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Le nouveau Tarantino: intelligent, détestable, grotesque

Un miroir de nos obsessions d'Occidentaux quand nous parlons du nazisme


Il y a trois ans, en plein mois d'août, la petite planète germano-pratine avait lancé "Les Bienveillantes" sans se douter du succès qui allait suivre, immérité, pour un livre qui reflétait plus les obsessions de notre époque qu'il n'aidait à comprendre la période nazie.

Et voici qu'est sorti, le 19 août de cette année, sur les écrans français, "Inglourious basterds", film promis d'emblée à une belle carrière, qui nous ramène aux obsessions de notre époque concernant le nazisme, mais avec une réelle capacité du réalisateur à entrer dans la période dont il traite.

Et pourtant, avant même la fin de la projection, j'ai trouvé ce film détestable.


Le cinéaste Tarantino est un créateur, à la différence de Jonathan Littell. Il sait donner vie à des personnages, qui convainquent le spectateur de leur consistance. Il sait évoquer la période nazie sans que cela sente l'artifice. Un seul point de comparaison: son officier du SD est non seulement un extraordinaire condensé de ce que nous savons sur les hommes de Heydrich mais il nous tient en haleine jusqu'au bout. Intelligence perverse, cruauté inouïe, arrogance d'un éphémère "maître du monde" caractérisent ce personnage, fictif mais vraisemblable, que l'on appelle "le chasseur de Juifs" et qui est bien près, à la fin de l'histoire, de réussir une reconversion "à l'Ouest". Le sniper Frederick montre aussi que Tarantino a non seuilement parfaitement saisi la mentalité des Allemands de cette époque mais qu'il est capable de la condenser dans un personnage qui ne sombre jamais dans la caricature, emporté qu'il est par une passion tragique.

Le cinéaste, pour qui la violence des individus est l'un des thèmes favoris, devait sans doute en venir à une confrontation entre notre époque et le nazisme, époque du plus grand déchaînement de violence collective que le monde ait connu. Le gang des "basterds" qu'il met en scène, est une façon de s'interroger sur la violence propre à la société américaine, en la confrontant à celle du nazisme. Le thème est traité avec subtilité et dans le style insoutenable de Tarantino - qui s'est fait une spécialité du détail grotesque, propre à faire rire le spectateur au coeur de la violence. Comment ne pas rire devant les outrances de ce commando de scalpeurs tortionnaires? Et comment ne pas frémir, aussi, devant la fragilité "de l'Ouest", fasciné par la violence qu'il combat? Mais la violence nazie n'est pas un faire-valoir, seulement, pour le cinéaste. Elle est traitée pour-elle-même, avec des interprétations magistrales de Hitler, Goebbels aussi bien que du soldat allemand de base.

Et pourtant l'auteur ne maîtrise pas tout. J'ai été profondément mal à l'aise devant l'insistance sur la "violence juive", la "vengeance juive". Détail significatif, Tarantino donne des prénoms hébreux - plutôt que yiddish ou français - aux personnages de la famille juive dont le destin tragique constitue l'un des ressorts du film, comme s'il s'agissait de poser aussi la question d'Israël aujourd'hui. L'apparition de "Shoshana Dreyfus" sur l'écran au moment où l'incendie va se déclencher dans le cinéma où se trouve le gratin du nazisme, et son rire saracastique accompagnant sa déclaration "Je suis la vengeance juive" est à la fois détestable et anachronique.

En fait, Tarantino offre un reflet de nos obsessions, "à l'Ouest", quand nous parlons du nazisme. Fascination pour la violence nazie, apitoiement ambigu sur les victimes, désir que les auteurs du crime restent à jamais marqués au fer rouge - ou, ce qui revient au même, d'une croix gammée sur le front. Tarantino pousse tout cela au point d'imaginer, anachroniquement, une "violence juive" hyperprésente, qui non seulement devient moteur de l'opposition au nazisme mais alimente allègrement la foi nazie dans un "complot juif universel".

D'où vient cette ambiguité du film? Car il ne s'agit pas de faire un mauvais procès au réalisateur. Il me semble très significatif que le front de l'Est ne soit jamais évoqué. Nous occidentaux avons complètement oublié que, militairement parlant, les vrais vainqueurs de la guerre, ce sont les Soviétiques. Ce sont eux qui ont abattu la bête immonde. Sans l'Armée Rouge, l'Europe aurait été nazie pour plusieurs décennies - et l'Europe centrale et orientale dépeuplée.

Il y a un côté grotesque dans Inglourous Basterds, qui va, de mon point de vue, bien au-delà de ce que l'auteur a voulu. Ce n'est pas l'histoire de la guerre qui nous est racontée mais un jeu de rôles qui nous est projeté, où la période est - souvent brillamment - interprétée, avec la prétention absurde de faire de l'Europe de l'Ouest le champ de bataille décisif. Inévitablement, Tarantino en est amené à des survalorisations d'éléments secondaires. Et comme il n'est jamais question des combattants de l'Est, de ceux qui ont vraiment brisé le Reich, on sombre dans une comédie sanglante et ambiguë, qui fait peu saisir, au bout du compte, l'étendue de la violence nazie en même temps qu'elle vient alimenter les clichés de notre époque.

Jeudi 20 Août 2009
Edouard Husson
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