Le Blog d'Edouard Husson

La tragédie de François Fillon



Une tragédie grecque

Nos pères dans la culture, les Grecs, aimaient distinguer entre les trois ingrédients d'une tragédie: le dramatique -un événement inattendu s'abat sur le héros; le pathétique - moment de révolte du héros qui tend à détourner la marche implacable du destin; le tragique - moment d'élucidation du destin implacable qui a vaincu le héros. 

Tous ces ingrédients se retrouvent dans ce qui vient d'arriver à François Fillon en quelques semaines. Le drame, d'abord: de façon inattendue, celui dont on annonçait la victoire inévitable s'est retrouvé accusé, durant de longues semaines, de corruption. La lutte pathétique - au sens étymologique : le héros maudit s'est battu autant qu'il a pu pour détourner le destin. Mais, dimanche 23 avril, un destin implacable a terrassé définitivement le héros. Et le destin est tragique, au plus haut sens du terme. Fillon avait commencé sa carrière politique sous les auspices du gaullisme, au sens le plus authentique du terme, puisque son père en politique fut Philippe Séguin. Or c'est par le bon score (4,7%) d'un autre gaulliste authentique, Nicolas Dupont-Aignan, qu'a été terrassé celui qui avait négligé l'héritage de son mentor. 

Les aléas d'une carrière politique à droite

En 1992, Philippe Séguin avait brandi le drapeau de la fidélité à l'héritage du Général de Gaulle, de la souveraineté française, contre le traité de Maastricht. Il avait perdu la bataille d'une mobilisation des opposants à la monnaie unique européenne. Peu à peu, la flamme du gaullisme s'était étiolée, le gaullisme dégénérant en souverainisme et étant porté tour à tour ou simultanément par le Chouan Philippe de Villiers, le républicain Chevènement, le robespierriste Mélenchon ou le poujadiste Jean-Marie Le Pen . A droite, plus rien. La trajectoire de François Fillon, auprès de Jacques Chirac puis de Nicolas Sarkozy, illustrait cet abandon.du précieux héritage politique du Général. 
Esprit subtil, politicien manoeuvrier derrière ses airs raides, homme de sérieux budgétaire, Fillon n'avait pas gardé grand chose du gaullisme social de son mentor Séguin et il a participé du ralliement généralisé de la "droite de gouvernment" à l'ordre international post-nixonien. 

Le RPR et l'UDF puis l'UMP ou les Républicains constatèrent année après année que la partie populaire de l'électorat gaulliste leur échappait toujours plus: lente mais inexorable, la montée dans les suffrages du Front National déboucha sur le coup de tonnerre du 21 avril 2002. Voulant tirer les leçons de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle, Nicolas Sarkozy proposa à la droite d'occuper une partie du terrain du Front National (sécurité, immigration etc....) mais sans remettre en cause l'organisation euro-américaine post-nixonienne, carcan imposé à toute politique française depuis 1971.  Confronté à une crise radicale de l'étalon-dollar mais incapable au sein du système euro de relancer l'économie française autrement que par la dépense publique, Sarkozy perdit les élections de 2012. A l'époque, conserver 27% des voix au premier tour (lui qui avait amené l'UMP à 31% en 2007) relevait de la virtuosité politique. Après sa défaire au second tour, l'UMP/les Républicains sont lentement redescendus vers des scores chiraquiens (autour de 20%)

François Fillon a moins perdu du fait des affaires que du fait de la capacité d'un candidat sans appareil politique mais persévérant, Nicolas Dupont-Aignan, à réveiller le gaullisme parmi les classes moyennes. 

Gaullisme et marinisme

Il aura manqué 1,3%, quelques centaines de milliers de voix, à François Fillon pour passer devant Marine Le Pen. Le candidat LR et son appareil ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Ils se sont aperçus très tard du danger que représentait Dupont-Aignan. Et ils l'ont traité sans conviction, lui faisant parvenir des SMS quelque peu désinvoltes. Alors qu'il aurait fallu s'atteler à la tâche de rallier Dupont-Aignan dès la fin de la primaire. Et trouver un terrain d'entente. A vrai dire, il était assez facile à identifier: après plus de 200 victimes des attentats en France, il était du devoir d'un candidat de la droite de gouvernement de poser la question de la suspension de Schengen, jusqu'à révision du traité pour l'adapter à la nouvelle menace terroriste. Proposer à Nicolas Dupont-Aignan le Ministère de l'Intérieur aurait été de bonne politique. 

Au fond, ce que nous dit la défaite de Fillon du fait de Dupont-Aignan, c'est qu'à droite une part croissante des classes moyennes se désolidarise des milieux dirigeants. A un moment où les inégalités sociales ne cessent de croître, le milieu social qui garantit la pérennité de la démocratie connaît la résurgence d'un instinct de survie. Le problème de François Fillon a moins tenu à son incapacité à mordre sur la "France d'en bas" qu'à l'irruption d'un néo-gaullisme dans une partie de la classe moyenne qui ne se résoud pas à la déchirure du tissu social ni à l'abaissement international de la France tout en ne voulant pas du populisme marinien ou mélenchoniste. . 

En attendant le retour du Connétable

La force du gaullisme fut d'être un véritable "conservatisme" au sens de Benjamin Disraeli. Le Général - "Le Connétable" comme l'appelaient ses camarades officiers dans les années 1920 - disposait de réseaux puissants dans les milieux dirigeants; il prenait les moyens de la modernisation économique du pays;  il avait une vision équilibrée de l'ordre international; il encourageait un capitalisme participatif. Il faisait de la cohésion sociale un impératif. Pour reprendre la formule de Disraeli, il s'adressait aux "deux nations", réussissant une synthèse rare dans notre histoire entre "France d'en haut" et "France d'en bas". Dupont-Aignan témoigne d'un réveil du gaullisme dans les classes moyennes. Mais il ne ne dispose ni de l'ampleur de vue ni de l'expérience qui permettrait de penser un nouvel ordre international. C'est ce qu'avait en partie François Fillon - mais seulement partiellement tant il est vrai que sa vision internationale reste soumise à l'ordre euro-atlantique postnixonien. Ce qui, non seulement et quasi-automatiquement l'empêchait de pouvoir mordre électoralement sur l'électorat de Marine Le Pen ; mais ce qui a aussi engendré une fuite d'une partie de l'électorat de la droite de gouvernement vers un candidat authentiquement gaulliste. 

Tout se passe comme si la droite devait encore, pour un long moment, tâtonner pour trouver le moyen de recoller les morceaux du gaullisme. 

Le dénouement de la tragédie

Cruauté de la vie politique à droite. Les primaires avaient été l'occasion d'un premier jeu de massacre. Bruno Le Maire, après n'avoir vécu, pendant trois ans, que pour conquérir le droit à la candidature, a sombré dans l'insignifiance au moment du vote des sympathisants de droite; le favori Juppé a été broyé par la marche des idées; Sarkozy n'a rien pu contre l'irrésistible irruption de son ancien "collaborateur" (Fillon). Puis voici que Fillon lui-même a découvert, cinq mois plus tard,  combien la roche tarpéienne était proche du Capitole. 

A vrai dire il est le seul personnage tragique de cette histoire. Il avait stoïquement repoussé tous les assauts de la mauvaise renommée; il remontait dans l'opinion; il allait gagner.... Lorsque surgit la statue du Connétable, Nemesis d'une droite de gouvernement qui a, depuis Giscard, cessé de croire à l'indépendance nationale et à l'équilibre mondial. Fillon s'est fracassé sur le réveil, encore timide mais suffisant pour le faire perdre, d'une conscience gaullienne dans les classes moyennes. 

Mardi 25 Avril 2017
Edouard Husson


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