français

Il est d’autant plus important de s’interroger sur le révisionnisme de type noltéen qu’il acquiert, non seulement en Allemagne mais dans d’autres pays, comme la France, une audience non négligeable depuis l’effondrement des régimes communistes d’Europe centrale et orientale. Alors que les thèses de Nolte mises en lumière par Habermas, ont été majoritairement condamnées – et, surtout, réfutées scientifiquement - par les historiens spécialistes du nazisme, la fin de la domination soviétique sur la partie orientale du continent européen a, dans une grande mesure, procuré une revanche politique à Ernst Nolte. Prenons le cas de l’Allemagne réunifiée : Nolte reste, à première vue, persona non grata, lorsque son nom est évoqué dans la communauté des historiens; le directeur de l’Institut für Zeitgeschichte de Munich, Horst Möller, a essuyé une tempête de critiques pour avoir, en juin 2000, accepté de prononcer le discours de remise du prix Adenauer de la Deutschland Stiftung à Nolte. Pourtant, l’historien Heinrich August Winkler, de loin le plus bruyant à condamner Horst Möller, allant jusqu’à réclamer sa démission du poste de directeur d’un des principaux centres de recherches sur le nazisme de République Fédérale, avait, un an auparavant, publié - dans un livre édité par Horst Möller et portant le titre L’Holocauste rouge et les Allemands !- un texte dans lequel il déclarait : « (…) l’absurdité des principales thèses de Nolte a trop longtemps empêché de voir que sa question de départ était légitime : (…) sans la prise de pouvoir par les bolcheviks, en 1917, les fascistes italiens auraient-ils pris le pouvoir en octobre 1922 et les nationaux-socialistes allemands en janvier 1933 ?»

La prorogation de l’anathème antinoltéen, chez Winkler, ne doit pas masquer son ralliement de fait, sous l’influence des événements récents, aux thèses de Nolte ; face à l’effondrement de l’empire soviétique et à la réunification allemande, un historien qui, en 1986, assimilait l’évolution de Nolte à un retour du nationalisme en Allemagne , reprend à son compte la thèse selon laquelle, sans Lénine on n’aurait sans doute jamais entendu parler de Hitler. Face à ce genre d’attitudes, Nolte a beau jeu de se poser en victime d’une polémique personnelle et de parier sur le succès à long terme de ses propres idées. Le revirement de Winkler, un historien qui ne cache pas sa sympathie pour le SPD, est révélateur des glissements qui se sont opérés dans une partie du monde intellectuel allemand depuis l’effondrement – pourtant pacifique – de l’Union Soviétique et de son satellite est-allemand. Comme si le fardeau du « passé allemand » était trop lourd à porter, certains vont jusqu’à remettre en cause leur propre contribution au travail de mémoire accompli dans l’ancienne République Fédérale, ce qui les conduit, paradoxalement, à être en contradiction – nous y reviendrons - avec les avancées de la recherche sur le IIIè Reich de la décennie écoulée.

En l’occurrence, il serait pourtant absurde de porter un regard critique sur les débats intellectuels dans la seule Allemagne fédérale . En France aussi, Nolte trouve des historiens pour réhabiliter les pans les plus discutables de son œuvre. Le livre d’où est tiré la précédente citation de Winkler accompagnait la traduction en allemand du Livre noir du communisme dirigé par l’historien français Stéphane Courtois. Or c’est ce dernier qui est à l’origine de la traduction en français du livre de Nolte qui avait accompagné la « querelle des historiens », La guerre civile européenne . Dans la préface à cette traduction, Stéphane Courtois attribue la polémique antinoltéenne des années quatre-vingt au refus d’examiner le passif des régimes communistes. Il juge le climat créé par la publication du Livre noir propice à une relecture impartiale des textes incriminés de Nolte. Et il attend de ces derniers une impulsion importante pour une meilleure compréhension des crimes du communismes et de leur place dans l’histoire européenne du XXè siècle : depuis la querelle des historiens, explique-t-il, «près de quinze ans ont passé et le caractère largement politique et idéologique de cette querelle saute aujourd’hui aux yeux, faisant mieux ressortir, dans le meilleur des cas le procès d’intention à l’égard d’un chercheur qui tentait de replacer l’histoire du nazisme dans l’histoire allemande et européenne du XXè siècle, et dans le pire des cas l’opération de police de la pensée menée par une certaine gauche et une extrême gauche qui refusaient toute contestation de la vulgate imposée par le vainqueur communiste – le principe de la responsabilité collective des Allemands dans l’épisode nazi, de la seule Allemagne dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et du seul nazisme dans les massacres de masse au XXè siècle » .

A peu près tout, dans ce jugement, est contestable :
- le débat ne porte pas sur la question d’une mise en perspective en général du nazisme dans l’histoire européenne mais sur le lien de cause à effet établi par Nolte entre léninisme et hitlérisme ;
- la contestation des thèses de Nolte ne s’est jamais limitée à « la gauche » ou « l’extrême gauche » ;
- en 1945, Staline distinguait entre le peuple allemand et Hitler tandis que les Américains parlaient de culpabilité collective et le paradoxe veut que ce soit la RFA qui ait assumé l’héritage juridique et historique du IIIè Reich tandis que la RDA prétendait être la continuatrice d’une « bonne Allemagne » qui avait combattu le fascisme ;
- quant à l’idée que l’Allemagne ne soit pas la seule responsable du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, elle est la moins défendable scientifiquement de toutes celles ici énoncées .
Ce que Stéphane Courtois nous présente, c’est une histoire intellectuelle en bande dessinée, qui fait passer à côté des enjeux de l’histoire allemande et qui revient à cautionner, indirectement, des thèses souvent scandaleuses, comme nous le verrons en parlant du dernier ouvrage de Nolte.

Pour me placer dans la perspective de la réhabilitation française de Nolte dans les dix dernières années, je ne vois pas en quoi l’invocation des thèses de l’historien berlinois sert la mémoire des victimes du communisme ni la compréhension des mécanismes des différents régimes qui se sont réclamés du marxisme-léninisme ou du maoïsme . On m’objectera que la lecture critique de l’œuvre de Nolte telle que l’a pratiquée François Furet est plus recevable que l’adhésion apparemment sans réserve de Stéphane Courtois . Ce dont il faut savoir gré à Furet, à mon avis, c’est d’avoir repris, avec Nolte, le cours d’une discussion scientifique ; l’historien berlinois a, en effet, trop souvent pu se présenter comme la victime d’un procès politique. C’est par le débat historique qu’on réfute le plus rapidement les thèses noltéennes. Mais, justement sur ce point, la position de Furet est plus fragile qu’elle n’en a l’air. Dans Le passé d’une illusion, me semble-t-il, les références à l’histoire du nazisme ne sont pas à la hauteur du reste du livre. On ne peut pas, comme le fait l’historien des révolutions, écarter d’une phrase le débat entre intentionalistes et fonctionnalistes comme dénué d’intérêt alors que la discussion a considérablement fait progresser la compréhension de la dynamique propre au nazisme ; d’autre part, Furet, parce qu’il entreprend de démontrer comment le communisme soviétique a puisé dans la dénonciation des crimes du nazisme, une nouvelle légitimation à son pouvoir de coercition, après 1945, en vient, de mon point de vue à ne plus accorder une place suffisamment importante à ce qui fait la spécificité du national-socialisme : le projet – en partie réalisé - d’asservir ou d’anéantir des populations entières en Europe centrale et orientale.




Guerre civile européenne ou guerre d’extermination par l’Allemagne nazie ?


Quel rôle joue la réaction au bolchevisme dans le massacre d’une partie des élites polonaises, la mort infligée à 3,7 des 5,5 millions de prisonniers de guerre soviétiques ou les projets de Himmler et Heydrich de massacrer un tiers des Tchèques et d’en déporter un autre tiers au-delà de l’Oural ? Comment expliquer que les historiens aient dû, depuis vingt ans, revoir à la hausse - et non à la baisse – le nombre de morts soviétiques causés par l’opération Barbarossa : les estimations passant de 20 à 27 millions ? Prenons l’exemple des prisonniers de guerre soviétiques : ce ne sont pas les nazis au sens strict mais c’est le commandement de la Wehrmacht qui, froidement, place les prisonniers de guerre, en particulier ceux capturés dans les premiers mois de l’opération Barbarossa, dans des conditions tellement épouvantables que leur mort est inéluctable – transport, été comme hiver, sur des plates-formes de wagons de marchandises durant des jours entiers ; concentration dans de simples enclos barbelés sans aucune possibilité d’abri ni d’hygiène; rations alimentaires qui ne couvrent pas le minimum vital . La mise en œuvre de la Shoah est inséparable de la guerre d’extermination menée par le IIIè Reich à l’est de l’Europe. On ne comprend pas la mise en œuvre d’Auschwitz si l’on ne voit pas que c’est la réalisation provisoire du projet de domination raciste au détriment des populations slaves qui en constitue le cadre. En même temps, et inversement, le désir d’anéantir les populations juives d’Europe alimentait la violence contre les autres populations.

Un exemple, qui me semble significatif. Le 20 octobre 1941, Reinhard Heydrich, chef de l’appareil de terreur nazi, écrit à Himmler, pour l’inciter à plaider auprès de Hitler la nécessité de raser Moscou et Leningrad de la carte à coup de bombes incendiaires. A cette époque, la Wehrmacht juge un tel projet irréalisable, faute de munitions suffisantes mais il est instructif que celui que l’on peut appeler à bon droit « l’architecte de la solution finale » , qui, quelques semaines auparavant, vient d’être chargé par Hitler et Himmler de concevoir les moyens du passage à un massacre généralisé des Juifs d’Europe – mais aussi d’être nommé protecteur-adjoint de Bohême-Moravie - trouve le temps d’imaginer d’autres génocides et se mêle d’un domaine qui n’est pas de son ressort mais de celui du commandement de la Wehrmacht. Le chef du RSHA n’entend pas seulement prouver, dans ces jours-là, qu’il est le plus apte à imaginer les moyens d’une élimination des populations juives d’Europe ou de mettre au pas la population tchèque – en attendant de la « déslaviser » après la victoire -; il veut aussi s’affirmer comme plus brutal et plus efficace encore que le commandement de la Wehrmacht qui mène déjà une guerre d’extermination de l’adversaire. Chez Heydrich, de manière exemplaire, la mise en œuvre du génocide des Juifs suggère d’autres massacres de type génocidaire en même temps que les dimensions de la guerre d’extermination et les conquêtes rapides de l’été 1941 créent le cadre et l’atmosphère propices à la mise en œuvre de la « solution finale ». La traque des commissaires politiques par ses hommes dans les camps de prisonniers soviétiques n’est qu’un aspect de la lutte pour la conquête de « l’espace vital ». Et Himmler ou Heydrich n’auraient pas pu montrer une efficacité aussi redoutable dans l’assassinat de masse si tout l’appareil d’Etat nazi n’avait pas baigné dans une « mentalité génocidaire » généralisée que les travaux de la jeune génération d’historiens allemands ont contribué, ces dernières années, à mettre particulièrement en lumière .

Un historien qui raconterait la guerre du IIIè Reich contre l’Union Soviétique sans mentionner une seule fois le stalinisme serait moins éloigné d’une juste compréhension de l’opération Barbarossa qu’Ernst Nolte et tous ceux qui font de la violence communiste la source majeure d’une volonté réactive d’extermination nazie. Bien sûr, un tel point de vue serait exagéré : le racisme nazi a pu se déployer dans un terrain favorable où des sentiments répandus dans la société allemande comme la traditionnelle peur de la « barbarie asiatique » ou l’anticommunisme. C’est la résistance acharnée de la Wehrmacht à la contre-offensive de l’armée rouge, menée le plus souvent au nom de la défense du Reich ou lutte contre le bolchevisme, et accompagnée de massacres de populations civiles, qui permit au régime nazi de réaliser son objectif prioritaire, l’extermination des populations juives d’Europe qui étaient tombées sous sa domination. Mais même dans les années du reflux de l’offensive allemande, la crainte des représailles pour les crimes commis lors de l’invasion renforce autant, sinon plus, l’esprit de résistance à l’Armée rouge que l’anticommunisme. Au total toute analyse historique qui n’est pas centrée sur le moteur génocidaire de l’opération Barbarossa empêche de comprendre ce qui a rendu possible la Shoah.

C’est pourquoi je défends ici la thèse – contre Stéphane Courtois mais aussi contre Furet - que l’œuvre de Nolte contribue à obscurcir considérablement la compréhension du national-socialisme et, par conséquent des enchaînements historiques du siècle, en particulier de l’affrontement entre nazisme et communisme, question importante pour identifier ce qui fait la singularité du national-socialisme et de ses crimes . Je ne pense pas que l’œuvre de Nolte relève simplement de la comparaison – nécessaire – entre totalitarismes. Elle est une tentative de dissocier totalement l’histoire du nazisme de celle de l’Allemagne et, comme telle, elle débouche non seulement sur une mauvaise compréhension des origines de la Shoah mais aussi, de par le caractère systématique de l’analyse noltéenne, sur des thèses immédiatement exploitables par des antisémites.



Développements et rupture dans l’œuvre de Nolte


Je me propose dans ce qui suit de répondre à quelques questions qui me semblent fondamentales pour prendre la mesure du révisionnisme noltéen. ? Qu’est-ce qui explique la rupture dans l’œuvre de Nolte, au cours des années soixante-dix ? Est-il possible de découvrir sa motivation fondamentale ? Il n’est pas possible, ici, de rendre compte de l’intégralité d’un parcours intellectuel complexe. Pour répondre aux deux questions que je viens de formuler, je résumerai ce que j’ai décrit ailleurs ou qui a été exposé par d’autres et, surtout, je me référerai à l’ouvrage le plus récent de Nolte, réflexion sur « l’existence historique » dans la tradition allemande de philosophie de l’histoire, qui récapitule et explicite l’ensemble de son oeuvre .

J’ai eu l’occasion d’interroger l’historien berlinois sur son œuvre et je voudrais partir d’une remarque pour le moins franche et déconcertante qu’il m’a faite : « Si l’histoire du fascisme, du nazisme et du communisme n’avait rien à voir avec les grands enjeux philosophiques du XIXè siècle, en particulier l’élaboration des deux grands systèmes antagonistes que sont le marxisme et le nietzschéisme, je ne m’y serais pas intéressé», m’a-t-il en effet déclaré . On négligera ici ce qu’a de choquant un tel énoncé pour la mémoire des êtres de chair et de sang qui, par dizaines de millions, ont subi, dans l’entre-deux-guerres, la barbarie de régimes totalitaires, pour se contenter d’y trouver un premier point de repère : philosophe autant qu’historien de formation, Nolte apporte une contribution non négligeable à l’histoire des idéologies. Son meilleur ouvrage est consacré au marxisme . La meilleure partie de son ouvrage sur Le fascisme dans son époque est ,consacrée à l’influence de la pensée nietzschéenne sur l’évolution de Mussolini du socialisme au fascisme . Nolte a également livré une utile relecture de la philosophie nietzschéenne .

Si l’on veut résumer l’axe fondamental de toute son enquête sur les idéologies modernes, on dira que Nolte appelle « système libéral » la société européenne qui émerge à l’époque des Lumières, reposant sur l’incapacité des différentes forces spirituelles, politiques et sociales qui la constituent à s’imposer au détriment des autres. Cette société repose sur un équilibre instable : reprenant l’opposition tocquevillienne classique entre liberté et égalité, Nolte voit le « système libéral » d’abord attaqué, à l’ère des révolutions, sur sa gauche, au nom de l’égalité. Les révolutions modernes sont d’abord caractérisées par le fait qu’une gauche radicale, ou extrême, met en cause le « système libéral » dans la mesure où il n’abolit pas complètement les différences héritées de l’histoire ou bien en crée de nouvelles (révolution industrielle). La gauche – et en particulier le marxisme – a une attitude ambiguë vis-à-vis de la modernité : elle s’en veut l’accomplissement en même temps qu’elle se réclame d’une utopie antérieure à l’histoire, d’un état ou l’humanité vivait dans la satisfaction des besoins de tous ; surtout, la tension entre utopie et réalité fait envisager le recours à une violence radicale pour réaliser - retrouver - la société idéale. Selon Nolte toujours, la mise en cause radicale, à gauche, du « système libéral », entraîne une réaction, à droite, qui, elle aussi, met en cause ce système, et d’abord parce qu’il tolère constitutivement - et ne veut pas s’opposer radicalement à - la menace surgie sur sa gauche.

Ainsi, dès son premier ouvrage, Nolte définissait-il le fascisme comme « un antimarxisme qui vise à anéantir son ennemi en développant une idéologie radicalement opposée, et pourtant apparentée, à la sienne et en appliquant des méthodes presque identiques, non sans les avoir transformées de manière caractéristique» . Le fait que Nolte ait, dès l’origine de son œuvre, mis l’accent sur la primauté de l’opposition à l’extrême gauche dans la constitution de l’extrême droite plutôt que de poser, dans les termes classiques de la théorie du totalitarisme, une hostilité au « système libéral » équivalente aux deux extrêmes de l’échiquier politique moderne, a conduit certains de ses critiques à souligner que le livre tant loué sur le fascisme avait été mal lu et qu’il contenait déjà la thèse du caractère décisif du communisme soviétique pour la montée du national-socialisme. Nolte lui-même se rallie à la thèse selon laquelle il n’a jamais varié : « n’importe qui aurait pu s’en convaincre à l’aide de la seule définition « de politique intérieure » du fascisme que je donne à la page 51 du livre de 1963 » . Une lecture exhaustive de son œuvre et une observation détaillée de son parcours conduit pourtant à d’autres conclusions : il existe une rupture dans l’œuvre de Nolte, qu’il convient d’identifier.

La clé de l’œuvre de Nolte se trouve, de mon point de vue, dans un ouvrage intitulé L’Allemagne et la Guerre froide. Cet ouvrage fut publié en 1973 . Il est, entre autres choses, le produit de la confrontation de Nolte avec la révolte étudiante du monde occidental. En même temps qu’il refuse ce qu’il interprète comme une nouvelle manifestation de la gauche radicale ou extrême, l’historien berlinois systématise son point de vue concernant les origines du nazisme, dont il finit par faire, exclusivement, une réponse radicale à une menace radicale venue de l’extrême gauche. La crise politique et culturelle qu’a traversée le monde occidental, et entre autres la République Fédérale d’Allemagne, à la fin des années soixante, a servi de révélateur à des tendances profondément ancrées chez un individu né en 1923, marqué par des souvenirs d’enfance sur les combats de rue entre nazis et communistes et qui a vécu les années du IIIè Reich à un âge où il pouvait déjà formuler des jugements politiques . L’hostilité à toute forme de gauche radicale conduit Nolte à réduire le nazisme à un anticommunisme. Cette thèse est, sans doute, chez lui, le produit d’une de ces « émotions fondamentales » dont, comme historien, il fait le point de départ des idéologies. Je l’ai entendu déclarer, sans prendre de précautions, devant l’auditoire ultra-conservateur de la Deutschland- Stiftung : « Lorsque je constate l’étendue de la menace communiste pesant sur l’Allemagne et sur l’Europe, je comprends que des représentants du monde industriel allemand aient invité Hitler à prendre la parole devant eux en janvier 1935» . Et dans son dernier ouvrage, imaginant de nouvelles manifestations d’une gauche radicale dans le monde occidental, il commente : «cela provoquerait, par réaction, l’émergence d’un réaction militante qui (…) typologiquement rappellerait le national-socialism » . Le révisionnisme de Nolte est intéressant dans la mesure où il fait comprendre comment, dans les sociétés occidentales, l’anticommunisme a pu – ou peut encore - rendre des individus incapables de comprendre la spécificité du national-socialisme. Et dans la mesure où la singularité du IIIè Reich dans l’histoire n’exclut pas le retour, quelque part dans le monde, d’un « national-socialisme », on conçoit qu’une telle réincarnation pourrait alimenter son dynamisme en puisant dans le vivier d’une nouvelle et viscérale « peur des rouges » ou des « partageux».

Paradoxalement, après la parution du Fascisme en son époque (travail d’habilitation qu’avait précédé un doctorat sur Marx) Nolte avait été rejeté par la majorité conservatrice de l’histoire universitaire allemande: l’atmosphère de l’ère Adenauer finissante était à ce point étouffante qu’avoir le marxisme comme l’un des centres d’intérêt de ses recherches faisait soupçonner d’être soi-même marxiste. Et c’est à Marburg, l’un des bastions de la gauche intellectuelle ouest-allemande, que Nolte avait obtenu une chaire. En fait, à Marburg, Nolte a très mal vécu son insertion dans un milieu intellectuel de gauche. Le dialogue avec la « nouvelle gauche » a vite tourné à l’aigre. Face au « 1968 » allemand, Nolte s’est cabré contre la mise en cause de l’université allemande traditionnelle. Il quitta Marburg pour l’université libre de Berlin. Penseur du marxisme, il était effrayé par le retour d’une pensée marxiste en RFA. Confronté au néo-marxisme du mouvement étudiant, Nolte imagina que cette mise en cause du système libéral puisse engendrer une nouvelle réponse radicale. Lui-même était plein de distance vis-à-vis de l’engagement politique immédiat – dans la tradition d’apparent apolitisme du Professor allemand. D’autre part, comme le souligne l’Allemagne et la guerre froide, Nolte pensait que l’Allemagne avait dans la protection américaine un utile garde-fou. Mais, selon l’historien berlinois, tout pays confronté à une menace de type bolchevique est susceptible de développer un « anti-bolchevisme » radical. L’Allemagne a fait, dans l’entre-deux-guerres, la politique de sa géographie ; et, inversement, il était plus facile à un Américain, vivant à dix-mille kilomètres du foyer du communisme mondial, de ne pas développer une forme « fasciste » d’anticommunisme. C’est pourquoi il valait la peine, selon Nolte, de mieux comprendre ce qui s’était passé entre 1918 et 1933 en Allemagne. Pour que surgisse une réponse au bolchevisme aussi radicale que le national-socialisme, il avait fallu que la menace bolchevique elle-même soit d’un degré de radicalité équivalent. Nolte reprit, dans l’Allemagne et la Guerre froide, ses ouvrages antérieurs mais en en modifiant légèrement les proportions ou bien en poussant jusqu’au bout la logique de son système. En particulier, il commença à chercher une explication rationnelle à l’antisémitisme hitlérien.

Toutes les thèses qui ont été reprochées à Nolte lors de la « querelle des historiens » des années quatre-vingt se trouvent dans le livre de 1973 :

- l’idée que la radicalité de la volonté d’extermination est d’abord du côté bolchevique : « …Lénine lui-même parla des « chiens et des porcs de la bourgeoisie mourante » et il exigea dans un langage aux images fortement déshumanisantes (il les traita « d’araignées » et de « vampires ») que deux millions de « koulaks », c’est-à-dire les paysans aisés, soient mis à mort. (…) Que la politique d’extermination systématique de groupes entiers de populations suivant des critères purement sociaux et qui ne tiennent pas compte du comportement réel des individus ait été d’abord postulée et pratiquée dans la Russie soviétique, cela ne fait aucun doute »
- l’idée corollaire d’une « terreur angoissée qui en résulta dans le monde et qui traversait les « frontières de classes » »
- un portrait de Hitler simplificateur par rapport à celui qui avait été dressé dans Le fascisme en son époque et qui conduit à réduire le nationalisme et l’antisémitisme du futur dictateur à des moyens de mobiliser les Allemands (et les Européens) dans la lutte contre le communisme .

Depuis presque trois décennies, Nolte n’a pas varié dans son interprétation du national-socialisme, fixée en 1973, sinon pour accentuer de livre en livre la volonté de trouver des explications rationnelles à l’antisémitisme hitlérien. Dans l’article qui déclenche la « querelle des historiens », il déclare : « Le seul motif pour lequel Hitler et les nazis auraient commis un crime « asiatique » ne serait-il pas qu’ils se considéraient, eux-même et tous les leurs, comme les victimes potentielles ou réelles d’un crime « asiatique » ? « L’archipel du Goulag » n’est-il pas plus originel qu’Auschwitz ? « L’assassinat pour raison de classe » perpétré par les bolcheviques n’est-il pas le précédent logique et factuel de « l’assassinat pour raison de race » perpétré par les nazis ? » Et dans son dernier ouvrage, il récapitule : « On ne devrait pas oublier que la terreur causée par le « marécage de sang du bolchevisme » était plus ancienne que le discours sur l’Etat racial ou l’idée de la guerre à mener tous les vingt-cinq ans ; c’est pourquoi Hitler, selon toute vraisemblance, mit en branle avec bonne conscience une copie radicale de la « machine à anéantir les individus » du bolchevisme » .



« Pas de goulag, pas d’Auschwitz » ?


« Pas de goulag, pas d’Auschwitz » ? J’ai montré ailleurs comment, aussi simplificateur soit-il, le « pas d’Allemands, pas d’Holocauste » de Daniel Goldhagen est, en grande partie, une réponse à Nolte et à l’acceptation de ses thèses par beaucoup d’historiens allemands, entre 1973 et 1986, jusqu’à ce que Jürgen Habermas suscite une polémique à leur propos . Sur un mode moins polémique, d’autres historiens spécialistes de la période ont réfuté la construction intellectuelle de Nolte. Comme l’ont montré par exemple Philippe Burrin ou Ian Kershaw , la maturation des idées politiques de Hitler se déroule sur plusieurs années après l’armistice de novembre 1918. Et la défaite militaire de l’Allemagne ou l’annonce du traité de Versailles (28 juin 1919) n’y jouent pas un rôle moins d’important que l’expérience de la révolution bavaroise (printemps 1919). Mais, contrairement à ce qu’affirme Nolte, l’antisémitisme est antérieur à l’antibolchevisme dans les textes et les déclarations du futur dictateur. La première déclaration antisémite connue date de septembre 1919 – donc après la tentative d’instauration d’une « république des conseils » bavaroise - et elle est de ton franchement anticapitaliste et la première association entre les juifs et le bolchevisme date de juin 1920 . Nolte lui-même juge décisive une influence qui ne date que de la fin 1920, celle des Allemands des pays baltes qui avaient été témoins d’exactions commises par les bolcheviques. A cette date, Hitler est déjà connu comme un antisémite virulent. Si la thèse de Nolte était exacte, comment expliquer que Hitler, dans Mein Kampf, passe sous silence la révolution de novembre 1919, dont il a été le témoin direct, alors précisément que la dénonciation de la présence de juifs dans le gouvernement de la république des Conseils était un lieu commun du discours nationaliste allemand ? Contrairement à la thèse défendue par Nolte, Hitler a recours à la rhétorique antibolchevique, tout au long de sa carrière dans la mesure où elle peut mobiliser une partie des Allemands au service de ses propres objectifs, en particulier l'expulsion des juifs du « corps biologique allemand » et la conquête d’un « espace vital » en Europe orientale.

De mon point de vue, on n’a pas suffisamment fait remarquer comme Nolte évite soigneusement de confronter sa thèse à Mein Kampf. Si l’argumentation de l’historien berlinois était pertinente, Hitler aurait dû mettre l’antiléninisme au centre de son livre. Quelle raison avait-il de dissimuler même une partie de son antibolchevisme vu le nombre des Allemands et des Européens de l'époque qui étaient animés par la peur ou la haine des rouges ? L’ouvrage écrit en prison par le futur dictateur, dont tous les termes sont pesés en fonction de la répercussion politique qu’ils peuvent avoir, contient suffisamment ,de déclarations anti-marxistes mais elles sont le plus souvent associées à la vie politique intérieure : celle de l’Autriche-Hongrie avant 1914 et celle de la République de Weimar. Les passages concernant l’Union Soviétique touchent essentiellement la question de la conquête d’un « espace vital ». Quant à la haine des juifs, elle y est autant marquée par l’antilibéralisme que par l’antimarxisme. Dans un texte qui est une biographie construite au service de ses idées politiques, Hitler avoue avec franchise l’étendue de son antisémitisme et la passion nationaliste et guerrière qui l’anime. Hitler y révèle si bien la hiérarchie de ses haines qu’on ne peut qu’être frappé par le fait qu’il n’utilise pas plus l’une des armes politiques les plus efficaces qui étaient à sa disposition. On a souvent souligné l’aveuglement, du point de vue de la réussite de son projet impérial, qu’avait représenté la haine antislave de Hitler, le rendant incapable, par exemple dans le cas de Ukraine, d’exploiter à son profit la haine qu’avait suscité la domination stalinienne. Précisément, Hitler est dominé par l’ultranationalisme et le racisme et non par l’anticommunisme. C’est cette réalité que Nolte, dans une construction intellectuelle, tente de nier. Nolte n’est pas négationniste car il ne refuse pas la réalité du massacre des juifs d’Europe par les nazis. En revanche, on peut parler à son propos d’une forme de révisionnisme dans la mesure où il s’obstine à nier l’importance de facteurs essentiels pour la genèse du génocide des juifs : en particulier le nationalisme allemand de l’entre-deux-guerres et le racisme national-socialiste.


Dérapages noltéens


C’est sur ce refus noltéen de prendre la mesure du nationalisme et du racisme dans l’Allemagne de l’entre-deux-guerres que je voudrais à présent m’interroger. Que recouvre-t-il ? Qu’enseigne-t-il sur les motivations profondes de l’historien ? Avant toute chose, je voudrais souligner comme il s’agit d’une attitude profondément enracinée chez lui, comme le révèle l’énumération et le contenu des arguments qu’il a forgés pour maintenir, contre toute évidence, la thèse selon laquelle le moteur du judéocide est la peur du bolchévisme . Une telle énumération nous conduit de l’absurde au scandaleux :

- Nolte montre qu’il a lui-même conscience de la précarité de sa thèse lorsqu’il introduit un facteur personnel hitlérien pour expliquer que la politique étrangère du IIIè Reich soit, au bout du compte, allée à ce point contre sa propre logique - en fait la logique noltéenne - que Hitler s’en soit pris à ceux qui, en Europe, auraient pu être ses alliés contre le bolchevisme de même que le camp conservateur a soutenu, à l’intérieur, la répression anti-marxiste : « Avec sa conception de la conquête et de la colonisation d’un espace vital pour un peuple des seigneurs, Hitler dressait des obstacles sur sa propre route »
- On sourirait devant l’obstination du chercheur à prétendre que la réalité historique a tort contre ses propres thèses si lui-même n'était pas prêt à resservir des arguments susceptibles d’alimenter une propagande antisémite pour maintenir coûte que coûte son schéma d’explication. Ainsi Nolte explique-t-il qu’il y avait un « noyau rationnel » dans la peur hitlérienne du bolchevisme et la réponse au massacre de classe par le massacre de race : la présence de nombreux Juifs dans les premiers rangs de la révolution, en particulier en Russie : « L’affirmation de Hitler n’était pas tenable si on la systématisait mais, toute en déformant la réalité, elle n’était pas sans fondement : il y avait de nombreux juifs – plus précisément d’individus d’origine juive dont leurs adversaires orthodoxes considéraient qu’ils avaient « quitté le judaïsme », [parmi les révolutionnaires influents] » ; ou bien il qualifie des propos tenus par le président du Congrès juif mondial au début de la guerre - après que Hitler eut annoncé, le 30 janvier 1939, qu’une guerre mondiale amènerait une catastrophe pour les juifs d’Europe – de déclaration de guerre à l’Allemagne, qui ne pouvait qu’entraîner des représailles : « Une chose est pratiquement impossible à nier : bien avant l’époque où les premières informations concernant ce qui se passait à Auschwitz filtrèrent dans le monde extérieur, Hitler avait de bonnes raisons d’être convaincu que ses ennemis étaient animés d’une volonté d’extermination. (…) Je ne me souviens pas avoir trouvé la moindre allusion dans un ouvrage allemand (…) à la déclaration officielle de Chaïm Weizmann, dans les premiers jours de septembre 1939, disant que dans le monde entier les Juifs lutteraient dans cette guerre aux côtés de l’Angleterre. Je me reproche à moi-même, en tout état de cause, d’avoir ignoré cette déclaration en 1963 » .

L’historien berlinois a, c’est le moins que l’on puisse dire, du mal à prendre la mesure des crimes nazis et il démontre par de tels énoncés qu’il ne voit pas – ou ne veut pas voir – ce qu’il y a de plus essentiel dans le IIIè Reich. Nolte est donc sans aucun doute sincère lorsqu’il déclare ne pas comprendre que l’on s’acharne à imposer aux Allemands un travail de mémoire visant à leur faire admettre la singularité monstrueuse des crimes du IIIè Reich, en particulier du judéocide. Rien n’est plus révélateur que les réflexions que déclenchent, sous sa plume, la perspective d’un monument berlinois à la mémoire des victimes de la Shoah. Ce texte, tiré du dernier ouvrage de Nolte, Historische Existenz, mérite d’être cité longuement . Il va nous permettre de nous faire une idée plus précise des motifs de l’historien berlinois. La collection de citations que je propose dans ce qui suit est, à proprement parler accablante pour leur auteur. Mon but n’est pas de prononcer des anathèmes et je m’abstiendrai le plus possible de donner un autre commentaire que descriptif: je suis toujours parti du principe qu’il faut discuter scientifiquement avec Nolte et non l’insulter. D’une part, on arrive rapidement à repérer les failles de son argumentation ; d’autre part, il y des pans entiers de son œuvre qui méritent de la considération. Mon objectif est plutôt ici de suggérer à ceux qui, en France, veulent – au nom de l’élucidation des crimes du communisme - réhabiliter la part scientifiquement indéfendable de l’œuvre de Nolte, qu’ils n’ont sans doute pas vu où ils se laissaient entraîner en compagnie de l’historien berlinois.

« On n’aurait pas imaginé, explique Nolte que les Américains eussent érigé dans leur capitale un monument gigantesque sur lequel aurait figuré le nom de tous les Indiens tués et de tous les Noirs décédés des suites des coups de fouet qu’ils avaient reçus ». Pour Nolte comme pour la plupart des Allemands de l’Ouest depuis la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis sont la référence – à la fois garde-fou et modèle invoqué quand il s’agit de justifier une lassitude face au travail de mémoire. Mais ce n’est pas seulement un historien berlinois américanophile et hostile au gauchisme depuis la fin des années soixante qui parle, c’est aussi le disciple de Nietzsche : «Si l’affaiblissement du sentiment historique [aux Etats-Unis] a rendu possible la reconnaissance et la réparation partielle d’injustices passées, la décision de construire un tel monument aurait signifié l’effondrement total de la conscience historique américaine, car l’affaiblissement dont nous parlons repose sur une critique légitime d’un idéalisme exagéré concernant le passé mais cela ne signifie pas que l’on abandonne toute vision positive, sans laquelle un être vivant ne peut pas exister, ce qui n’exclut pas la faculté intellectuelle de discerner avec pénétration ses propres faiblesses, les fautes que l’on a commises, les tendances et les actions que l’on peut à bon droit se reprocher ». Inspirées de la Seconde Considération intempestive (De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie, 1874), ce point de vue conteste l’utilité et de la légitimité du travail de mémoire entrepris par la République Fédérale depuis les années soixante: « Une telle autodestruction de la conscience historique a été exigée des Allemands lorsque la proposition a été faite – par des Allemands et non par des Juifs – d’ériger au centre de Berlin un gigantesque monument (…) sur lequel « seraient gravés les noms de six millions de Juifs assassinés » ». Nolte refuse ce que Karl Jaspers appelle « responsabilité historique » : « L’idée de départ, évidente en même temps qu’implicite était que le peuple allemand en tant que tel porterait la responsabilité de ce génocide unique dans l’histoire, ne serait-ce que par son silence ou le refus de porter assistance aux Juifs. Mais cette thèse est très discutable et ceux qui la défendent se sont dispensés de faire les distinctions que requérait l’analyse historique».

Quelles sont ces distinctions requises ? A ce point, l’analyse de Nolte bascule dans la relativisation du caractère criminel du nazisme : « Le contraire [de la thèse de la responsabilité historique] est sans doute bien mieux fondé : il est très vraisemblable que même « l’antisémitisme » nazi ne postulait pas autre chose que ce qui était aussi l’objectif du sionisme, la séparation de deux peuples, mais ne visait en aucun cas le massacre d’hommes, de femmes et d’enfants sans défense. Il ne s’explique que par des facteurs survenus plus tard : la situation créée par une guerre où la lutte ,avec les partisans occupait une place majeure et, surtout, la conviction idéologique radicale mais soigneusement dissimulée de Hitler et de ses compagnons les plus proches. Ainsi le nationalisme et l’antisémitisme allemands auraient été des phénomènes peu générateurs de violence – pas plus que d’autres nationalismes de l’époque – et seule les violences soviétiques de toute sorte ainsi que la hantise du bolchevisme propre à Hitler expliqueraient – par réaction – la Shoah. La thèse de la peur hitlérienne du judéobolchevisme et du potentiel de violence limité du nazisme tant qu’il n’est pas confronté au bolchevisme conduit à nier le caractère génocidaire de l’antisémitisme (et de l’antislavisme) hitlérien et à réintroduire dans l ‘analyse historique, un morceau de la propagande du IIIè Reich, l’idée selon laquelle la Wehrmacht et la police ont été contraintes à des représailles sur le territoire soviétique du fait de la violence des partisans.


Une œuvre caractérisée par la régression du jugement historique


Nolte reprend à son compte des clichés qui avaient cours avant 1968, et qui avaient à l’époque une fonction disculpante pour une population désireuse de reconstruire le pays et de s’intégrer au camp des démocraties. C’est d’ailleurs, de façon significative, à Adenauer que Nolte fait référence pour montrer où se situe l’attitude souhaitable : « Lorsqu’il se rendit en Israël en 1966 et prit part à une réception donnée en son honneur par le premier ministre Eschkol, ce dernier (…) déclara comme une évidence et sans animosité sa conviction que le peuple allemand, conduit par la sagesse d’Adenauer, retrouverait un jour sa place dans la famille des nations civilisées. A ce moment Adenauer se leva et dit « Je reprends l’avion immédiatement. Vous avez offensé le peuple allemand ». Adenauer pensait évidemment que, même sous le nazisme, le peuple allemand – y compris, même, de nombreux membres du parti nazi – était resté une « nation civilisée », même si Hitler et ses plus proches compagnons avaient, à l’abri de la guerre et sans que la grande majorité du peuple puisse intervenir en quoi que ce soit, perpétré un crime abominable. Eschkol, effrayé, s’excusa et l’affaire fut oubliée : selon Adenauer – puis Eschkol aussi, qui se rangea à cet avis – l’objectif approprié était un affaiblissement et un examen critique, même douloureux, du sentiment historique mais pas son anéantissement (Vernichtung) » .

L’œuvre de Nolte est caractérisée par une régression du jugement historique. Dans son étude sur les fascismes, il parlait, en 1963, de la guerre germano-soviétique comme de « la guerre de conquête, d’asservissement et d’extermination la plus terrible que connaisse l’époque moderne » . Dans son dernier ouvrage, publié en 1998, il parle d’un conflit où les violences commises par l’Allemagne en guerre le furent en réaction à des violences soviétiques originelles. Et il accompagne cette vision des choses d’une série de disculpations empruntées à l’ère Adenauer : le rejet de la responsabilité historique sur Hitler, le rejet des débordements de la Wehrmacht sur les circonstances de la lutte contre les partisans, la distinction entre les nazis et l’Allemagne qui est restée correcte sous le joug du totalitarisme . Nolte y met sa touche personnelle : une comparaison entre ce qu’il pense être le vrai nazisme (un nationalisme allemand exacerbé) et le sionisme ; une satisfaction non dissimulée à voir un premier ministre israélien remis en place par un ancien chancelier ouest-allemand – en même temps que la confusion entre acquiescement et tact diplomatique de quelqu’un qui ne veut pas froisser un hôte de marque, fût-il entêté à maintenir une distinction artificielle entre l’Allemagne et le nazisme ; la confusion entre « sentiment historique » et refus nationaliste de reconnaître les crimes du passé. Pour parachever le tableau, Nolte utilise à propos du « travail de mémoire » le terme de Vernichtung, le même qui renvoie à l’extermination des juifs.

Tout se passe comme si Nolte avait, à partir du début des années soixante-dix, conçu de répondre à ce qu’il juge être une menace radicale sur le « sentiment historique allemand » par une mise en cause non moins radicale du travail de mémoire. L’héritier qu’il était de la tradition universitaire allemande voit dans le travail de mémoire une menace d’anéantissement pour la culture allemande traditionnelle et cette « émotion fondamentale » l’a poussé à tenter d’éradiquer « le passé qui ne veut pas passer ». L’historien berlinois propose bien un compromis : celui de l’ère Adenauer . Une reconnaissance limitée à l’acceptation de l’étendue des crimes du nazisme mais le refus d’admettre que la société allemande ait majoritairement participé à la dynamique de violence. Envers ceux qui mènent un vrai travail de mémoire, étayé par de solides travaux scientifiques, la menace de Nolte est implicite : il s’agirait d’une véritable « extermination » du « sentiment historique allemand » ; or, rappelez-vous l’histoire du fascisme : la menace d’une « extermination », réelle ou supposée, suscite toujours une autre menace, de même nature. Tout se passe comme si Nolte avait voulu laisser la porte ouverte à une révision historiographique radicale, comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête de ceux qui s’obstineraient à poser la question de la part de l’histoire allemande dans l’émergence du nazisme.


Je pense que les défenseurs français de Nolte ne connaissent pas les pages que je viens de citer, sinon ils n’auraient jamais imaginé de faire servir l’argumentation noltéenne à leur propre travail d’élucidation des crimes du communisme. Mais tout ce qui précède a aussi pour but de montrer que l’intérêt trouvé aux thèses de Nolte vient d’une connaissance superficielle ou erronée du national-socialisme et du chemin qui mène à la Shoah. L’historien berlinois représente un cas extrême mais son évolution sert d’avertissement : le révisionnisme prospère sur des malentendus.
















 

Dimanche 21 Août 2016
Edouard Husson


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