|
Inscription à la newsletter
|
Le Temps de Francoun modèle de biographie par Michel del Castillo
L'auteur appelle son ouvrage "récit" et dit qu'il relève plutôt de la littérature. En fait, il suit scrupuleusement l'histoire et nous livre ce qui est sans aucun doute la meilleure biographie de Franco à ce jour.
"L'Histoire et ceux qui la servent m'inspirent un trop grand respect pour oser prétendre à une quelconque supériorité de la littérature. Je veux simplement rappeler qu'il y a toujours eu, à côté des oeuvres savantes, une place pour les écrivains, la frontière entre les deux me semblant d'ailleurs incertaine" écrit l'auteur(Ed. Le Livre de Poche, 2010, p.418-19). Au moment des Bienveillantes, nous avions eu droit à un faux débat sur les rapports entre histoire et littérature; le point de vue des historiens, souvent critique, était contesté au nom de la liberté de l'écrivain de s'approprier une situation historique. Michel del Castillo le tranche avec élégance puisqu'il se confirme être un écrivain doublé d'un grand historien. Son livre fait sentir ce qui manque souvent à la formation de l'historien - une capacité d'empathie - mais il confirme aussi que l'écrivain est bien plus fécond lorsqu'il soumet son style au réel.
Puisque nous en sommes à évoquer Les Bienveillantes, on saluera, par contraste, le tact de l'auteur, lorsqu'il décrit la terreur des Noirs ou celle des Rouges durant la Guerre civile: "Ne voulant pas flatter le voyeurisme, je me refuse ici à fournir des détails sordides. Il me suffira d'indiquer que beaucoup de ces assassinats s'accompagnèrent de tortures et, pour les religieuses, de viols" écrit-il p.273. Libéré d'une fasciination malsaine de la violence, l'ouvrage permet de prendre toute la mesure de la crise qu'a traversée l'Espagne dès les lendemains de la Première Guerre mondiale. Il en sort un tableau d'un remarquable équilibre dans le jugement et qui fait frémir d'indignation bien plus que tous les gros plans imaginables sur des scènes de massacres collectifs.
L'auteur l'explique: il s'agit d'un livre qu'il a porté toute sa vie depuis qu'il a fui, petit enfant, dans les bras de sa mère, l'occupation de Madrid par les franquistes. Il avait six ans; il a ensuite grandi dans la vision "républicaine" de cette histoire mais il n'a eu de cesse d'avoir porté celle-ci jusqu'à un point d'objectivité dans le regard où l'on refuse de diaboliser a priori Franco et de disculper les révolutionnaires. Les pages où l'auteur démonte le mythe de la République espagnole sont sans doute celles où il montre le plus de courage intellectuel, surtout vis-à-vis d'un public français. Passe encore que l'on ait, depuis vingt ans, parlé des crimes du communisme. Mais, dans le cas de la République espagnole, il est bien pratique de pouvoir rejeter l'essentiel de la terreur organisée sur Staline, les autres violences du camp républicain étant mises au compte de la réaction spontanée à la terreur systématique du camp nationaliste. Michel del Castillo, s'appuyant sur les recherches les plus récentes, fait voler en éclat cette vision des choses. Il montre comment le camp républicain a, le premier, précipité l'Espagne dans le malheur: avant l'arrivée des staliniens dans la guerre civile, écrit l'auteur, "avec Payne, avec Bennassar, avec une foule d'historiens consciencieux, je constate que les gouvernements républicains n'ont cessé de bafouer la Constitution, de piétiner la légalité, et que, dès 1934, avec l'insurrection de la Catalogne et des Asturies, l'extrême-gauche poignardait la république, rendant le soulèvement inévitable" (pp.420-421). Avant de pouvoir faire la biographie de Franco, il faut pouvoir parler sans illusions de Manuel Azana ou de Largo Caballero, qui ont sacrifié la République sur l'autel de leurs passions - la haine de l'Eglise pour l'un; la fascination pour une révolution bolchevique à l'espagnole pour l'autre. Avant de décrire exactement l'étendue de la terreur franquiste, il faut être prêt à écrire, à propos des massacres commis par la gauche à Paracuellos qu'il s'agit d'une "tuerie de masse organisée, planifiée par les communistes, exactement ce que le droit international définit comme crime contre l'humanité, sans équivalent dans toute la durée de la guerre civile dans un camp comme dans l''autre. Il n'y eut pas à Paracuellos et dans les villages avoisinants des exécutions sommaires mais une boucherie méthodique, des milliers d'hommes abattus froidement, ensevelis dans des fosses creusées d'avance. Ne pas établir clairement cette distinction revient à entretenir une confusion qui embrume la conscience" (p.426). Cela permet à l'auteur, ensuite, de bien faire ressortir les caractéristiques de la violences franquiste: "Reste le reproche essentiel: la répression implacable, le refus de toute amnistie, la vision manichéenne d'une division entre une Espagne nationale, catholique, moralement saine, et une anti-Espagne maudite, privée de tous ses droits, même élémentaires". (p.423)) Mesurée pour ce qu'elle est: "Après la victoire de Franco, il y eut un grand nombre d'exécutions et les tribunaux militaires condamnèrent à de lourdes peines de prison des dizaines de milliers de "républicains". Dans la seule ville de Madrid, pour les années 1939-1942, les plus sanglantes, on a recensé avec précision les condamnés à la peine capitale; on arrive au chiffre effrayant de 2600 fusillés. Rien pourtant de comparable aux crimes commis par Hitler ou par Staline, pour ne rien dire de Mao. Ce fut une violente répression militaire, ce ne fut pas une extermination de masse, moins encore un génocide. franco se montrait aussi froid, aussi implacable qu'il l'avait été au maroc quand il commandait la Légion. Sans la moindre trace de sadisme, sans cruauté inutile, il tuait ses ennemis comme Philippe II faisait brûler les hérétiques". (p.424). La Guerre civile espagnole fut d'une violence inouïe; pourtant, si l'on s'en tient aux chiffres des historiens, 50 000 exécutions environ dans chaque camp, l'Espagne ne bascula pas dans le totalitarisme, bien que l'ayant côtoyé. Dans une optique girardienne d'analyse de la violence, on dira que Michel del Castillo analyse la guerre civile pour ce qu'elle fut: un phénomène profondément mimétique, dont les ressorts ne peuvent être dévoilés que si l'on refuse d'attribuer la violence à un seul camp; et si l'on refuse de faire de Franco le "bouc émissaire", qui permettrait d'escamoter le fait que la violence fut celle de tous: "Tout chez lui doit être relevé à charge dans le procès qu'on ne cesse de lui intenter. Aucune circonstance atténuante, jamais nulle excuse. Coupable il paraît de l'enfance à la mort, et quand le récit de sa vie montre des ambiguïtés difficiles à écarter, on le décrète coupable de nullité. Dans ce cas, pourquoi se donner la peine de compulser des archives et des documents, de dépouiller des centaines d'ouvrages, de noircir des milliers de pages? Si l'homme n'a pas existé ou à peine, s'il est résolument banal, dépourvu de la moindre qualité, s'il ne vaut rien en tant que stratège, moins encore en tant que politique, que reste-t-il à dire de ce zéro?" (pp.434-435) Identifier le manque de culture de Francisco Franco ne doit pas emêcher de voir qu'il fut un des plus grands chefs militaires de sa génération (d'un courage éprouvé sur le champ de bataille) et un homme politique hors pair. Souligner le mélange des genres spirituel et politique pratiqué par le Caudillo ne doit pas empêcher de se demander dans quelle mesure l'ilmprégnation chrétienne subsistante a modéré la violence et fourni au dictateur le ressort profond de son refus d'adhérer au fascisme. Dénoncer la part de Franco dans la violence de la politique espagnole au XXè siècle n'empêche pas Michel del Castillo de reconnaître les faits: Franco aurait préféré que la république fût capable de faire respecter l'Etat de droit et il ne s'engagea qu'au dernier moment dans la rébellion des militaires, quand il fut convaincu que la République n'avait plus de ressort. De même cet homme hostile au libéralisme fut capable de faire alliance avec les Etats-Unis et de laisser faire une génération de "modernisateurs". "Alors que la plupart des dictatures du XXè siècle s'écroulaient en ne laissant derrière elles que des décombres, celle de Franco accouchait d'une monarchie constitutionnelle ouverte et dynamiquue. J'ignore s'il faut lui en attribuer le mérite, je me borne à constater le fait". (p.438) Au total, un livre équilibré animé par une pensée authentiquement républicaine: "Stricto sensu, les seuls révolutionnaires authentiques, dans l'Espagne de 1931-1936, étaient les anarcho-syndicalistes et les militants du POUM, pourchassés et assassinés par les communistes en 1937-1938. Or, malgré toute la sympathie que m'inspirent les libertaires, je me sens en désaccord avec eux sur la disparition de l'Etat et sur le refus de toute forme d'autorité. Républicain, je vois dans l'Etat le régulateur et l'arbitre entre les différents groupes sociaux, le rempart contre les injustices et les violences, le bouclier des plus faibles et des plus démunis. Seul l'Etat peut garantir une certaine forme de justice sociale, seuls les citoyens, par leur vote, infléchissent la politique sociale en élisant leurs représentants. Abolir ou piétiner la loi produit non la liberté mais la pire violence". (p.421) Lundi 27 Décembre 2010
Edouard Husson
Lu 924 fois
Cours/ Teaching | Les Caractères | Chronique | Modern History | Le système monde/Global Studies | Letter from Paris | Auteurs invités | Bibliothèque/Library | curriculum vitae | Agenda | Arts, Humanities and Social Sciences | Ancient History | Vice-Chancellerie | Le monde des universités/ The World of Universities |
|
Cours/ Teaching














