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Sonderweg et monde rural


Une armée de paysans ?


Le colonel Max Bauer est une figure peu connue de l’histoire allemande. Pourtant, comme proche collaborateur du général Ludendorff, d’abord entre 1908 et 1913 puis entre 1916 et 1918, il a joué un rôle décisif dans la formulation des idées du véritable « dictateur militaire » dont se dota le Reich wilhelmien dans les deux dernières années de la Première Guerre mondiale . Bauer n’appartenait pas à l’aristocratie terrienne qui formait, à cette époque encore, l’essentiel des cadres supérieurs de l’armée prussienne (et allemande). Et il avait fait des études universitaires avant d’entrer dans l’armée. Deux motifs suffisants, selon Ludendorff, pour en faire, selon l’expression de Pierre Jardin, son « mentor politique ».

Sans doute parce qu’il n’était pas du milieu où se recrutait traditionnellement le commandement de l’armée de Guillaume II, le colonel Max Bauer fut en mesure, avant et pendant la guerre, de formuler de manière cohérente l’idéologie dominante dans les milieux militaires. Le mentor de Ludendorff faisait l’apologie d’une société « traditionnelle, autoritaire, élitiste et corporatiste ». Il rejetait la société que l’industrialisation avait fait naître et les courants politiques ou intellectuels modernes étaient vus par lui comme autant de pathologies de la modernité. Il dénonçait la ville comme un « lieu de dégénérescence morale et physique » auquel il opposait le monde rural, qui avait gardé sa pureté.

Qu’y a-t-il d’original, demandera-t-on, dans une telle réflexion ? L’opposition entre la ville et la campagne, entre la Gesellschaft et la Gemeinschaft , entre la Zivilisation (monde de la superficialité moderne, française ou anglaise) et la Kultur (monde de la profondeur ancrée dans le passé rural, tel que l’Allemagne l’incarnait) n’est-elle pas un lieu commun de la pensée allemande du Reich bismarckien et wilhelmien ? L’idéalisation du monde rural n’est-elle pas aussi ancienne que le début de l’industrialisation de l’Allemagne ? Et la puissance d’un courant idéologique se posant en défenseur de l’ordre ancien et de la pureté du monde rural contre le nivellement de la modernité n’est-elle pas simplement le reflet de la rapidité et de l’intensité avec laquelle l’Allemagne est entrée dans la société industrielle ? Même en admettant cela, il resterait cependant à expliquer que l’opposition entre Kultur et Zivilisation que l’on retrouve, sous une forme ou sous une autre dans le monde scandinave autant que dans le monde germanique ait fourni à la seule Allemagne wilhelmienne la justification idéologique d’un affrontement inéluctable avec les pays porteurs de la Zivilisation. Au début de la Première Guerre mondiale, l’affrontement idéologique culmina en effet dans l’opposition entre les « idées de 1789 » et « les idées de 1914 » pour lesquelles combattait l’Allemagne ou, pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage de Werner Sombart (Händler und Helden) paru en 1915, entre les marchands (anglais) et les héros (allemands).

La guerre comme moyen de maintenir un ordre ancien où le monde rural et ses valeurs (cohésion familiale, attachement au sol, sens de la religion et de la tradition, refus de l’argent) jouassent un rôle crucial ? Avant même la Première Guerre mondiale, l’armée prussienne s’attribuait un rôle de conservatoire de l’ordre authentique. La réflexion de Max Bauer n’était pas isolée. Dans un article de 1908, un officier supérieur s’interrogeait sur l’armée prussienne victorieuse de 1870 et il tenait à souligner que sa force est venue d’un recrutement qui était essentiellement paysan. Or, expliquait-il, l’industrialisation de l’Allemagne avait conduit au déclin de cette force. Alors que les adversaires continentaux, France ou Russie, pouvaient encore massivement recruter dans les campagnes, l’armée allemande était confrontée à l’urbanisation rapide du pays, avec des conséquences désastreuses pour l’état d’esprit des recrues : « La propagande social-démocrate et anarchiste a empoisonné de larges couches du peuple et travaille avec un zèle particulier à anéantir l’esprit militaire au sein du peuple et de l’armée » . L’esprit militaire, c’était le dévouement à la communauté, à la Gemeinschaft, le contraire d’une société atomisée, individualiste, où les hommes seraient incapables du sacrifice suprême.

Dans une grande mesure, la société idéale telle que la voyaient les Junker prussiens impliquait le maintien d’une société rurale, qui apporterait avec elle les vertus traditionnelles de la paysannerie et du propriétaire foncier dans le combat pour les valeurs incarnées par l’Allemagne.



La théorie classique du Sonderweg implique une mise en accusation du monde rural

De là à penser que l’aristocratie prussienne, grande propriétaire foncière dans l’Est du Reich, a poussé au déclenchement de la guerre au nom d’une idéologie agrarienne réactionnaire, il n’y a qu’un pas, allègrement franchi par tout un courant de l’historiographie allemande dans les années 1970 et 1980.

Comme on le sait, les élites qui constituent l’armature du Reich wilhelmien s’enorgueillissaient d’avoir contrebalancé l’entrée du pays dans la révolution industrielle par le maintien de l’Ancien régime politique et de ses valeurs. L’Allemagne avait emprunté une voie particulière dans le monde moderne, un Sonderweg. L’acception positive de ce terme sous le Reich wilhelmien ou, encore, sous la République de Weimar, fut retournée lors de la révolution historiographique qu’a connu la RFA à partir de 1965. En particulier, dans le sillage des travaux de l’Ecole de Bielefeld, on entreprit de reconstituer les stratégies par lesquelles la grande aristocratie foncière, en particulier prussienne, avait passé un pacte avec la bourgeoisie industrielle et la bourgeoisie intellectuelle pour empêcher une nouvelle révolution. La capacité de Bismarck et de sa classe sociale à maintenir leur pouvoir a fasciné un certain nombre d’historiens qui ont défendu la thèse d’une continuité des élites de Bismarck à Hitler. Dans une telle construction historiographique, la structuration des intérêts du monde rural au sein de la grande association agrarienne fondée en 1893, et qui comptait 350 000 membres environ à la veille de la Première Guerre mondiale, le Bund der Landwirte , occupe une place de choix, sinon essentielle.

Pour Hans-Ulrich Wehler et son école, le Bund der Landwirte, création de la grande aristocratie foncière est significatif par son nationalisme et son antisémitisme. Il incarne une sorte de « proto-fascisme ». Il anticipe sur le pacte de 1933, où un mouvement populiste, antisémite et raciste fut appelé au pouvoir par le représentant par excellence de la grande aristocratie foncière de l’Est, le maréchal von Hindenburg, alors président de la République. Le combat du Bund der Landwirte pour le protectionnisme à partir de 1893 appartiendrait à la préhistoire directe du nazisme. Peu importe à Hans-Ulrich Wehler que le Bund der Landwirte ait été essentiellement un mouvement de petits et moyens propriétaires ; peu lui importe aussi que le protectionnisme agricole ait concerné la plupart des pays européens, indépendamment du régime politique. Dans sa Gesellschaftsgeschichte, sa monumentale histoire de la société allemande, il n’a pas de mot trop dur pour un monde rural qu’il tend à présenter comme monolithiquement uni derrière la grande aristocratie foncière et dont il dénonce l’aveuglement protectionniste, l’incapacité à s’adapter à la concurrence et une faculté, selon lui sans égale dans le reste de la société, à pratiquer, entre 1914 et 1933, la politique du pire .

Quelle différence entre la présentation que donne Wehler du choix protectionniste fait par le monde rural et les gouvernements allemands des années 1879-1892 et 1902-1914 et l’approche nuancée qu’en offre Rita Aldenhoff-Hübinger dans un article récent . L’historienne allemande montre que, si le protectionnisme est commun à la France et à l’Allemagne, il est aménagé, dans les deux pays, selon des conceptions différentes. Il est compatible aussi bien avec le républicanisme d’un Méline qu’avec le conservatisme d’un Bismarck ou d’un Bülow. Le protectionnisme agricole n’a donc pas de valeur explicative pour le maintien de la grande aristocratie foncière au pouvoir. Loin d’en faire le repoussoir qu’il est chez Wehler, on peut même, comme Paul Bairoch, montrer qu’il a été bénéfique à toutes les économies qui l’ont adopté . Wehler n’explique pas pourquoi en France le protectionnisme est un élément essentiel de l’enracinement de la République dans le monde rural alors qu’en Allemagne, le monde des petits propriétaires, au nom du protectionnisme, se range sous la bannière de la grande aristocratie foncière.

Nombreux sont les historiens, à commencer par Thomas Nipperdey , qui ont critiqué une telle façon d’écrire l’histoire. Le monde rural allemand était tout sauf monolithique . Si l’on s’en tient à la seule défense des intérêts professionnels, le monde rural catholique échappait complètement à l’emprise du Bund der Landwirte. Il a pu connaître en Bavière des poussées populistes ou antisémites mais est globalement resté dans le giron du catholicisme politique. Surtout, la puissance conservée de la grande aristocratie foncière est plutôt le fruit de la première moitié du XIXè siècle que de la défense de leurs intérêts à l’époque de la grande vague protectionniste: contrairement à l’étymologie du mot Junker, qui renvoie à un « épi sans grain » (une tête vide), les grands propriétaires fonciers de l’Est de l’Elbe ont joué la carte de la modernisation des méthodes de culture, sans compter qu’ils ont su tirer le maximum d’avantages économiques lors de l’abolition du servage. Le rôle des petits et moyens propriétaires est autant sinon plus important que celui des grands propriétaires dans la mise en œuvre d’un protectionnisme agricole.

Comme beaucoup d’historiens allemands, Wehler reste fasciné par la Prusse et il oublie de s’interroger sur le sacrifice, par les libéraux, des libertés parlementaires sur l’autel de la nation, entre 1866 et 1871 ; ou, plus important encore pour notre problématique, sur le désintérêt quasi-général porté par la social-démocratie, avant 1914, au monde rural – on peut d’ailleurs se demander si Wehler lui-même n’est pas l’héritier du courant libre-échangiste de la gauche allemande qui n’a jamais compris les intérêts spécifiques du monde rural.

Eclatement de l’unité au sein du monde rural et crise du Sonderweg

La petite et la moyenne propriété paysanne se sont ralliées, dans les années 1880, aux forces politiques qui défendaient leurs intérêts : en terre protestante, il s’agissait des conservateurs ; en terre catholique, du Zentrum. Surtout, derrière la puissance apparente de ces deux forces politiques, l’histoire du monde rural, telle qu’elle s’est développée ces dernières décennies, montre une grande diversité ; et une grande force d’adaptation à la concurrence internationale . Et ce qui caractérise l’Allemagne, par rapport à la France et à la Grande-Bretagne, c’est la conjugaison entre une industrialisation accélérée (elle est beaucoup plus lente en France) et le maintien d’une population active rurale relativement importante avant 1914 (35%, soit quatre fois plus qu’en Grande-Bretagne). De ce point de vue, le Sonderweg ne relevait pas seulement de l’idéologie, il était le produit réel d’une politique imaginée par Bismarck et réalisée par le maintien d’un consensus conservateur et protectionniste.

Or la Première Guerre mondiale est venue rompre cet équilibre. Paradoxalement, la classe sociale qui avait le moins intérêt à la guerre était celle qui précisément constituait les cadres supérieurs de l’armée impériale. La Première Guerre mondiale a définitivement ébranlé le pouvoir économique de la grande aristocratie foncière. La plupart des marchés à l’exportation ont été perdus durant les quatre ans du conflit. Le mouvement de baisse des prix qui avait été momentanément enrayé grâce à l’effet des tarifs protecteurs, vers 1906-1910, a repris aux lendemains du conflit. L’ensemble du monde rural allemand a été touché et la grande nouveauté de l’entre-deux-guerres a été la perte d’emprise du Bund der Landwirte, concurrencé par des organisations nouvelles (la Landbundbewegung), obligé de se fédérer avec elles. Le monde des petits et moyens propriétaires, en particulier en milieu protestant, se détachait de ses anciens « patrons », qui n’avaient pas été capables, durant la guerre, de défendre ses intérêts et qui défendait en vain, après la guerre, les recettes de l’époque wilhelmienne : protectionnisme et solidarité de tous les ruraux .

La guerre avait marqué la naissance d’un fort antagonisme entre villes et campagnes. Soumise à une situation de blocus économique, l’Allemagne, qui n’était auto-suffisante, en matière alimentaire, qu’à 80% en 1914 – le protectionnisme n’empêchait pas d’importantes exportations – fut petit à petit acculée à une situation de quasi-famine. Et lorsqu’il fut évident que l’augmentation des rendements était devenue quasiment impossible pour une agriculture coupée en particulier de ses approvisionnements internationaux en engrais – la question était plutôt de maintenir la productivité de terres surexploitées avant 1914 – l’enthousiasme des premiers mois (la mise en valeur du paysan nourricier de la nation en guerre) céda le pas à des accusations de plus en plus ouvertes d’enrichissement aux dépens des villes. La presse se fit le relais de l’accusation des citadins contre les paysans profiteurs, qui culminèrent en 1916, après que l’on eut découvert que, dans le système de prix fixés par l’Etat des paysans donnaient des pommes de terre à manger à leurs cochons, parce que le prix de la viande de porc assurait des revenus plus importants que la culture de la pomme de terre.

L’aristocratie militaire eut beau intervenir officiellement en faveur du monde rural auprès du gouvernement, il fut impossible et de faire revenir l’Etat sur le contrôle des prix, qui encourageait les paysans au marché noir et de faire baisser l’intensité de la polémique entre citadins et ruraux. Il se développa un antagonisme qui devait ressurgir sous la République de Weimar, lorsque les paysans, plongés dans une crise de longue durée, se réfugièrent dans une dénonciation de la République comme d’un régime des villes. Il faut dire que ni durant la guerre ni dans l’immédiat après-guerre le SPD ne s’implanta dans les campagnes. Confronté à des difficultés grandissantes pour le monde rural, le Bund der Landwirte adhéra pendant la guerre à l’idée d’annexions de grande envergure en Europe centrale et orientale, pour surmonter la crise d’approvisionnement du pays. La rhétorique nationaliste exacerbée eut pour avantage de réintégrer les paysans à la nation dans l’esprit public mais en même temps on préparait le retour des divisions voire leur approfondissement lorsque le rêve d’une « colonisation des terres de l’Est » s’évanouit avec la perspective de victoire . De plus en plus, le monde des paysans-propriétaires se verrait comme en opposition au monde urbain mais aussi en divergence avec la grande propriété foncière.

Le plus caractéristique de l’après-guerre fut l’inefficacité des méthodes qui avaient permis la stabilisation du monde rural entre 1902 et 1914. Maintenus en période de réinsertion dans l’économie internationale, les tarifs douaniers de 1902 furent ensuite régulièrement augmentés, entre 1925 et 1932. Mais cela n’entraînait plus de stabilisation des prix pour les producteurs allemands. Pour résister à la concurrence internationale, on intensifiait la mécanisation et la productivité, provoquant endettement et déflation. Les grands propriétaires fonciers avaient profité de l’inflation pour liquider leurs dettes mais un nouvel endettement avait ressurgi dès 1925-26. La grande aristocratie foncière renforça jusqu’à la caricature sa tendance à considérer l’Etat comme sa chose en réclamant des aides au crédit, qui lui furent accordées après l’élection de Hindenburg à la présidence de la République. Les sommes qui alimentèrent, l’Ostpreussenhilfe, l’aide à la Prusse orientale et les autres caisses crées dans la foulée furent de plus en plus considérables : 500 millions de RM de subventions en 1927 pour les différents fonds, 1 milliard 100 millions en 1931. Surtout, l’implication de Hindenburg lui-même dans le système, puisqu’il avait pu à la fois racheter sous un prête-nom des terres et les transmettre à son fils pour éviter les droits de succession, rendirent la grande aristocratie foncière vulnérable à ce maître-chanteur qu’était Adolf Hitler .

Le nazisme et les campagnes

Lorsque le nazisme s’apprêta à prendre le pouvoir, ce qui avait constitué le Sonderweg allemand de l’époque wilhelmienne : pouvoir politique important de la grande aristocratie foncière ; unité du monde rural dans les deux sphères confessionnelles ; maintien d’un tiers de la population active dans le monde rural malgré l’industrialisation accélérée des années 1880-1910, s’était écroulé. La grande aristocratie avait considérablement perdu en influence (en 1914, 50% des postes administratifs locaux revenaient à sa clientèle, en 1922 12%, en 1931 7%) ; dans le monde protestant, l’unité de la représentation professionnelle n’était plus qu’une façade ; l’agriculture était comme l’industrie dans une crise profonde.

Les relations entre le nazisme et le monde rural constituent un autre paradoxe du Sonderweg allemand. A la différence de Mussolini, Hitler n’avait jamais eu d’expérience prolongée de la vie rurale. Son monde, c’est la (grande) ville de culture classique, Vienne jusqu’en 1912 puis Munich. Certes, Hitler reprit après la guerre à son compte tous les clichés anti-urbains qui avaient cours dans le monde germanophone de son époque. Il détestait la grande ville, forcément sans âme, lieu de dépravation, terrain des idéologies libérales et socialistes. Mais le plus intéressant est de voir combien, dans Mein Kampf, rédigé en 1924, la vision idéalisée du monde rural et des valeurs dont il serait porteur s’était totalement détachée de tout lien avec la réalité de l’époque. Hitler dissertait sur les valeurs du sang et du sol ; il promettait un grand avenir au paysan-colon du futur « espace vital ». Mais, en pratique, Hitler n’avait rien à proposer pour remédier à la crise économique immédiate des campagnes. Et d’ailleurs, pratiquement jusqu’en 1930, le parti nazi ne s’intéressa quasiment pas au monde rural .

Il fallut, d’une part, les premières percées électorales du parti en milieu rural protestant, d’autre part l’insistance de Walter Darré pour que le futur dictateur ordonne au parti de tenter s’implanter systématiquement dans les campagnes . Le parti nazi bénéficia alors du détachement grandissant de l’Allemagne des petits et moyens propriétaires exploitants vis-à-vis de ses représentants traditionnels – les cadres du Bund der Landwirte, toujours liés à la grande aristocratie foncière.

L’une des percées les plus spectaculaires s’effectua, à partir de 1930, dans le Schleswig-Holstein, dont le cas est particulièrement intéressant à étudier. Dans son histoire de la société allemande, Hans-Ulrich Wehler présente comme un contresens de s’être obstiné, dans le Reich wilhelmien, à défendre la grande exploitation céréalière, à l’abri des tarifs protecteurs, au lieu de miser sur une production intensive ou un élevage de qualité. Wehler oppose les Pays-Bas ou le Danemark à l’Allemagne. Or les régions du Schleswig-Holstein où le nazisme a effectué, à partir de 1930, une percée spectaculaire étaient des régions d’élevage porcin de qualité et de culture fruitière. Dans cette région, qui n’avait rien à voir avec la problématique de la grande propriété prussienne, il se produisit une radicalisation dès le milieu des années 1920 . Un mouvement rural populiste, le Landvolk, se constitua officiellement en 1928. Il visait essentiellement à empêcher la vente aux enchères des exploitations en faillite. Puis, ayant accepté le concours de membres de l’extrême droite, il se lança dans une politique d’attentats contre les bâtiments de l’Etat. Les meneurs du Landvolk furent arrêtés et condamnés mais le NSDAP n’eut qu’à recueillir l’héritage.

Sous l’impulsion de Walter Darré et de responsables locaux du parti, les nazis développèrent une propagande adéquate, qui s’adressait en priorité aux petits et moyens propriétaires. Eloge des valeurs de la terre, promesse de défense des propriétés, antisémitisme composaient un discours qui se tient à distance des pages plus radicales de Mein Kampf sur l’inéluctable guerre à venir. Le monde rural était devenu un enjeu majeur de la lutte électorale qui s’engageait pour recueillir les dépouilles de la République de Weimar. Et le nazisme s’y imposa largement dans la partie protestante du pays. On a même pu dire que c’est le monde rural protestant qui avait porté les succès électoraux de Hitler.

Emmanuel Todd a proposé une lecture très stimulante de cette montée en puissance électorale du nazisme . Il fait remarquer la proximité entre le discours nazi, autoritaire et inégalitaire et les valeurs fondamentales de la famille souche (à héritier unique, qui, une fois marié, cohabite avec ses parents sur le bien dont il héritera). L’Allemagne est, sauf en Rhénanie, la terre par excellence de la famille souche. L’obsession des autorités y fut, à partir des années 1870, d’y empêcher le morcellement par héritage de la propriété paysanne ; et la loi du Reich sur la propriété paysanne héréditaire est l’aboutissement d’un mouvement dont la monumentale enquête de Max Sering sur les coutumes de succession en Prusse avait représenté une étape majeure . Selon Emmanuel Todd, le nazisme pouvait percer dans un monde où les structures du monde rural étaient en décomposition mais où les valeurs de la famille souche étaient encore extrêmement présentes. Moins atteint, du point de vue des valeurs traditionnelles que le monde protestant par la crise de la modernité, le monde catholique allemand résista à la percée électorale du nazisme.

Resterait à expliquer que la France du Sud-Ouest, terre tout aussi traditionnelle de famille souche en milieu rural n’ait pas connu la même dérive idéologique dans l’entre-deux-guerres. A la marge, la thèse de Todd permettrait certes de comprendre les différences majeures relevées dans une étude comparative comme celle de Manfred Kittel sur la Franconie occidentale et la Corrèze . Kittel montre dans le détail une évolution opposée après la Première Guerre mondiale : dans ces deux régions, le monde rural se radicalisa dans les années 1920 ; en Franconie occidentale, on assista à une poussée forte vers la droite puis un ralliement au nazisme vers la fin des années 1920, jusqu’à atteindre, aux élections de juillet 1932 les plus forts scores du parti nazi en milieu rural (80%) ; en Corrèze, au contraire, la poussée se fit vers la gauche, avec la naissance d’un communisme rural puissant, qui remit en cause l’emprise des notables radicaux comme le parti nazi contestait celle du Bund der Landwirte et du parti conservateur. Mais en Corrèze, un élément clé pour stabiliser la situation fut, selon Kittel, la capacité des instituteurs, en milieu rural, à réconcilier le communisme rural avec le socialisme et le radicalisme ; tandis que les pasteurs de village, en Franconie, contribuaient largement à la radicalisation vers la droite de leurs ouailles. Face à une telle comparaison, Emmanuel Todd insisterait sur le substrat anthropologique différent : famille souche en Franconie qui prédisposait au nazisme, famille communautaire en Corrèze (égalité des enfants devant l’héritage, enfants mariés restant sur le bien familial) qui prédisposait, selon lui, au communisme. La thèse de Todd ne rend pas compte, malgré tout, de ce que la famille souche, en France ou en Espagne du Nord, ne connut pas, dans l’entre-deux-guerres les mêmes radicalisations qu’en Allemagne. Le cadre politique national restait primordial et il s’était fixé, dans les deux pays plusieurs décennies plus tôt.


Conclusion

Il y a bien eu un Sonderweg allemand et le monde rural est un observatoire privilégié pour l’analyser. La question n’est cependant pas celle habituellement avancée par les historiens : le maintien de l’influence politique de la grande aristocratie foncière de Bismarck à Hitler. Il est nécessaire d’élaborer un modèle plus complexe, où trois éléments ressortent :
- la capacité de la grande aristocratie foncière à entrer dans la modernisation agricole dans la première moitié du XIXè siècle, qui représenta la base de son pouvoir économique et donc politique dans la seconde moitié du XIXè siècle.
- L’absence d’éléments d’alternatives pour la paysannerie à l’Ouest de l’Elbe, lorsqu’elle chercha, vers 1880, un ancrage politique : les libéraux avaient capitulé devant Bismarck et les socialistes, dans l’esprit de Marx, ne s’intéressaient pas au monde rural – d’autant plus que modernisation agricole et industrialisation accélérée se conjuguèrent pour provoquer un exode rural des ouvriers agricoles à l’Est de l’Elbe et empêcher l’émergence d’un socialisme rural. La petite et moyenne propriété paysanne se sentait défendue, avant 1914, par la grande propriété de l’Est.
- La guerre marqua une double fracture : Le monde rural dans son ensemble fut accusé de vouloir profiter de la guerre pour s’enrichir. La paysannerie ne se sentit plus défendue par ses représentants traditionnels. La période des années 1920 fut marquée à la fois par la radicalisation de la paysannerie de l’Ouest de l’Elbe en milieu protestant – le discours nationaliste permettait de se réconcilier avec la nation - et par la perte de l’influence politique réelle de la grande aristocratie foncière. Le nazisme est arrivé au pouvoir, porté, entre autres facteurs, par la crise du monde rural globalement sorti de l’orbite des Junker.

Jeudi 1 Janvier 2004
Edouard Husson
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