Une révolution silencieuse est en train de s'accomplir dans la compréhension des origines du christianisme. Certains d'entre vous ont peut-être déjà lu Jean Carmignac, Jacqueline Genot, Pierre Perrier, Claude Tresmontant qui, chacun à leur manière, ont remis en cause 150 ans d'exégèse allemande (très imprégnée d'antijudaïsme): ils ont montré que les premiers documents chrétiens, en particulier les Evangiles, sont très proches de la source et reposent sur des originaux, aujourd'hui perdus, en hébreu ou en araméen.
Margaret Barker, théologienne et exégète de Cambridge, est de plain pied avec ces constats mais il me semble qu'elle va encore plus loin, proposant un cadre interprétatif global. Chez elle, il ne s'agit plus seulement de retrouver les "origines hébraïques du christianisme" mais de plonger au coeur des controverses entre les différents courants de l'hébraïsme à l'école du Christ.
Sa thèse: tout ce que l'on croit être des ajouts du christianisme hellénisé (doctrine de la Trinité, culte de la Vierge, doctrine de l'Eucharistie) est en fait profondément enraciné dans la "théologie du Temple de Jérusalem, un corps de doctrine aussi identifiable que la théologie des Pharisiens (à l'origine du judaïsme contemporain) - une théologie du Temple que bien des contemporains jugeaient, déjà, insuffisamment monothéiste. L'Eucharistie prend sa source dans la doctrine de l'Expiation (autant que dans la fête de Pessah) comme le montre l'Epitre aux Hébreux; le culte de la Vierge est venu naturellement trouver sa place dans celui de la Sagesse, qu'au temps du Premier Temple on appelait aussi "Reine du Ciel"; et la doctrine de la Trinité n'est que la prolongation de débats antérieurs à l'époque du Christ sur les différents noms de Dieu: Elohim, YHWH et El Shaddaï.
Ainsi le christianisme serait-il la continuation d'une "religion du Temple" se voulant la plus fidèle aux origines, comme le judaïsme est le prolongement de tentatives successives de réforme de cette même religion. Rien n'est aussi simple que la théorie mais l'auteur fait très bien comprendre comment c'est dans un double débat, avec d'une part le courant pharisien, et avec d'autre part le corps de doctrine, foisonnant, élaboré autour de la question de la reconstruction du Temple - et de l'éventuelle infidélité à l'idéal du premier Temple - que le christianisme s'est forgé. Les courants héritiers d'Ezechiel, Qumran, la religion des Samaritains, les Evangiles Apocryphes, la Gnose: tout peut être progressivement mis en perspective, au même titre que le judaïsme, sans que Margaret Barker puisse encore apporter toutes les pièces du puzzle. Mais une percée décisive a été effectuée, qui fait justice de la thèse d'un christianisme comme sorte de syncrétisme judéo-païen.
Margaret Barker conseille d'aller regarder dans la liturgie orthodoxe et ses formules pour se retrouver au plus près de cette "théologie du Temple" qu'elle pense avoir identifiée. Une audace de plus dans une oeuvre d'une quinzaine d'ouvrages, qui ne manque jamais de secouer les dogmes scientifiques les mieux établis.