L'histoire de la littérature offre le récit de suicides d'écrivains. Parmi eux, celui de Kleist, en novembre 1811, se détache par le culte de la mort qu'il impliqua chez son auteur. La plupart des artistes qui se sont donnés la mort ont commis un geste désespéré. Rien de tel chez Kleist, qui mit en scène le suicide avec un goût du détail, un culte de la mort qui mettent mal à l'aise même le plus béat des admirateurs du romantisme.
Une nouvelle biographie relève que l'écrivain maudit composa la scène du double meurtre (celui de Henriette Vogel et le suicide consécutif) en référence à "La Madeleine mourante" de Simon Vouet, qu'il avait vu dans l'Eglise Saint Loup de Chalon sur Marne en 1808). On retrouva les deux corps dans une pose pseudo-extatique qui copiait la position du corps de la sainte, soutenu par des anges, sur le tableau du peintre français.
Dans la Divine Comédie, Dante met dans un des premiers cercles de l'enfer ces deux amants italiens dont le crime est d'avoir imité la littérature courtoise au risque de cultiver des sentiments inauthentiques. Il aurait situé dans les derniers cercles le couple Kleist/Vogel, coupables en plus, d'avoir rendu un culte à la mort. L'attitude de Kleist sonne les trois coups du Sonderweg allemand - de cette sortie allemande de la route européenne - qui s'achèvera dans les ruines du bunker berlinois du Führer, dans une mise en scène qui mime le suicide de Kleist. Cette fois la source esthétique sera Tristan und Isolde. Mais le cheminement avait été le même: Wagner avait été financé par Louis II de Bavière qui pratiquait un culte kitsch du Grand Siècle français.
Après Kleist, Wagner est l'étape essentielle dans l'installation, au coeur de la culture allemande, d'une fascination pour la mort dont la culture européenne des années 1800-1950 ne connaît pas d'équivalent. Lisez chez Michalzik le luxe de détails qui entoura la préparation par Kleist de son geste et la célèbre formule de Goethe ("j'appelle classique ce qui est sain et romantique ce qui est malade") apparaît encore en-dessous de la réalité.
On ajoutera une dernière raison de plaider à charge auprès du poète florentin le cas de Kleist. Kleist avait le mauvais goût de juger faible la technique picturale de Vouet. C'est la plus impardonnable des pièces à verser au dossier.