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Paradoxe allemand

La société allemande refuse-t-elle d'assumer des responsabilités internationales? Le refus du leadership économique ou l'acharnement des médias contre Benoît XVI semblent en apporter la preuve


* Quand l'Allemagne refuse d'exercer son leadership
Newsweek daté du 15 mars 2010 pose, sous la plume de Stefan Theil, la question de savoir pourquoi l'Allemagne n'assume pas le leadership qui devrait être le sien en Europe. Le prétexte de l'article est la crise monétaire grecque et celle, possible, qui pourrait toucher l'Espagne, l'Irlande ou le Portugal déjà sévèrement touchés par la crise économique et financière. Le magazine américain juge que, traité de Lisbonne ou pas, la commission européenne n'est pas en mesure d'exercer un rôle de meneur. Tous les yeux sont tournés vers Angela Merkel, qui dirige le pays d'Europe qui semble le mieux résister à la crise économique, n'yant pas connu de poussée significative du chômage, jusqu'à présent, et réussissant à contenir ses déficits. L'Allemagne est le pays qui a profité le plus du commerce intra-européen (44% des exortations allemandes vont vers la zone euro pour un montant représentant 15% du PIB) et de la mise en place de l'euro.

Pourtant, selon Newsweek, ni Madame Merkel ni l'opinion allemande n'ont très envie d'assumer le rôle qui revient à leur pays. Angela Merkel apparaît comme le chancelier du statu quo. En outre, les Allemands ne veulent plus entendre un "L'Allemagne paiera", même déguisé. "Pourquoi les Allemands paieraient-ils pour les Grecs, (ou les Espagnols ou les Portugais) qui ont accumulé une montagne de dettes privées et publiques, tandis que les Allemands viennent de traverser une décennie de réformes douloureuses et de stagnation salariale?". En même temps, il serait impensable que l'Allemagne ne fasse rien, ne serait-ce que pour garantir les créances des banques allemandes qui ont investi l'épargne du pays dans les bons du trésors grecs - de même qu'elles s'étaient gavées de produits finaciers "toxiques" .

Pour l'instant, Madame Merkel avance prudemment vers une forme de soutien, aux côtés de la France. En même temps, ne va-t-elle pas être rapidement dépassée par les événements si elle n'agit pas du tout? Newsweek pense qu'il faut substituer un mécanisme efficace au pacte de Stabilité.

Le magazine américain pose, plus fondamentalement, la question de savoir si un pays qui aurait besoin d'une croissance annuelle de 3% pour pouvoir continuer à financer son appareil de protection sociale et ses retraites tout en maintenant le niveau de vie de sa population, est capable d'assurer son leadership à partir du moment où il n'arrive pas à remplir cet objectif. Le journal plaide pour une nouvelle vague de réformes - au lieu de l'annulation des réformes Schröder que pratique AM sans se faire remarquer. De même, l'auteur de l'article plaide pour une nouvelle implication stratégique de l'Allemagne au sein de l'OTAN: Berlin, au-lieu de ressortir les "vieilles lunes des années 1980" en matière de dénucléarisation de l'EUrope, devrait se préparer aux menaces du XXIè siècle, venues d'Iran ou du Pakistan; l'incapacité de Madame Merkel à imposer l'entrée de la Turquie dans l'UE à son opinion publique est un autre exemple, aux yeux du journal américain, de l'absence de leadership.
Le journal finit en mentionnant le paradoxe d'un système institutionnel allemand qui, par le Bundesrat, rend extrêmement lent le processus de décision. Mais il compte sur une évolution de l'opinion allemande, décomplexée, selon les sondages, en matière de leadership, si on la compare à celle des générations précédentes.

En ce qui me concerne, je suis extrêmement sceptique sur ce dernier point. On peut ne pas être d'accord avec toutes les injonctions à Madame Merkel contenues dans l'article. Mais le fond de l'analyse est profondément juste. Le paradoxe de l'UE est celui d'avoir pour locomotive un pays qui ne souhaite pas avoir de politique mondiale autre que celle de la défense de ses exportations et un pacifisme bon teint.


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* Le nouveau Kulturkampf

Pour illustrer d'une autre façon le paradoxe d'une Allemagne qui a du mal à trouver son rôle politique dans le monde actuel, je voudrais attirer l'attention sur l'évolution de la relation entre les Allemands et Benoît XVI. Lorsque le Cardinal Ratzinger avait été élu au Souverain Pontificat, j'avais pensé que nous assistions à la réconciliation définitive, soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale,de l'Allemagne avec l'universalisme. J'imaginais que le gouvernement allemand saurait faire du "pape allemand" un allié de sa diplomatie. Le titre du "Bild Zeitung" le 20 mai 2005 ("Wir sind Papst", "Nous sommes pape") ou la réaction enthousiaste de l'agnostique Schröder semblait aller dans ce sens. J'avais cependant, dès cette époque, été frappé par le malaise des catholiques allemands eux-mêmes à l'occasion de cette élection, beaucoup exprimant leur malaise face aux choix, qu'avait fait le conclave, d'un catholique très conservateur. Mais, dans les premiers temps, les Allemands se sont "accoutumés" à "leur pape". Les Journées mondiales de la Jeunesse, à Cologne, à l'été 2005, quelques mois après son élection, ont cependant marqué l'apogée de ce rapprochement. Depuis lors, les relations entre le pape et son pays d'origine ne cessent de se détériorer. Les catholiques quittent, nombreux, l'Eglise chaque année (cela se mesure par le nombre d'individus qui cessent de payer l'impôt d'Eglise). Et la presse, Der Spiegel en tête, cherche de plus en plus noise au pape. C'est d'Allemagne qu'est partie" l'affaire Williamson", à partir d'une fuite au sein de la conférence épiscopale conjuguée à un article du Spiegel; et dans la manière dont le dossier avait été monté, il s'agissait de faire très mal - le négationnisme était largement instrumentalisé - pour faire échouer à tout prix le retour à une liturgie plus solennelle au sein de l'Eglise catholique auquel contribuerait la réintégration des traditionalistes. Car tel est bien le coeur du conflit: non pas entre un pape conservateur et des catholiques allemands progressistes mais entre un pontife qui veut ramener à une pratique spirituelle intense et une Eglise d'Allemagne concordataire, très sécularisée.

Après avoir échoué à faire tomber le pape sur l'affaire Williamson - aussi grave fût-elle, l'opinion internationale a fini par faire la part des choses - le Spiegel a cherché à tout prix à prouver que Benoît XVI avait eu des liens avec des milieux autrichiens d'extrême droite. Puis les commentaires, en Allemagne, sur l'affaire de Recife ont été encore plus violents qu'ailleurs dans le monde. Troisième campagne, actuellement, le Spiegel fait tout pour essayer de trouver des preuves d'une éventuelle implication de Benoît XVi dans des scandales de "pédophilie des prêtres" non sanctionnée quand il était archevêque de Munich; mais les catholiques ne sont pas en reste pour s'acharner contre tout ce que représente celui qu'ils ont toujours appelé le Panzekardinal. Pour illustrer la violence qui s'exprime actuellement, je citerai cette banderole vue à la fenêtre d'une maison bourgeoise d'Aix-la-Chapelle: "Les catholiques pédophiles, je m'occupe moi-même de les castrer". Le plus intéressant, c'est que Madame Merkel , concernant Williamson ou les prêtres pédophiles, n'est pas la dernière à suggérer que le vrai problème se trouve sur le trône de Saint Pierre. Bien entendu, toute l'Allemagne ne réagit pas ainsi. Nombreuses ont été les voix, l'année dernière, exigeant le refus des amalgames entre Williamson et Benoît XVI; de même, actuellement, les journaux allemands commencent à parler des cas de pédophilie repérés dans l'ensemble des institutions éducatives du pays, pas seulement chez les catholiques.

Ainsi, contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, les Allemands se divisent-ils à propos de Benoît XVI. Et l'on voit revenir un type d'argumentation antiromain que l'on croyait enterré depuis la fin de la première unité allemande. On imagine a contrario le profit qu'un gouvernement français, même anticlérical, trouverait à la présence d'un français sur le trône de Saint Pierre. Mais le compromis "rad-soc" ou la mpise en scène "Pepone-Don Camillo" ne sont pas de mise dans l'Allemagne actuelle. Résultat, l'Allemagne refuse d'utiliser un instrument possible de son rayonnement diplomatique. Une autre façon de ne pas assumer son leadership!

En tout cas, il faut prendre acte de ce paradoxe allemand quand l'on réfléchit à l'avenir de la coopération franco-allemande en Europe et dans le monde

Lundi 15 Mars 2010
Edouard Husson
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