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Le « néo-atlantisme » de la République Fédérale d’Allemagne et la réaffirmation du leadership américain (1979-1989)La primauté des facteurs économiques Fin 1979, le déclenchement de l’invasion soviétique de l’Afghanistan, et, fin 1989, l’ouverture du Mur de Berlin : les deux événements qui servent de frontières chronologiques pour le colloque consacré la politique américaine dans les dix dernières années de la Guerre froide pousseraient à évoquer d’abord, lorsque l’on s’interroge plus particulièrement sur les relations entre la RFA et les Etats-Unis durant cette décennie, les réalités géopolitiques. On pense en effet immédiatement à la crise des euromissiles, au cœur de laquelle se trouva l’Allemagne et, bien entendu, c’est à Berlin que la Guerre froide s’est dénouée, au lieu où elle avait commencé, formellement, en 1948. Et il serait assez logique, dans cette perspective, de dresser le tableau d’une entente germano-américaine bien rôdée, qui devait devenir le moteur de la fin de la guerre froide et de la réunification de l’Allemagne. En fait, je travaille, depuis plusieurs années sur une autre mise en perspective des événements. Je n’appartiens pas à l’école « antitotalitaire » et je ne pense pas que l’agressivité soviétique, à la fin de la période brejnévienne, soit le seul facteur explicatif de la nouvelle phase de tensions Est/Ouest des années 1979-1986. Et, pour me situer tout de suite dans la palette des interprétations qui ont été ou seront présentées dans le cadre du colloque, je suis sceptique quant à la thèse selon laquelle l’Ouest (essentiellement les Etats-Unis) aurai(en)t gagné la Guerre froide grâce à un retour à la stratégie de confrontation avec l’Est, après des années de détente (illusoire pour les représentants de l’école « antitotalitaire »). Les relations germano-américaines durant les dix dernières années de la Guerre froide vont me servir à étayer une autre interprétation, que je vais à présent exposer brièvement. Je défends en effet le point de vue selon lequel le monde occidental est caractérisé, depuis la seconde moitié des années soixante par une crise de la suprématie américaine . La guerre du Vietnam et les critiques qu’elle a rapidement suscitées furent un révélateur parmi d’autres d’une remise en cause plus profonde, due autant à des rapports de forces économiques modifiés qu’à une nouvelle constellation géopolitique. A la fin des années 1960, en effet, les principaux alliés de l’Amérique dans la Guerre froide, essentiellement les Européens de l’Ouest et le Japon, ont achevé leur reconstruction et sont en mesure de concurrencer sérieusement les Etats-Unis. L’Allemagne de l’Ouest, pays du « miracle économique », est au cœur de ce nouveau rapport de forces économique. En particulier, sa monnaie, le deutsche mark, s’affirme dès la fin des années soixante – et a fortiori dans les années 1970, comme nous le verrons – comme l’une des monnaies les plus « fortes » du monde, à un moment où le dollar connaît plusieurs dévaluations. Il faut prêter attention aux facteurs économiques et monétaires car ils constituent l’arrière-plan des grands choix géopolitiques. On peut par exemple penser que la République Fédérale d’Allemagne aurait eu beaucoup plus de mal à convaincre ses partenaires occidentaux de l’opportunité de « l’Ostpolitik », la politique de rapprochement avec le bloc soviétique amorcée par Willy Brandt au début des années 1970, si elle n’avait pas représenté, de facto, la deuxième ou la troisième puissance économique du monde occidental. Face au rééquilibrage économique que connaissait le monde occidental, les Etats-Unis avaient le choix entre deux attitudes : soit accepter d’être le primus inter pares – ce que personne ne contestait ; soit tenter de maintenir à tout prix l’hégémonie de fait qu’ils avaient exercée au sein du camp occidental dans les années d’immédiat après-guerre. Je pense que, depuis la fin des années 1960, c’est la deuxième voie qu’ils ont choisie et ils ont réussi à réaffirmer leur suprématie, de manière incontestée, grâce à deux outils : le rôle de monnaie étalon du dollar (définitivement consacré après le 15 août 1971) et une expansion démultipliée de leur arsenal militaire, ce dernier aspect dépendant du premier, comme nous le verrons. L’Allemagne de l’Ouest est au cœur des répercussions de la crise et de la relance de la puissance américaine, qui caractérise les années 1965-1985 : la dévaluation du dollar et la crise du Vietnam avaient permis, sous Willy Brandt, l’émergence du deutsche mark comme « monnaie forte » et l’Ostpolitik; sous Helmut Schmidt, la République Fédérale (première puissance européenne, selon la formule de Franz Josef Strauss en 1968) fut le pays qui incita le plus les Etats-Unis à stabiliser leur monnaie et à revenir à une politique de « containment » de la puissance soviétique ; enfin, il se peut que le président Reagan ait connu de plus grandes difficultés à faire accepter « le retour de l’Amérique » auprès de ses alliés européens sans le soutien que lui apporta le chancelier Kohl. Le paradoxe de la décennie 1980, qui nous intéresse, vient de ce qu’elle se termine par la réunification de l’Allemagne et, donc sur un retour apparent de l’Allemagne comme puissance de premier plan ; mais, en fait, comme je le montrerai, l’Allemagne des années 1979-1989 a contribué d’abord à la réaffirmation de la suprématie américaine au sein du camp occidental. Et, comme je l’expliquerai, ceci s’est effectué aux dépens des atouts de la puissance allemande comme moteur d’un véritable pôle européen au sein d’un monde que les artisans de la Détente (De Gaulle, Brandt, Gorbatchev) ont rêvé multilatéral et non soumis à une « hyperpuissance ». Aux sources de « l’unilatéralisme » américain Depuis l’élection de George W. Bush à la présidence des Etats-Unis, il est devenu courant de parler de l’unilatéralisme américain. Mais on oublie que la première mesure unilatérale prise par un gouvernement américain après-guerre fut de couper le lien qui existait entre le dollar et l’or (selon les conditions des accords de Bretton Woods). Suivant l’alternative formulée plus haut, les Etats-Unis, qui voyaient leur stock d’or fondre et la crédibilité du dollar être entamée du fait de l’inflation causée par le financement de la guerre du Vietnam, avaient, vers 1970, le choix entre deux possibilités. Soit revenir, comme l’avait suggéré Charles de Gaulle dans une célèbre conférence de presse en 1965 , au régime monétaire qui avait assuré une « première mondialisation » relativement équilibrée, avant 1914 ; soit profiter de la position privilégiée du dollar dans le monde pour mettre définitivement fin au régime de la monnaie métallique et faire de leur monnaie la seule référence mondiale. C’est cette deuxième solution qu’ils choisirent, consacrant un régime monétaire quelque peu pervers – du point de vue des principes du libéralisme économique dont se réclament les Etats-Unis – puisqu’il signifie que le reste du monde a besoin de l’endettement américain et l’entretient pour financer sa propre croissance. C’est toujours sous ce système que nous vivons, dans lequel – aujourd’hui – les Etats-Unis s’endettent d’environ un milliard et demi de dollars par jour et ne peuvent le faire que parce qu’ils drainent 75% de l’épargne mondiale à leur profit . Aussi incroyable que paraisse ce chiffre, la Federal Reserve a créé autant de dollars entre 2000 et 2003 qu’il n’y avait eu de création monétaire aux Etats-Unis entre leur fondation et 1980 . Aujourd’hui, en Allemagne, dont on vanta pendant longtemps l’obsession anti-inflationniste, on ne semble pas être préoccupé par une telle politique. En revanche, au début des années 1970, le gouvernement allemand et la Bundesbank s’en prenaient vigoureusement au laxisme de la politique américaine. Entre 1965 et 1968, alors que la France proposait un retour à l’étalon-or, les gouvernements ouest-allemands avaient refusé de soutenir cette revendication française et accepté de ne pas mettre en difficulté les Etats-Unis, puissance tutélaire. En 1972 encore, la Bundesbank restait contrainte d’acheter des dollars au taux fixé lors des « accords smithsoniens » de décembre 1971 entre les Etats-Unis et les neuf pays les plus industrialisés, qui entérinaient une dévaluation régulée du dollar de 10%. Ce fut en fait le dernier répit de la décennie pour le gouvernement américain : face à l’affaiblissement continu du dollar et au flottement généralisé des monnaies institué en mars 1973, la Bundesbank refusa de continuer à acheter des dollars à taux fixe . Quand la RFA donnait des leçons de bonne gestion monétaire aux Etats-Unis Si l’on veut comprendre la portée de cette décision, il faut prendre conscience de ce que la Bundesbank refusait désormais de ménager la puissance tutélaire de la démocratie en Allemagne de l’Ouest en même temps que le pays le plus auréolé du prestige de la victoire contre l’Allemagne nazie. A la fin des années 1960 encore, des émissaires américains avaient pu jouer habilement du complexe de dépendance des Allemands de l’Ouest face à leurs bienfaiteurs pour détourner le gouvernement et la Buba d’appuyer la politique gaullienne . Mais en 1973, on entrait dans une nouvelle ère, celle de l’affirmation de la puissance économique allemande. En admettant que la Buba ait voulu résister à la pression des faits économiques, le marché lui aurait donné tort : durant le seul mois de juin 1973, le dollar descendit de 2,82 à 2,28 marks. Le 6 juillet 1973, il n’y eut pas un seul acquéreur de dollars, à la Bourse de Francfort, à un prix que les vendeurs fussent prêts à accepter. Cinq ans plus tard, le 1er mars 1978, le dollar tombait pour la première fois au-dessous de 2 marks. Les investisseurs faisaient rimer Etats-Unis avec un excès de déficit commercial, de dépenses gouvernementales et de dépenses pétrolières. L’écart entre les taux d’inflation américain et allemand provoquait un afflux massif de capitaux en Allemagne et une pression à la baisse sur le dollar. De nombreuses entreprises multinationales considéraient désormais le mark comme une monnaie de réserve à part entière. En octobre 1978, le dollar atteignit un cours historiquement bas de 1,73 mark . Non seulement les marchés sanctionnaient la mauvaise gestion de l’économie américaine et la Bundesbank recueillait les fruits de sa réputation de rigueur monétaire mais la République Fédérale d’Allemagne se permit, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, de n’accéder que partiellement à une requête majeure du gouvernement américain. Sous la présidence de Jimmy Carter, en effet, le gouvernement américain demanda plusieurs fois à son partenaire ouest-allemand de prendre des mesures d’incitation à la consommation afin de procurer un débouché aux exportations américaines et se heurta d’abord à une fin de non-recevoir, aussi bien de la part de la Buba que du gouvernement Schmidt. Finalement, en 1979, les autorités allemandes acceptèrent une augmentation de la masse monétaire en circulation égale à 1% du PNB ouest-allemand . Il aurait sans doute mieux valu pour lui que le chancelier Schmidt ne convainque pas la Buba d’accéder à la demande américaine d’assouplir la politique monétaire américaine: il résulta un déficit de la balance allemande des paiements qui contribua à faire accuser le chancelier, dans le débat politique, de manque de sérieux économique. Lorsque Carter quitta la présidence, l’inflation avait atteint 18% et le dollar valait 1,7 DM mais, parallèlement, la balance commerciale ouest-allemande était passée d’un excédent de 18 milliards de marks en 1978 à un déficit de 9,5 milliards en 1979 et de 29 milliards en 1980. Non seulement le petit geste de l’Allemagne de l’Ouest semblait n’avoir servi à rien mais le laxisme (très relatif) du chancelier Schmidt et la montée du chômage consécutive au deuxième choc pétrolier furent la toile de fond devant laquelle se prépara un changement de gouvernement, les libéraux quittant le SPD pour former une majorité avec la CDU. La nouvelle majorité s’engageait à ne plus quitter la route du monétarisme le plus strict. Mais entre temps la politique américaine aussi avait changé. Aussi étonnant cela nous paraisse-t-il avec le recul, à la fin des années 1970, c’est le gouvernement américain qui demande au gouvernement allemand de pratiquer une politique économique plus favorable à son égard ; c’est le chef de la Fed qui consulte le président de la Bundesbank et non l’inverse. En 1979, Otmar Emminger réussit à persuader Paul Volcker des vertus du monétarisme. Et la première personne qui fut informée des résultats du conseil de la Réserve Fédérale du 6 octobre 1979 fut Emminger. Alors qu’il était 4h du matin pour lui, Paul Volcker téléphona à son homologue allemand qui assistait à une réunion du FMI et de la Banque Mondiale en Yougoslavie. « Je l’ai fait, je voulais que vous soyez le premier à le savoir » déclara-t-il à son interlocuteur en lui racontant comment la majorité des membres du Conseil s’étaient ralliés aux principes d’une politique monétaire plus rigoureuse . Commentant cet épisode, Emminger écrit : la « décision du 6 octobre 1979 a marqué une date dans l’histoire économique non seulement des Etats-Unis mais du monde entier : car ce fut le début de la politique de déflation américaine, qui a transformé radicalement l’économie mondiale » . Comme je vais le montrer, cependant, cette transformation radicale s’est faite, en dernier lieu, aux dépens de la République Fédérale et du continent européen, avec des conséquences que même la très compétente direction de la Bundesbank n’avait pas prévues. Que s’était-il passé ? Le 6 octobre 1979 clôturait une phase amorcée le 15 août 1971. La décision de laisser flotter le dollar avait été en partie le fruit d’une improvisation. Suivant une anecdote célèbre, Richard Nixon avait, pour savoir comment remédier à la crise du dollar, consulté à la fois James Tobin et Milton Friedman. Le premier avait conseillé l’introduction de sa célèbre taxe sur les transferts de capitaux ; le second avait conseillé de rompre définitivement le lien entre le dollar et l’or. C’est ce conseil que le président américain avait suivi ; mais sans se rallier à l’intégralité de la pensée économique de Friedman, qui préconisait, en même temps que le triomphe définitif du régime de papier-monnaie, le contrôle très strict de la quantité de monnaie émise. Au risque de simplifier, on dira que le gouvernement américain était, lui, resté, dans les coordonnées des politiques keynésiennes appliquées dans la majeure partie du monde occidental après la Seconde Guerre mondiale. La République Fédérale d’Allemagne, elle, avait pratiqué la rigueur monétaire bien avant que les thèses de Milton Friedman ne deviennent, au début des années 1980, la nouvelle doctrine économique dominante. La politique économique ouest-allemande avait été caractérisée, sous l’impulsion de Ludwig Erhard et de ses successeurs, par un refus du keynésianisme . L’un de ses principaux inspirateurs, Wilhelm Röpke, était un farouche partisan du retour à l’étalon-or . Et, sous son influence, la République Fédérale, sans adopter l’intégralité de ses principes, pratiqua une politique monétaire rigoureuse. On peut penser que les (relativement) plus grandes performances de l’économie ouest-allemande, dans les années cinquante et soixante, sont dues essentiellement à la réussite de la réforme monétaire de 1948 et au strict contrôle des dépenses publiques dans les années 1950 et 1960. Dans les années 1970, en pleine crise du dollar, les marchés financiers avaient récompensé la bonne gestion monétaire de la Buba (comme on appelait la Bundesbank) en poussant le deutsche mark continuellement à la hausse – permettant aux gouvernements sociaux-démocrates alors au pouvoir en Allemagne de bâtir un Etat-Providence plantureux sans mettre en danger la stabilité de la monnaie. A la fin de la décennie, c’est à une rigueur monétaire à l’allemande que se ralliait la Banque centrale américaine. L’Amérique est de retour L’inversion des rôles entre le vainqueur et le vaincu de la Seconde Guerre mondiale fut pourtant de courte durée. La décennie 1980 a été marquée par la réaffirmation de la suprématie américaine au sein du monde occidental et le leadership monétaire de la République Fédérale des années 1970 n’a pas connu de traduction politique – dans la perspective d’un Helmut Schmidt, Européen fervent, cela aurait signifié non pas un nouveau nationalisme allemand mais l’émergence de l’Europe, sur la scène internationale, comme un acteur majeur d’un monde multipolaire. Pour finir ce premier développement de mon exposé, deux raisons à cela : tout d’abord, l’expérience économique du XXè siècle prouve que les exigences du monétarisme erhardien ou friedmannien ne permettent pas de contrôler efficacement la masse monétaire sur la longue durée en régime de papier-monnaie . Margaret Thatcher n’a pas plus suivi jusqu’au bout les leçons de Friedrich Hayek que Ludwig Erhard celles de Wilhelm Röpke : le père du « miracle économique allemand » ou la « dame de fer » n’ont pas voulu restaurer le régime de l’étalon-or, le seul, historiquement, à permettre à la fois une grande élasticité du crédit et un contrôle efficace de la masse monétaire . Ludwig Erhard ne pouvait et Margaret Thatcher ne voulait pas remettre en cause le droit de seigneuriage monétaire des Etats-Unis, quand bien même les inspirateurs de leur politique avaient prédit que le monétarisme n’empêcherait pas de nouvelles poussées d’inflation. Si l’on adopte la perspective d’histoire et d’analyse monétaire d’un Röpke, il faut bien dire que l’affirmation du deutsche mark, après 1968, a constitué, pour la RFA, une victoire à la Pyrrhus. Depuis les années 1960, il n’a cessé de s’exercer une poussée inflationniste sur l’économie mondiale qui est l’un des facteurs explicatifs majeurs de la crise généralisée qui a commencé dans les années 1970 : l’augmentation des prix du pétrole ne fut que la première des nombreuses conséquences de la nouvelle politique monétaire américaine. Le ralliement américain au monétarisme est en partie fondé sur un trompe-l’œil. A partir du moment où les marchés ont eu confiance dans la gestion monétaire américaine, les capitaux ont à nouveau afflué, inversant totalement la tendance des années 1970 : en 1985, un dollar valait plus de trois marks. Et les Etats-Unis de Ronald Reagan ont pratiqué non pas un « néo-libéralisme » mais, sous un discours « monétariste », une nouvelle forme de keynésianisme. L’Etat n’a pas seulement mis en cause les dépenses sociales : pour relancer l’économie, il a transféré ses dépenses du secteur civil vers le secteur militaire. Ceci était rendu possible par le régime de l’étalon-dollar : grâce aux afflux de capitaux étrangers, il était possible de financer une relance de la course aux armements sans que cela pèse sur le reste de l’économie. Si l’on voulait provoquer, on comparerait la politique de Ronald Reagan à celle des premières années de la présidence Mitterrand : dans un monde qui se convertit au monétarisme, les deux pays pratiquent une politique de relance ; mais tandis que l’une est socialiste d’inspiration , l’autre est orientée vers le complexe militaro-industriel et représente la contribution américaine – je ne dis pas qu’il n’y a pas de responsabilité soviétique simultanée – au déclenchement de la « petite guerre froide » ; et tandis que les marchés financiers sanctionnent rapidement la politique du gouvernement de Pierre Mauroy, ils encouragent, en régime d’étalon-dollar, la nouvelle politique de Washington . Dans les années 1980, la formule de Reagan, « America is back » est pleinement justifiée pour décrire la suprématie retrouvée de Washington au sein de l’alliance occidentale. Or, dans un très court laps de temps, qui mène des difficultés de la présidence Carter finissante à l’installation du reaganisme au pouvoir, la situation a changé pour le chancelier Schmidt qui, sur la question des euromissiles, apparaît avoir une position ambiguë, peu compatible avec les choix clairs de Ronald Reagan. L’arrivée d’un nouveau chancelier allemand, conservateur, en la personne de Helmut Kohl, est à la fois le résultat de la crise économique causée par les turbulences monétaires des années 1970 et celui du retour à la « guerre froide », les deux aspects étant intimement liés. La crise du « système libéral » Il fallait commencer par un exposé des questions économiques et monétaires car elles sont peu souvent mentionnées lorsque l’on aborde les relations intergouvernementales germano-américaines de ces années-là. Plus généralement, on sous-estime, dans l’histoire politique classique, l’importance de la question monétaire au XXè siècle. Il existait, avant 1914, un « système libéral » constitué non seulement par la diffusion progressive du parlementarisme et des principes de l’économie de marché mais aussi par l’équilibre des puissances et le régime de la monnaie métallique. Ce système a volé en éclats avec la « guerre totale » de 1914-1918 et les vainqueurs de la Première Guerre mondiale n’ont pas réussi à le rétablir durant l’entre-deux-guerres : le parlementarisme et l’économie de marché rétablis en Europe n’ont pas résisté à la faiblesse d’un système diplomatique dont ne faisait partie ni l’URSS ni les Etats-Unis – garants nécessaires de l’équilibre d’une Europe affaiblie - ni à l’absence de rétablissement de l’étalon-or. La conférence de Gênes, en effet, en faisant du dollar et de la livre des référents monétaires au même titre que l’or (système dit de ‘l’étalon de change or’) a créé une pyramide de crédits qui s’est effondrée en 1929. Entre 1945 et 1975, il s’est établi tant bien que mal un nouvel équilibre des puissances, couronné par l’Acte Final d’Helsinki ; mais la Conférence de Bretton Woods n’avait pas, sur le plan monétaire, fait autre chose que reprendre les principes de 1922 au profit du seul dollar. L’expérience de la Première Guerre mondiale, de l’hitlérisme et du communisme soviétique, où le triomphe du papier-monnaie avaient permis l’édification de redoutables appareils militaires aurait dû conduire, à rebours, le monde occidental à progressivement rétablir, après Bretton Woods (sans doute inévitable comme système de transition vu que l’essentiel des réserves d’or mondiales étaient, du fait des deux guerres mondiales, aux Etats-Unis), au rétablissement du Gold Standard, système fondé sur la maîtrise des dépenses publiques et donc intrinsèquement lié à la prépondérance de la diplomatie dans les relations internationales. Or les Etats-Unis ont imposé – mais avec, bien entendu, le consentement de leurs alliés – le ralliement du monde occidental au régime du papier-monnaie: et l’on a assisté, sur le continent européen, dans le « système libéral » encore incomplètement rétabli de l’après-Seconde Guerre mondiale, à un retour des tensions internationales. Changeons de point de vue : dans la perception marxiste-léniniste qui pouvait encore être celle des dirigeants soviétiques de la période brejnévienne, on associait –référence à Lénine obligeait- « crise du capitalisme » et risque de poussée de l’impérialisme occidental. Je pense qu’on a là l’une des raisons de l’installation des SS 20 ; d’autant plus que, d’une part, l’Occident jouait à cette époque la carte de l’alliance chinoise et que, d’autre part, les dirigeants soviétiques regrettaient la signature de la troisième corbeille des Accords d’Helsinki, qui leur semblait permettre une ingérence des Occidentaux dans la politique intérieure des Etats communistes d’Europe de l’Est. Ajoutons que, la fin de toute référence à l’or dans le système monétaire international avait rendu encore plus difficiles les calculs de l’économie planifiée et sans doute grandement accru la crise du socialisme léniniste, renforçant la tendance à étendre le complexe militaro-industriel du pays. Les relations tendues entre le chancelier Schmidt et le président Carter La République Fédérale était, bien entendu, au cœur de la nouvelle phase de tension Est-Ouest. Helmut Schmidt avait été préoccupé par le retour, en la personne de Zbigniew Brzezinski, dans l’entourage du président Carter, d’une vision agressive de la politique vis-à-vis du bloc soviétique. En particulier, il refusait une lecture extensive des Accords d’Helsinki, au nom de laquelle le conseiller du président Carter suggérait, par exemple, d’apporter une aide occidentale à la reproduction et à la diffusion clandestine, dans le bloc soviétique, des écrits des dissidents ; ou bien d’apporter un soutien aux minorités nationales en URSS. L’inimitié réciproque que se sont portée Brzezinski et Schmidt est devenu quasiment proverbiale : le conseiller américain soupçonnait le chancelier allemand de le détester en tant que Polonais d’origine ; et Schmidt appelle, dans un livre de Mémoires, Brezinski le « Monsieur Je-sais-tout conseiller à la sécurité du président Carter ». Lors de la Conférence sur la Sécurité et la Coopération en Europe de 1978, il s’était opposé au « droit-de-l’hommisme » du gouvernement Carter . Pourtant, paradoxalement, par son discours du 28 octobre 1977, dans lequel il plaidait pour une inclusion des missiles soviétiques SS-20 dans les négociations américano-soviétiques de réduction de l’armement nucléaire, le chancelier Schmidt a déclenché une crise qui non seulement le força à quitter le pouvoir mais mit en selle, aux Etats-Unis, les « faucons », qu’il critiquait en la personne de Brzezinski. La crise des euromissiles peut, au risque de simplifier, doit être ramenée à quelques éléments essentiels : . Les négociations de réduction des armements américano-soviétiques, amorcées sous Nixon et Kissinger, faisaient partir d’une supériorité très nette américaine en termes de têtes nucléaires pour aboutir à un équilibre entre les deux « supergrands ». Cela correspondait non seulement au désir nixonien de réduire, en pleine crise monétaro-financière, les dépenses liées à la défense mais aussi à la diplomatie d’équilibre prônée par Henry Kissinger. Or, c’est précisément cette conception que commencèrent à mettre en cause des groupes de pression comme Clear and Present Danger. Au moment où, par le discours de Toula, Brejnev faisait savoir que l’Union Soviétique renonçait à la doctrine de la « victoire nucléaire » pour se rallier à celle de la dissuasion nucléaire réciproque, Richard Pipes, par exemple, affirmait que l’Union Soviétique tenait plus que jamais à la doctrine d’anéantissement en premier de l’adversaire. Helmut Schmidt, lui, était un adepte de la politique d’équilibre à la Kissinger. Mais à la différence de Willy Brandt (et de son conseiller Egon Bahr) il ne croyait pas à la possibilité d’un processus de sécurité paneuropéenne où les Européens de l’Ouest pourraient négocier d’égal à égal avec les Soviétiques. Plus proches des conceptions qui avaient été celles d’Adenauer, il craignait que se produise, à la faveur de la réduction des armements nucléaires, un découplage entre l’Europe et les Etats-Unis. Les accords américano-soviétiques, qui réduisaient le nombre de fusées nucléaires intercontinentales, laissaient dans l’ombre la question des fusées de portée intermédiaire. Or, affirmait-il, avec l’installation des SS-20, les Soviétiques acquéraient la possibilité de frapper en vingt minutes les 450 objectifs fixes de l’OTAN en Europe, avant même que les Etats-Unis aient eu le temps de de faire savoir si, oui ou non, ils étendaient leur garantie nucléaire au continent européen. Pour rétablir l’équilibre, il fallait donc, de son point de vue, inclure les SS 20 dans les négociations stratégiques américano-soviétiques ou bien installer, du côté occidental, des armements équivalents. Schmidt, à la différence de son successeur Helmut Kohl (sur ce dossier) donnait la priorité à la négociation. Mais, comme le souligne Georges-Henri Soutou, « dans ce discours capital de Londres, [il] dramatisait la situation » et « faisait entrer la RFA, au nom des intérêts européens, dans le cadre jusque-là étroitement bilatéral des négociations nucléaires américano-soviétiques » . Cette attitude correspondait au rapport de force monétaire entre les Etats-Unis et la RFA. On notera en passant que la question de l’éventuelle rupture de l’équilibre stratégique était loin d’occuper la totalité du « discours de Londres », que Helmut Schmidt avait essentiellement consacré aux problèmes énergétiques et au commerce Est-Ouest. Ce fut cependant la question des SS-20 qui passa sur le devant de la scène. Et les événements semblèrent donner raison à Schmidt dans un premier temps : en mai 1978, Brejnev accepta de signer, à Bonn, un communiqué proclamant le principe de l’équilibre stratégique et la nécessité d’une parité militaire entre l’Est et l’Ouest (dans la continuité de son discours de Toula) ; parallèlement le président Carter fit savoir qu’il voulait bien renoncer à la bombe à neutrons en échange du retrait des SS 20. Soudain, pour des raisons qu’il ne m’appartient pas d’élucider ici, Carter revint sur cette promesse, au grand dam de Helmut Schmidt. Puis, pour restaurer la crédibilité américaine, le président des Etats-Unis accepta, au sommet de la Guadeloupe, en janvier 1979, le principe d’une « double décision » : on proposerait à l’URSS de négocier le retrait des SS 20 ; sinon, en 1983, 108 fusées Pershing II et 464 missiles de croisière seraient installés en Europe, pour atteindre le territoire soviétique (depuis la RFA, l’Italie, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas). La formule fut entérinée par l’OTAN en décembre 1979. Malgré la « double décision », les relations entre Helmut Schmidt et Jimmy Carter avaient tourné à l’aigre. En mai 1980, Carter avait révélé à la presse américaine le contenu d’une partie de sa correspondance avec le chancelier ouest-allemand. Rencontrant Carter à Venise, fin juin, lors du G7, Schmidt lança au président américain : « Permettez-moi de vous rappeler que c’est vous qui avez fait pression sur moi pour que l’économie allemande connaisse une augmentation de la masse monétaire en circulation égale à 1% de notre PNB. A l’époque (1979), j’ai fait remarquer que cela pouvait entraîner un déficit de la balance des paiements allemande. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé. Mais comme je vous ai donné ma parole, je l’ai tenue. On ne peut avoir de véritable intérêt à offenser un allié qui tient ses engagements » . Les rapports économiques germano-américains étaient l’arrière-plan le plus souvent inavoué du grand débat sur l’avenir stratégique de l’Europe Les contradictions de la politique de Helmut Schmidt Suite à la « double décision », on assista à un raidissement de la direction soviétique, craignant d’avoir à faire face à un conflit sur deux fronts, au moment où ses principaux soucis concernaient la Chine et l’Afghanistan. Lors de sa rencontre avec Schmidt, en mai 1978, Brejnev avait déclaré, en privé, qu’il était prêt à négocier sur les SS 20. Mais, globalement, l’URSS considérait que la parité existait et que les SS 20 ne la bouleversaient pas; ils ne faisaient que remplacer les SS 4, dont la technologie était en retard sur celle des Américains ; d’autre part, et surtout, l’URSS reprochait aux Etats-Unis de ne pas vouloir inclure, dans leur calcul de la parité, les armements nucléaires avancés qu’ils possédaient, sous la forme de missiles pouvant être lancés depuis des sous-marins ou des avions basés sur porte-avions. Les contradictions que semblaient révéler les relations germano-américaines donnèrent des arguments, à ceux qui, à Moscou, voulaient enfoncer un coin dans l’alliance occidentale : les protestations de l’opinion publique des pays concernés par l’installation des missiles ne serait-elle pas telle qu’une occasion se présenterait de briser définitivement la crédibilité de l’OTAN ? En 1980, le parti Vert naissant lançait, en RFA, « l’appel de Krefeld » contre la double décision, qui aurait recueilli, deux ans plus tard, pratiquement trois millions de signatures . Au sein même du SPD, Schmidt se heurtait à une opposition grandissante, en particulier de la part de Willy Brandt, le président du parti, qui pensait que la « double décision » signifiait la fin de la politique de détente qu’il avait contribué à mettre en place . En juin 1982, le SPD désavoua le chancelier, refusant le principe de l’installation des missiles en RFA. Il est probable que si la direction soviétique refusa le compromis sur les missiles de portée intermédiaire élaboré lors de la fameuse « promenade dans la forêt » par Paul Nitze et Juli Kvitsinsky, c’est dans l’espoir « que les pressions sur la RFA suffiraient, que Bonn finirait par refuser la mise en place des fusées sur son territoire et qu’ils remporteraient une grande victoire, assortie d’une humiliation complète des Etats-Unis, sans avoir à faire la moindre concession » . Il s’agissait en fait d’une erreur de calcul. Le courant, minoritaire, des spécialistes de l’Allemagne à Moscou avait prôné de retirer les SS 20 pour donner raison au courant Brandt/Bahr et faire émerger, autour de l’Allemagne (et de la France) une Europe détachée des Etats-Unis . L’intransigeance soviétique provoqua un raidissement de tous les côtés. Elle livra des arguments à l’opposition chrétienne-démocrate en Allemagne ; elle aggrava la crise au sein du SPD ; elle poussa le FDP, membre de la coalition gouvernementale, à déclencher un changement de majorité et de gouvernement en se ralliant à la CDU, en septembre 1982 . Aux Etats-Unis, on écouta de plus en plus ceux qui prônaient, après les années de détente, un retour à la fermeté contre l’Union Soviétique. Helmut Schmidt se trouva dans une position de plus en plus inconfortable. A partir de 1981, il n’avait plus Jimmy Carter mais Ronald Reagan comme interlocuteur. Schmidt n’entendait pas abandonner la détente. Le 8 mai 1980, aux funérailles de Tito, Schmidt et Honecker étaient tombés d’accord pour préserver les rapports inter-allemands malgré la crise afghane. Ils renouvelleraient cet engagement lors de la crise polonaise. A la fin 1980, Schmidt avait arraché à Brejnev une promesse de négocier mais les Etats-Unis étaient en pleine campagne électorale. En mai 1981, Schmidt rencontrait Reagan et lui arrachait un communiqué où il était question de désarmement. En novembre 1981, commençaient les négociations de Genève, dont on espérait, en Europe, qu’elles déboucheraient sur un accord et permettraient d’éviter la mise en œuvre de la deuxième étape de la « double décision ». Mais Reagan avait été élu, entre autres raisons, parce qu’il prônait une ligne de plus grande fermeté vis-à-vis de l’URSS. La question économique n’était pas loin : il serait possible de relancer l’économie grâce au budget de la défense. Le discours « néolibéral » du nouveau président camouflait en fait ce que certains ont appelé un « keynésianisme militaire », une relance de l’économie par les dépenses dans le domaine de la défense . La coexistence du monétarisme à la Federal Reserve– sur le modèle de la Bundesbank - et d’une politique gouvernementale de déficit public était rendue possible par le rôle d’étalon monétaire du dollar. La RFA, comme l’ensemble de l’Europe, étaient confrontée à un retour de la puissance américaine grâce à la relance de la course aux armements. L’Allemagne de l’Ouest et la Communauté européenne, du point de vue économique, auraient eu, au contraire tout à gagner de la continuation de la détente : la « petite guerre froide » des années 1980 allait permettre aux Américains de fausser le jeu de la concurrence économique internationale sous prétexte de garantir la défense de l’Occident. Paradoxalement, donc, Helmut Schmidt avait aidé l’allié américain à forger les armes et la rhétorique d’un retour à la puissance. En l’espace de quatre ou cinq ans, la RFA était revenue du statut de puissance économique et monétaire exemplaire, moteur possible d’une « Europe européenne », à, celui de « brillant second » des Etats-Unis. Au moment où il aurait été pensable de franchir le pas d’une autonomie grandissante de la Communauté européenne, désormais capable de traiter sur un pied d’égalité avec le bloc soviétique, sans risque de déséquilibre du fait, d’une part, du différentiel économique entre l’Est et l’Ouest du continent, et, d’autre part, de la détente, Helmut Schmidt avait reculé et voulu rétablir le schéma adenauerien d’une solidarité transatlantique indispensable à la sécurité du continent. Ancien officier de la Wehrmacht, marqué par les errances de la politique allemande, Schmidt doutait au fond beaucoup plus de la capacité de l’Allemagne à mener une politique qui fût à la fois nationale et d’équilibre européen. Il était bien moins audacieux, de ce point de vue, qu’un ancien résistant au nazisme comme Willy Brandt Il faut dire à la décharge du chancelier de l’époque que les Alliés occidentaux, la France en particulier, ne redoutaient rien plus qu’une Allemagne réunifiée dans une Europe fondée sur un double pacte, diplomatique et économique, entre la RFA et l’URSS. En France, une telle attitude révélait l’abandon de la détente gaullienne et la peur de la puissance économique allemande : dès la fin des années 1970 commençait à se développer un discours stéréotypé sur les dérives et la « finlandisation » possibles du voisin ouest-allemand . Changement gouvernemental à Bonn Dans tous les cas, Schmidt avait profondément divisé le SPD et sa majorité. Une partie des « soixante-huitards » ouest-allemands qui avaient donné, en 1972, le plus grand succès de son histoire au SPD, parce qu’ils saluaient l’Ostpolitik de Willy Brandt, allaient désormais gonfler les rangs du jeune parti « Vert ». Confrontés à une radicalisation de la gauche ouest-allemande et constatant l’affaiblissement du chancelier, son ministre des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, organisa un changement de coalition gouvernementale de son parti, qui constitua, fin 1982, une majorité avec les chrétiens-démocrates. Schmidt était revenu, de façon anachronique, à la politique étrangère d’Adenauer ; le FDP le prenait au mot et reconstituait la coalition de l’ère Adenauer. L’arrivée de Helmut Kohl à la chancellerie changea la donne des relations germano-américaines. A la différence de Helmut Schmidt, Helmut Kohl approuvait la priorité donnée par Ronald Reagan à une stratégie de confrontation. C’est lui qui fit voter par le Bundestag l’installation des « euromissiles » sur le sol allemand, alors qu’une majorité d’Allemands y était hostile. Mais le FDP amenait à la majorité, au nom du redressement économique de l’Allemagne, un électorat partisan en matière de politique étrangère, d’une continuation de l’Ostpolitik. Hans-Dietrich Genscher avait acquis, dans la vie politique allemande, une telle autorité, qu’il pouvait se permettre, au Ministère des Affaires étrangères, de développer un discours et une pratique dans la continuité des années 1969-1982 tandis que Helmut Kohl, lui, développait une rhétorique et une politique beaucoup plus « reaganiennes ». L’équilibre de la diplomatie allemande semblait garanti par la présence de Kohl et Genscher dans la même gouvernement. On ajoutera cependant que Hans-Dietrich Genscher n’était pas seulement le continuateur de l’Ostpolitik. Le FDP avait bien une aile gauche que l’on pourrait qualifier de « libérale » au sens américain du terme. Mais il avait une aile droite ancrée dans la vieille tradition « national-libérale », celle du ralliement à Bismarck et de la réintégration à la vie publique, après 1945, de beaucoup d’anciens nazis. Comme ministre des Affaires étrangères, Genscher a, par exemple, couvert, dans les années 1980, l’action subversive des services secrets ouest-allemands en Croatie, qui a joué un rôle décisif dans l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie . L’Ostpolitik telle que la concevait Genscher n’était pas très éloignée de la vision qu’avait Brzezinski de la détente : il s’agissait de déstabiliser l’Est par une politique de l’affrontement indirect, là où la confrontation directe avait échoué. Si tout était affaire de circonstances, on pouvait s’accommoder d’une nouvelle phase de guerre froide, qui répondait à un nouveau durcissement soviétique. Genscher pouvait faire équipe avec Kohl et accepter, pendant quelques années, un retour de l’Allemagne de l’Ouest à une ligne plus dure vis-à-vis de Moscou. A l’inverse, Helmut Kohl gardait de l’Ostpolitik ce qui lui semblait le mieux servir les intérêts de l’Allemagne : les relations inter-allemandes. « Néo-atlantisme » et réécriture de l’histoire allemande Une des caractéristiques majeures du gouvernement Kohl fut le retour à une rhétorique anticommuniste très violente : Helmut Kohl alla jusqu’à comparer Mikhaïl Gorbatchev, peu après son arrivée au pouvoir, à Joseph Goebbels, pour ses talents de propagandiste. Dans ce que je qualifie de « néobismarckisme » , Helmut Kohl mettait fin aux disputes économiques et stratégiques des années 1980 avec Washington par la réconciliation contre un ennemi commun. Comme le gouvernement américain, le gouvernement ouest-allemand préférait assurer la prépondérance de son pays (au sein de la CEE), grâce à l’arbitraire monétaire (la puissance du mark dans un monde soumis aux turbulences de l’étalon-dollar) plutôt que d’être le primus inter pares (d’un continent européen sortant par ses propres moyens de la guerre froide). L’anticommunisme de l’ère Kohl alla jusqu’à la révision du passé. On se rappelle que le président américain et le chancelier ouest-allemand se rendirent en 1985, lors d’une cérémonie commémorative, au cimetière de Bitburg, où étaient enterrés des Waffen SS. Dans les années 1980, au sein du groupe parlementaire CDU s’était constituée une section qui portait le nom de « Casque d’acier ». A la même époque, l’historien Ernst Nolte avait développé la thèse selon laquelle, sans le goulag stalinien, il n’y aurait pas eu Auschwitz. C’est contre cette affirmation que s’éleva le philosophe Jürgen Habermas, qui fit remarquer qu’un discours néo-nationaliste spécifiquement ouest-allemand s’était constitué, que l’on retrouvait par exemple dans les thèses d’Andreas Hillgruber, pour qui, à l’hiver 1944-45, face aux exactions de l’Armée rouge, le combat de la Wehrmacht avait changé de nature : elle combattait déjà pour la « liberté occidentale » face à la « barbarie soviétique » . Ces controverses idéologiques trouvaient leur pendant dans l’opposition entre une Allemagne pacifiste et réaliste, dont les figures les plus éminentes se trouvaient au SPD : Egon Bahr, auteur d’un rapport sur les « alternatives stratégiques » ; Andreas von Bülow, dont le rapport sur les questions de défense, paru en 1986, insistait sur le surarmement de l’Occident et la peur qu’il engendrait chez les Soviétiques ; Willy Brandt, qui fut l’un des premiers en Allemagne de l’Ouest à comprendre la chance que représentait Mikhaïl Gorbatchev . Une majorité de l’opinion adhérait au pacifisme rationnel d’un Willy Brandt, comme allait le confirmer l’intensité particulière de la « Gorbymania » en Allemagne de l’Ouest ou bien le geste insensé et révélateur de Matthias Rüst, rendant visible la vulnérabilité des défenses soviétiques en allant poser son avion sur la Place rouge . C’était cependant le point de vue agressif vis-à-vis des Soviétiques, minoritaire dans l’opinion, qui guidait les décisions du gouvernement : y avaient contribué non seulement les erreurs de calcul de Helmut Schmidt et le comportement politique ambigu de Hans-Dietrich Genscher mais aussi le choix de François Mitterrand, de plaider, en janvier 1983, devant le Bundestag, pour l’installation des Pershing. En ignorant la majorité de l’opinion allemande, le président français, sans que personne ne puisse le savoir à l’époque, s’était fermé bien des éléments d’alternative lors d’un processus de réunification de l’Allemagne. Dans l’immédiat, il avait condamné le « couple franco-allemand » à être le spectateur de l’évolution des relations Est-Ouest. Le chancelier Kohl et le tournant de la politique étrangère reaganienne Lorsqu’en 1985 le gouvernement Kohl avait adhéré à l’initiative de défense stratégique, non seulement il avait marqué son adhésion à l’idéologie et aux pratiques de la « petite guerre froide » mais il révélait aussi un manque de compréhension des motivations profondes de Ronald Reagan. Comme devait le révéler à l’opinion occidentale le sommet de Reyjkjavik, le président américain rêvait d’un monde dénucléarisé. Au-delà des facteurs propres à Reagan lui-même, le sommet révéla un grand décalage entre Américains et Européens : « Les Américains, qui savaient que les technologies modernes et les armes intelligentes permettaient de dépasser la dissuasion nucléaire, avaient le sentiment d’avoir bien défendu les intérêts des Européens en demandant la suppression totale du nucléaire, donc aussi du tactique, qui les menaçait directement. Mais les Européens, toujours attachés à la dissuasion nucléaire américaine qui, depuis les années 1950, leur avait assuré la sécurité sans grands efforts militaires de leur part, réagirent différemment et estimèrent que les Etats-Unis auraient été, en cas de suppression du nucléaire, incapables de garantir l’Europe. Lorsqu’ils connurent l’histoire de la négociation et apprirent que Washington avait été près d’abandonner totalement le nucléaire, les Européens, les Allemands tout spécialement, pas consultés au préalable, s’affolèrent : ce fut le « choc de Reykjavik ». Celui-ci eut de grandes conséquences. En particulier le chancelier Kohl se montra du coup, jusqu’en 1989, beaucoup plus réservé à l’égard des Etats-Unis, un point que les événements de 1989-1990 ont fait perdre de vue mais qui a eu son importance à l’époque ». Les craintes dont parle Georges-Henri Soutou étaient moins celle de l’opinion allemande que des milieux gouvernementaux. On se mit à redouter que la dénucléarisation de la défense de l’Allemagne de l’Ouest mît l’Europe à merci des Soviétiques, dont les forces conventionnelles et l’armement chimique étaient notoirement supérieurs. Le ministre allemand de la défense, Manfred Wörner, déclarait en octobre 1986 : « Un équilibre conventionnel doit précéder l’option zéro sur les forces nucléaires de portée intermédiaire ; et il faudrait une compensation nucléaire pour les missiles de croisière et les Pershing II –sous forme d’un accroissement de la panoplie à courte portée et des armes nucléaires aéroportées ou mer-sol. » Le 8 décembre 1987 était signé l’accord américano-soviétique sur les euro-missiles, sur le principe dit du « double zéro » : tous les missiles de 500 à 5500 km de portée seraient retirés. Kohl aurait préféré que l’on conservât en place les missiles d’une portée de 500 à 1000 km et les Pershing I de 1500 km de portée, de manière à menacer les arrières du pacte de Varsovie. Mais il avait contre lui, non seulement Ronald Reagan et Margaret Thatcher, mais aussi Hans-Dietrich Genscher. Le FDP obtint de bons résultats à des élections régionales et Kohl dut s’incliner . La politique de Mikhaïl Gorbatchev mais aussi celle de Ronald Reagan avaient pris le gouvernement Kohl à contre-pied. L’opinion allemande allait contre les options du chancelier : elle soutenait l’idée du « triple zéro », c’est-à-dire la dénucléarisation complète du continent européen. Parallèlement, la Deutsche Bank assurait un crédit de 3,5 milliards de marks à l’Union Soviétique et une filiale suisse de la Westdeutsche Bank de Düsseldorf (banque du Land de Rhénanie du Nord/Westphalie) mettait sur le marché des obligations soviétiques pour un montant de 100 millions de francs suisses. Dans ce contexte, Hans-Dietrich Genscher jouait un rôle de plus en plus important. La visite de Helmut Kohl à Moscou, en octobre 1988, était le signe de l’adaptation du chancelier ouest-allemand à une nouvelle donne qui lui avait été imposée. « partnership in leadership » et réunification allemande Le départ de Ronald Reagan provoqua une nouvelle redistribution des cartes. Le président George Bush, dans son premier grand discours de politique étrangère, prit ses distances avec une partie de l’héritage reaganien : il annonça qu’il ne donnerait plus la priorité aux réductions de l’armement nucléaire ; qu’il entendait tester l’URSS pour voir le fond de la « nouvelle pensée » ; et réorganiser le leadership américain en Europe . Ces trois points permettaient au chancelier Kohl de retrouver ses marques. Dans son discours de Mayence, en mai 1989, le nouveau président américain précisa ce qu’il entendait par réorganisation du leadership américain en Europe : il voulait un « leadership partagé » avec l’Allemagne de l’Ouest. Ce fut l’élément décisif dans les mois qui suivirent : l’entente entre le président Bush et le chancelier Kohl a permis à ce dernier d’imposer sa volonté dans le processus enclenché par la chute du Mur de Berlin et qui a mené à la réunification. Ronald Reagan avait construit sa relation avec l’Europe de l’Ouest autour de l’amitié avec Madame Thatcher. Son vice-président et successeur misait sur le chancelier Kohl. Le 23 octobre 1989 , avant donc la chute du Mur de Berlin, le chancelier ouest-allemand s’entretint longuement avec le président américain et lui fit savoir que, de son point de vue, la situation en RDA risquait de devenir rapidement incontrôlable. Helmut Kohl et George Bush tombèrent d’accord pour se consulter en permanence. Les deux hommes étaient d’accord pour attribuer l’effritement du bloc de l’Est à la seule force d’attraction de l’OTAN et de la Communauté Economique Européenne. Le chancelier ouest-allemand promit à son interlocuteur qu’il n’était en aucun cas question pour Bonn de faire passer une encore hypothétique réunification de l’Allemagne avant l’appartenance de la RFA à ces deux formes de l’alliance occidentale. On ne comprend pas la tranquille certitude du chancelier Kohl, dans les semaines et les mois qui suivirent la chute du Mur de Berlin, en particulier la manière dont il imposa à la Communauté européenne le principe de l’absorption rapide de la RDA et à l’URSS celui de l’intégration de la nouvelle RFA à l’OTAN, si l’on ne voit pas le contact permanent qu’il avait avec le président américain. Il y eut des frictions, comme sur la question de la reconnaissance immédiate de la ligne Oder-Neisse, que le chancelier ouest-allemand voulait voir repoussée à l’ère d’après la réunification. Mais globalement, le chancelier ouest-allemand saisit la chance que représentait un soutient sans hésitation de Washington dans le cadre d’une rationalisation des méthodes du leadership occidental après les années Reagan. Bien entendu, l’axe Bush-Kohl signifia aussi la pérennisation de l’asymétrie monétaire au profit des Etats-Unis et le choix d’un rachat agressif des économies de l’ancien bloc soviétique par un condominium euro-atlantique plutôt que l’émergence de cette « Europe européenne » dont rêvaient ou avaient rêvé de Gaulle, Brandt et Gorbatchev. Le prix à payer a été lourd non seulement pour les peuples de l’ancien empire soviétique, soumis à une transition économique brutale, mais aussi pour l’Allemagne, qui n’en finit pas de supporter les coûts d’une réunification économiquement mal pensée. Mais, à court terme, la nouvelle RFA émergeait comme première puissance du continent européen, exerçant, par le contrôle économique, une prépondérance de fait sur le continent européen, avec l’appui de Washington. Mardi 15 Août 2006
Edouard Husson
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