Le Blog d'Edouard Husson

L'élection présidentielle française, la fin de l'ère nixonienne et la troisième révolution industrielle



1971 - la révolution nixonienne

Depuis 1974, les Français votent à la présidentielle dans un environnement mondial où la marge de manoeuvre d'une politique économique est extrêmement contrainte. Trois ans auparavant, le président américain Richard Nixon avait en effet pris une décision dont les lourdes conséquences se font sentir jusqu'à aujourd'hui: il avait suspendu la convertibilité or du dollar. Depuis lors, la croissance économique mondiale repose sur l'expansion monétaire américaine. Tout le système de création du crédit repose sur un pays qui est à la fois juge et partie.  

Le précédent coup d'état monétaire avait eu lieu 150 ans plus tôt, lorsque la Grande-Bretagne avait supprimé le bi-métallisme (or/argent) au profit du seul étalon or. Mais jamais, au plus fort de sa poussée impériale du XIXè siècle, le Royaume Uni n'aurait-il osé faire ce que tous les présidents américains, depuis Nixon, ont couvert, avec le consentement de la plus grande partie des dirigeants mondiaux. 

Dès 1973, les pays producteurs de pétrole signifièrent qu'ils acceptaient le système et entendaient en tirer profit. Détaché de l'or, le dollar se dévaluait. Les prix du pétrole augmentèrent deux fois de manière terrible pour l'économie mondiale au cours de la décennie. Les Etats-Unis acceptèrent, malgré les inconvénients passagzrs pour eux: cela garantissait que le pétrole soit libellé en dollar. Et tant qu'il en serait ainsi, le dollar aurait un référent tangible, une garantie. 

En 1987, l'évolution de la politique monétaire américaine rendait le dollar, sous Reagan, relatvement trop cher pour l'économie américaine; le Japon fut mis sous pression et dut accepter une réévaluation dont l'économie japonaise ne s'est jamais vraiment remise depuis lors. Au début des années 1990, l'Europe elle-même accepta d'entrer définitivement dans la consolidation du système dollar en créant l'euro. Les adversaires de l'euro se trompent souvent lorsqu'ils s'en prennent aux avantages que la monnaie a procuré à la seule Allemagne: le premier défaut de conception de la monnaie unique européenne vient de ce qu'il a été imaginé non comme un élément d'alternative au dollar mais comme le pilier européen du système dollar. 

Dans les années 2000, la Chine apporta la dernière consolidation au système en se mettant à produire massivement pour exporter aux Etats-Unis en l'échange du déversement de dollars dans les réserves de sa banque centrale et de son entrée dans l'Organisation Mondiale du Commerce. Le condominium passager des affaires du monde par les USA et la Chine représenta l'apogée du système nixonien,. La crise de 2008 nous fait depuis lors changer d'époque. 

Une classe politique française progressivement paralysée

Vakéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac, sous-estimèrent d'abord les conséquences du choc pétrolier de 1973. La France était encore très propspère; c'est l'époque où les indemnités chômage s'élevaient au montant du salaire perdu, durant un an. Lorsque Raymond  Barre devint Premier ministre  à la place de Chirac, il réagit avec plus de sérieux mais fit un choix catastrophique. Au lieu de choisir les changes flottants, pour ne pas être à la merci de la politique monétaire américaine, il voulut être fidèle à la tradition française du "franc-or" et proposa d'attacher le franc au mark. Privée de la variable d'ajustement monétaire, dont elle avait bien plus besoin que l'Allemagne, la France s'enfonça dans une névrose de "l'étalon-or sans or". Le Général de Gaulle avait certes prôné le retour à l'or mais il aurait fallu garder l'esprit et non la lettre de son mlessage: jamais il n'aurait accepté, en système de changes flottants, que la France se mette à la remorque de qui que ce soit, y compris de l'ami allemand. 

Valéry Giscard d'Estaing perdit à 55 ans les élections de 1981 mais il ne comprit jamais pourquoi, portant partout depuis lors la mélancolie d'un destin politique qui avait tourné court. Son successeur, François Mitterrand était arrivé avec une politique de relance dans les cartons; mais il n'osa jamais en tirer les conséquences: il aurait fallu rompre le pacte monétaire franco-allemand. Au lieu de cela, il le renforça, revint à la politique de Giscard, perdit les élections législatives de 1986; et ne dut sa réélection au terme de la cohabitation, qu'au fait que Jacques Chirac, devenu son Premier Ministre après avoir été celui de Giscard, avait continué dans le même cadre monétaire. Durant son deuxième mandat, François Mitterrand laissa s'épuiser quatre premiers ministres, Rocard, Edith Cresson, Pierre Bérégovoy, Edouard Balladur après avoir définitivement scellé, par l'euro, le cadre monétaire imaginé par Giscard et Barre.  

Depuis lors, trois présidents se sont usés dans un cadre monétaire contraint. Ce n'est pas la valeur des hommes qui est en cause. Mais il est frappant de voir comme de Chirac à Hollande l'état de grâce politique dure de moins en moins et les mandats se finissent plus bas en termes de cote de popularité. Jacques Chirac a connu cinq ans de cohabitation sur douze ans de mandat. Nicolas Sarkozy a connu le même sort que Giscard malgré son immense énergie. Et François Hollande a préféré ne pas se représenter plutôt que d'aller vers une défaite annoncée. 

Un système-dollar à bout de souffle et une France déboussolée

Imaginons que Giscard ait préféré le pragmatisme britannique au dogme monétariste allemand. On peut penser que la France aurait su trouver un point d'équilibre et pu continuer à financer en partie son Etat-Providence, à entretenir son appareil de défense et à investir dans les secteurs d'avenir, à commencer par le numérique. Cela aurait permis au pays de traverser plus facilement les crises de 1987, 2001 ou 2008. Au lieu de cela, nous devons cuimuler les crises générales avec des prises propres à la zone euro: choc causé par la politique déflationniste de la Bundesbank en 1991-1993; turbulences de la zone euro en 2010 et en 2015.  Surtout, lorsqu'un de nos gouvernements doit imaginer des réponses à la crise il n'a pas d'autre choix que de le faire dans un cadre imposé par l'UE et avec la lenteur de réaction qui caractérise de plus en plus l'Union à 27. 

Nous sommes arrivés à une situation européenne ingérable dans un système dollar à l'agonie. Les pays d'Europe du nord pourraient bien sortir du système euro par refus de "payer pour le sud". L'Europe du Sud est exsangue suite à une politique monétaire inadaptée. La France est entre les deux: une partie de sa société a décroché tandis que ses dirigeants s'accrochent d'autant plus furieusement au statu quo que le système dollar vacille. Donald Trump a été élu parce que la société américaine est profondément malmenée par le mélange de financiarisation à outrance, de désindustrialisation, de croissance des inégalités et de militarisme au service de la défense de l'étalon-pétrole qui ont caractérisé les Etats-Unis depuis Nixon. La Russie et la Chine commencent à imaginer un système monétaire alternatif sans que les Etats-Unis puissent s'attaquer à eux militairement - alors qu'ils ont jusque là toujours cherché à écraser les pays qui mettaient en cause le règne du dollar (Irak, Iran, Libye, Syrie). 

Il est certain que le prochain président français, devra faire face à l'effondrement de l'euro et aux affres de l'émergence d'un nouveau système monétaire international. Au risque de devoir repousser une fois encore les investissements nécessaires pour le pays. 

Réponses peu claires des différents candidats

Les journalistes des médias traditionnels, les experts de tout genre sont tétanisés par l'effondrement d'un système international dont ils ne comprennent pas les ressorts. On nous dit que le Brexit n'était pas prévisible, que l'élection de Trump est incroyable. Et ce soir on nous expliquera qu'une Marine Le Pen au second tour ce n'est pas explicable. Et pourtant, il suffit de prendre au sérieux la réalité de sociétés déchirées par le système nixonien et post-nixonien; il suffit, en Europe, de voir comment nos sociétés sont d'autant plus incapables de faire face à la croissance des inégalités qu'elles subissent la double contrainte de l'arbitraire du dollar et du carcan de l'euro. Christophe Guilly a décrit, dans deux ouvrages récents, comment le Front National est le seul parti qui considère et qui est considéré par cette "France d'en bas" qui subit, depuis des décennies, une politique qui est toujours à peu près la même quel que soit le titulaire du fauteuil présidentiel. 

Voilà pourquoi, s'il n'y a pas de suspense concernant le Front National, il y en a un pour savoir qui affrontera Marine Le Pen au second tour. Fillon et Macron se partagent en gros la "France d'en haut". Et si Macron apparaît comme le candidat par excellence du système post-nixonien, prêt à défendre le dollar, l'euro, l'OTAN et l'axe Paris-Berlin coûte que coûte, Fillon perçoit un mieux qu'il va falloir faire évoluer le système en place mais on ne sait pas encore très bien ce qu'il met sous la notion de rapprochement avec la Russie ou avec la Grande-Bretagne. S'il devait ne pas atteindre le second tour, ce serait moins du fait des accusations qu'on a tâché de lui coller sur le dos que pour ne pas avoir assez franchement proposé l'équivalent du renouveau conservateur formulé par Theresa May en Grande-Bretagne, une véritable réconciliation entre la droite des milieux dirigeants et celle issue des classes populaires. 

Le grand absent de la campagne: la troisième révolution industrielle

La campagne a été largement accaparée par la crise du système mondial et sa (non-) résolution par les candidats. Rappelons-nous comment les "petits candidats" ont largement occupé l'unique débat qui leur était ouvert avec les discours anti-UE, anti-OTAN et anti-système financier. Ces petits candidats avaient tous reçu 500 signatures au moins de maires. Ce qui signifie que la France d'en bas se reconnaît dans une critique en règle du cadre européen et international. 

Non seulement les "gros candidats" n'avaient pas grand chose à opposer mais ils n'occupaient pas non plus un terrain singulièrement absent des campagnes présidentielles depuis des années. Le monde est en pleine troisième vague de la révolution industrielle, sous l'effet de la digitalisation rapide de toutes les activités. Les Etats-Unis des années 1970 n'ont pas seulement fait au monde le cadeau empoisonné du dollar papier comme étalon, ils nous ont aussi transmis la révolution numérique, la miniaturisation exponentielle du stockage de l'information et l'ordinateur personnalisé.  Fidèle à son histoire, le Janus américain est non seulement un pays militariste et prédateur financier mais s'est aussi réaffirmé comme le pays de l'entrepreneuriat et de l'innovation. Accaparés que nous étions par le stérile effort de discipline monétaire à l'allemande, nous avons tourné le dos au lien transatlantique là où il aurait été primordial, laissant souvent nos inventeurs et nos entrepreneurs partir s'installer dans la Silicon Valley pou dans le Massachussets.  

La France devrait investir massivement dans la troisième révolution industrielle  parce que c'est une question d'existence pour le pays au 21è siècle. En outre, au fur et à mesure que la vague de mondialisation des années 1990/2000 se retire, avec ses délocalisations et son condominium américano-chinois, la révolution numérique commence à ,porter ses fruits, à commencer par la relocalisation des industries. Les spécialistes de la transformation économique en cours expliquent que le "cerveau d'oeuvre" se substitue à la "main d'oeuvre"; la distinction entre "service" et "industrie" tend à s'effacer tant les phases de conception mais aussi d'adaptation à la clientèle des produits sont importantes. Jamais on n'a eu autant besoin d'un effort éducatif et universitaire pour imaginer les produits et les métiers de demain. 

Et c'est bien là que le bât blesse. Les critères de Maastricht avaient été insuffisamment pris au sérieux avant la crise de  2008. Ils l'ont été suffisamment sous le quinquennat de Hollande pour faire renoncer à bien des investissements vitaux pour le pays. Un effort non négligeable a été réalisé dans le cadre du grand emprunt (programme d'investissements d'avenir) mais il faudrait faire beaucoup plus pour doter le pays d'une masse critique en recherche sur le numérique; et pour doter l'ensemble du pays, non seulement les grandes métropoles, des compétences appropriées. 

La tâche est herculéenne. Et, du fait de l'idéologie qui domine nos classes dirigeantes depuis plusieurs décennies, il va falloir faire basculer le pays, dès le prochain quinquennat, dans une double transformation, celle d'une nouvelle organisation monétaire de l'Europe et du monde. Et celle de l'entrée définitive du pays dans la troisième révolution industrielle. 

Le successeur de François Hollande sait-il ce qui l'attend? 

Dimanche 23 Avril 2017
Edouard Husson


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