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Sur les prétendus précurseurs historiques de l’intégration européenne

Un article de Franciszek DRAUS

(paru dans la revue Conflits actuels)


D’un point de vue intellectuel, l’intégration européenne apparaît comme un processus singulièrement bizarre. Technocratique à outrance, sans finalité définie, donc sans idée directrice, quasiment a-politique, ignorant la notion de civilisation européenne, cette intégration est présentée en même temps comme réalisation d’un rêve séculier des Européens, celui de former une union ou une fédération rassamblant tous les peuples d’Europe, rêve qui aurait été articulé par de nombreux penseurs et hommes politiques, dès le début du XIVe siècle, du moins. Se réjouissant de l’existence des Communautés européennes, D. de Rougemont notait au début des années soixante: „ce qui est en passe de se réaliser sous nos yeux, d’une manière imparfaite il est vrai, c’est ce que préconisaient en vain, depuis exactement six siècles et demi, des poètes visionnaires et de grands philosophes et quelques fortes têtes politiques, de Dante à Victor Hugo, en passant par Goethe, de Sully à Churchill en passant par Montesquieu, Rousseau et Saint-Simon, et de Leibniz à Nietzsche en passant par Kant“ (1). Voilà un mythe, une idéologie, une escroquerie intellectuelle même. C’est ainsi que les décisions communautaires concernant la production du lait et de la viande bovine, la protection de l’environnement, l’aide aux régions pauvres, la sécurité sur le lieu de travail acquièrent une haute signification philosophico-historique. C’est ainsi que les commissaires communautaires s’occupant quotidiennement des petits détails de la vie économique et sociale se croient être gouverneurs de l’Europe, créateurs de l’Histoire. C’est ainsi que se développe l’arrogance idéologique et s’efface la conscience de l’Europe. C’est ainsi qu’au bout de cinquante ans d’intégration européenne, nous avons une Union européenne mais nous ne savons plus ce qu’est l’Europe.

La formation des Communautés européennes dans les années cinquante a été précédée et accompagnée des différents discours politiques, fédéralistes, unionistes, et autres encore. A l’époque, il y avait ce que l’on pourrait appeler l’<idée européenne>, idée suggérant de créer une association d’Etats européens, en vue de leur développement économique et social commun, mais aussi en vue de la puissance et de l’équilibre stratégique du monde. Cette idée s’appuyait bien sur de nombreux arguments solides, politiques, économiques et culturels. Mais elle n’avait rien à voir avec le prétendu <rêve européen> se laissant prétendument remonter jusqu’au début du XIVe siècle.

L’<idée européenne> qui inspirait partiellement l’intégration à ses origines est une idée historiquement récente. Ses élaborations relativement concrètes datent des années vingt et trente du XXe siècle. C’étaient, d’une part, différents écrivains français, allemands, italiens et autres encore qui propageaient alors cette idée dans leurs textes et ouvrages respectifs. C’étaient, d’autre part, des mouvements politico-intelectuels différents, mais notamment le mouvement Pan-Europe, fondé en 1923 par le comte R. Coudenhove-Kalergi, qui cherchaient à faire accepter cette idée par les Etats européens. Dans la période de l’entre-deux guerres, la mobilisation des intellectuels en faveur de l’idée d’Europe unie fut quantitativement respectable, mais son résultat politique resta très mince. Il n’empêche que la connaissance des débats européens de cette période-là est indispensable pour comprendre le sens historique des Communautés européennes, de l’Union européenne.

Ce qui convient de souligner aussi, c’est que l’<idée européenne> élaborée dans les années vingt et trente du XXe siècle n’était originale que par un dégré assez élevé de sa conceptualisation théorique et par l’intensité de l’engagement qu’elle suscitait. Sur le plan du contenu politique, elle s’inscrivait, en revanche, dans un courant de réfléxions qui existait déjà au XIXe siècle, mais qui demeurait alors – il faut le dire d’emblée - très marginal. Ce courant intellectuel formaient ces auteurs qui analysaient sérieusement l’évolution politique du monde, et qui - face à la montée en puissance des Etats–Unis et de la Russie qu’ils prévoyaient ou constataient, mais aussi, vers la fin du siècle, face au réveil politique du Japon et de la Chine éventuellement - postulaient la création d’une union politique de l’Europe. Pour quoi faire? Pour défendre la spécificité civilisationnelle de l’Europe et pour sauvegarder la prédominace politique de l’Europe dans le monde.

* * *

Avant le XIXe siècle, l’idée d’Europe unie au sens d’une puissance collective ou d’un exercice commun de la souveraineté dans des domaines déterminés non seulement n’était envisagée par personne, mais elle n’était même pas envisageable. Qui, comment et pourquoi a donné à certains auteurs historiques, vivant dans des époques antérieures au XIXe siècle, le statut et la gloire de précurseur intellectuel de l’intégration européenne? Mais d’abord: qui étaient ces prétendus auteurs-précurseurs et quelles étaient leurs conceptions politiques? Voilà les thèmes que nous voulons aborder brièvement ici, et que nous avons traités en détail ailleurs (2).

R. Coudenhove-Kalergi (1894-1972), dont les mérites pour la formation de l’<idée européenne> au XXe siècle ne suraient être contestés, rendit simultanément un mauvais service à la connaissance historique, et cela par son effort de placer son idée d’Europe, sa conception d’une fédération européenne, dans une continuité historique allant même jusqu’à l’antiquité grecque et romaine. Dès le début, il présenta son propre engagement ainsi que l’engagement de son mouvement Pan-Europe comme l’achèvement d’un long cheminement intellectuel et politique de l’Europe vers la conscience et la construction d’une union politique. Sa démarche fut éminnement téléologique et justificatrice. Il s’agissait de donner une dimension philosophico-historique à ses propres idées et à son propre engagement politiques. C’est ainsi qu’il fabriqua une brillante galerie des <ancêtres spirituels> de l’idée d’Europe unie, si brillante d’ailleurs qu’elle provoqua ensuite un curieux aveuglement intellectuel de plusieurs générations.

Le deuxième grand idéologue des précurseurs historiques de l’intégration européenne fut D. de Rougemont (1906-1985), déjà cité plus haut. Sa démarche fut aussi téléologique et justificatrice. Il cherchait aussi à dégager de l’histoire intellectuelle de l’Europe une conscience spécifique, celle d’union, et de l’histoire politique de l’Europe une vocation spécifique, celle de fédération, en croyant perçevoir dans les Communautés européennes fondées dans les années cinquante l’incorporation historique de cette conscience et de cette vocation.

Le premier grand précurseur eût été Pierre Dubois. Il eût écrit le premier livre sur l’idée de fédération européenne. Il eût proposé comme le premier dans l’histoire de l’Europe de créer une fédération européenne. Il eût été „le premier annonciateur d’une nouvelle idée pan-européenne, idée qui devait ensuite influencer tous les écrits et tous les projets relatifs à la fédération européenne“ (3).

Qui fut Pierre Dubois? Quel fut son projet politique?
L’on sait peu de choses sur ce personnage mystérieux, né vers 1250 à Coutance, en Normandie, et mort quelque part dans les années vingt du XIVe siècle. Il fut d’abord avocat et juge dans la région de sa naissance. Dès 1300, il y exerçait la fonction de bailli. En 1302, il fut désigné ou élu comme représentant du tiers-état aux Etats Généraux, les premiers dans l’histoire de France. Dès 1306, il était avocat royal pour les affaires ecclésiastiques. En 1308, il représentait à nouveau le tiers-état de la circonscription de Coutance aux Etats-Généraux, les deuxièmes dans l’histoire de France. Mais P. Dubois fut aussi un publiciste politique. Dans la période de 1300 à 1308, il publia plusieurs opuscules ou traités politiques. Ses propos tournaient beaucoup autour de la question de la sécularisation des biens ecclésiastiques et de la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Il appuyait toujours et avec un zèle particulier la politique du roi Philippe le Bel (1285-1315), et notamment ses actions contre le pape Boniface VIII (1294-1303). En 1306, il rédigea un traité intitulé De la recuparatione terrae sanctae, par lequel il devait devenir au XXe siècle un précurseur de l’idée d’Europe unie. Que proposait-il dans ce traité? Il y proposait d’organiser une nouvelle croisade, afin de récupérer la terre sainte. Mais il proposait de pacifier d’abord les rapports politiques entre les princes au sein de la chrétienté. Pour une raison simple et souvent évoquée depuis le premier appel à la croisade, lançé en 1095: les chevaliers français, italiens, allemands, anglais ou espagnols ne pourront pas se battre efficacement sur un front commun contre les Musulmans, en apprenant par exemple que leurs souverains respectifs se trouvent en guerre les uns contre les autres. Pour faire régner la paix au sein de la chrétienté, P. Dubois suggéra au pape de convoquer le Concile universel, afin d’interdire par une décision commune la guerre et toute violation de la paix au sein de la chrétienté. Ce Concile devrait instaurer ensuite un tribunal pour arbitrer les conflits éventuels entre les princes ou les souverains chrétiens. Le pape devrait constituer l’instance d’appelation. La nouvelle croisade devrait être précédée d’une réforme essentielle de l’Eglise au sens de la sécularisation des biens ecclésiastiques et de l’écartement du clergé de la politique, mais aussi des réformes sociales et pédagogiques visant à limiter l’influence de l’Eglise sur la vie sociale. Toutes ces conditions préalables étant remplies, la croisade devrait aboutir à la reconquête défintive de la terre sainte mais aussi, dans un deuxième temps, à la reconquête de l’empire bizantin. La France devrait devenir la puissance prédominante au sein de la chrétienté, le pape donnant la totalité de ses possessions en bail emphytéotique au roi de France, en échange d’une pension viagère respectable. Bref, P. Dubois fut un idéologue, d’ailleurs médiocre, de l’émancipation des souverains de la double tutelle qui caractérisait les rapports politiques au Moyen-Age, de la tutelle impériale d’une part et de la tutelle papale, de l’autre. S’il fut précurseur de quelque chose, c’est plutôt de la <souveraineté> ou de l’<Etat national> au sens moderne de ce terme.

Le deuxième grand précurseur intellectuel de l’idée d’Europe unie eût été Georges de Podiebrad, souverain tchèque au XVe siècle. Selon R. Coudenhove Kalergi, il eût entrepris „les premiers pas concrets“, pour réaliser „le plan fédératif“ de P. Dubois (4). Selon D. de Rougemont, il eût élaboré „un plan de fédération“, plan qui „marque une date dans l’histoire de l’Europe: il esquisse pour la première fois une confédération continentale limitant expressément les souverainetés nationales, tout en gardant l’autonomie des Etats“ (5).

Nous laissons de côté ici ce vocabulaire problématique imputant aux auteurs du XIV et du XVe siècles les notions de <fédération>, de <souveraineté nationale> et d’<Etat>, notions qu’ils ne connaissaient pas et ne pouvaient même pas connaître. Mais qui fut Georges de Podiebrad et en quoi consistait son fameux plan dit européen?

Il fut chef hussiste. En 1458, il fut élu roi de Bohême. Conformément aux habitudes politiques à l’époque, il devait - pour acquérir la pleine légitimité - prêter un serment d’obédience au pape et à l’Eglise. Mais comment pouvait-il le faire sans renoncer à son hussitisme? Comment le pape pouvait-il recevoir un serment d’obédience de la part d’un hussite refusant de renoncer à son hussitisme? La question n’était nullement formelle. Le pape pouvait exclure de l’Eglise le souverain manquant à son devoir de prêter un serment d’obédience, donc il pouvait lui faire perdre la légitimité, sinon la couronne tout simplement. Voilà les termes du dilemme devant lequel se trouva Georges de Podiebrad. C’est en cherchant une solution (introuvable) devant lui permettre d’obtenir la confirmation papale sans avoir à renoncer à son hussitisme qu’il fit élaborer un plan politique qui lui apporta un dédain politique en son temps mais une curieuse célébrité au XXe siècle.

En 1461, le pape Pie II (1458-1464) conditionna la réception du serment d’obédience de la part de Georges de Podiebrad par le rétablissement de l’unité de la foi et de l’Eglise en Bohême. Ne voulant ni ne pouvant remplir ces conditions, le souverain tchèque suggéra à son conseiller d’origine française Antoine Marini d’élaborer un plan susceptible d’écarter ou de repousser dans le temps du moins la perspective de sa condamnation par le pape. Sachant l’engagement du pape en faveur de l’explusion des Turcs de tous les teritoires chrétiens, le conseiller Marini proposa de former une alliance ou une union politique des princes chrétiens, en vue précisément d’une reconquête de l’empire chrétien oriental. C’était une manière de se présenter sur ce point précis plus papal que le pape lui-même, mais aussi de contrecarrer les démarches politico-militaires propres du pape contre les Turcs. Mais surtout, c’était une manière de paralyser le pape à l’encontre de Georges de Podiebrad lui-même, car il eût été difficile pour le pape de condamner un souverain étant en vrai irrespectueux à son égard mais désirant réaliser en même temps ses propres objectifs politiques.

Toutefois, le pape Pie II ne se laissa pas tromper. Ayant appris les machinations de Georges de Podiebrad, il le condamnna pour héresie, en juin 1464. Son successeur, le pape Paul II (1464-1471) renonca à l’action contre les Turcs. Il exclut Georges de Podiebrad de l’Eglise et lui retira la dignité royale. Celui- ci ignora les dispositions du pape. Il resta souverain de Bohême jusqu’en 1471, l’année de sa mort naturelle.

Que comportait ce plan Marini-Podiebrad? C’était essentiellement un projet de pacifier les rapports politiques entre les souveraines chrétiens par l’établissemnet d’un arbitrage permanent. Tout comme chez P. Dubois, cette pacification y était considérée comme préalable à l’action militaire contre les Turcs. Mais ce projet avait aussi quelques traits spécifiques. Il excluait par exemple le pape de l’alliance envisagée. Il impliquait même un appauvrissement de l’Eglise, car le dîme qui allait jusque-là pour l’Eglise devrait aller désormais à la caisse de de l’alliance. Ledit projet passait curieusement sous silence l’existence de l’empereur. L’on sait par ailleurs que Georges de Podiebrad nourrissait lui-même des ambitions impériales. Par son action contre les Turcs, il voulait non seulement marginaliser politiquement le pape mais aussi se faire élire empereur. Il songeait à la fois à la couronne impériale bizantine et à la couronne impériale germanique.

Bref, si Georges de Podiebrad fut précurseur de quelque-chose, c’est plutôt de la <souverainété> libérée des brides spirituelles et institutionnelles de la chrétienté. S’il donna une leçon à l’Europe, c’est plutôt celle de la ruse et de l’irrévérance.

* * *

Pour la période de l’Europe classique, la galerie des ancêtres intellectuels de l’intégration européenne affiche les portraits d’E. Crucé, du duc de Sully, de l’abbé de Saint-Pierre, de J.-J. Rousseau, d’I. Kant ainsi que de quelques autres écrivains ou philosophes encore. Qu’avaient-ils de commun les auteurs susmentionnés? Très peu de choses, à l’évidence. Mais il est vrai qu’ils abordèrent, à tel ou autre moment de leur vie, dans un opuscule plus petit ou plus grand, la problématique de la paix. E. Crucé (env.1590- env.1650), moine parisien, enseignant des mathématques dans un collège, J.-J. Rousseau (1712-1778), écrivain et penseur politique inclassable, I. Kant (1724-1804), le plus grand philosophe des Temps modernes probablement, ces trois auteurs abordaient la problématique de la paix dans la perspective mondiale, d’ailleurs la seule possible et s’imposant spontanément à quiconque pose la question de paix perpétuelle. L’abbé de Saint-Pierre (1658-1743), personnalité controversée et penseur indiscipliné, se laisse aussi rattacher avec quelques réserves ou explications à ce courant intellectuel respectable de la pensée politique moderne. Quant au duc de Sully (1559-1641), fameux ministre du roi de France Henri IV, l’on ne sait pas s’il était penseur de la paix ou de la guerre. Son projet politique concernait l’Europe et l’Europe seulement, mais il prévoyait, comme condition de l’établissement d’une Europe pacifique, une guerre contre les Habsbourgs, guerre devant aboutir à une réorganisation stratégico-diplomatique de l’Europe impliquant entre autres la liquidation pure et simple de l’Autriche. Coincidence ou non, l’Autriche était à l’époque l’adversaire principal de la France.

Que proposaient les projets modernes de la paix? De manière générale, ils proposaient de pacifier les rapports politiques entre les souverains ou les Etats par la création d’un arbitrage permanent et institutionnalisé, sous forme d’une assemblée, d’un sénat ou d’un tribunal. Tous ces projets, dont le nombre était impressionnant au XVIIe et au XVIIIe siècle, se conçevaient comme des alternatives par rapport à la politique de l’équilibre des puissances, politique qui, depuis le début du XVIe siècle, constituait une sorte de matrice pour la formation des relations entre les souverains ou les Ettas. Considérée alors comme la meilleure méthode d’assurrer la paix, cette politique admettait néanmoins la guerre comme moyen légitime de l’action politique visant à rétablir l’équilibre diplomatique rompu, c’est-à-dire à empêcher ou à combattre le souverain ou l’Etat démontrant des visées hégémoniques. Les projets de paix perpétuelle comportaient aussi un volet socio-économique. Ils définissaient la libération des échanges, le libre commerce, comme moyen important de la pacifications des rapports humains en général, et des rapports entre les souverains ou les Etats en particulier. Lesdits projets affirmaient aussi le respect de la souveraineté. La paix perpétuelle devrait assurer l’existence et l’indépendance des souverains ou des Etats. Dans l’univers de la paix perpétuelle, aucun souverain et aucun Etat ne devrait plus avoir des craintes pour son propre territoire et pour sa propre indépendance politique. Ces projets étaient conservateurs sur le plan stratégico-diplomatique. Ils visait à figer, à pérenniser la constellation stratégico-diplomatique donnée. Ils excluaient le développement politique au sens de la disparition ou de l’apparition des souverains ou des Etats. Enfin, ces projet étaient également conservateurs sur le plan de la politique intérieure. Ils visaient à figer, à pérenniser les régimes politiques existants ou tenus pour préférables. C’est ainsi par exemple que E. Crucé, l’abbé de Saint-Pierre et I. Kant considéraient respectivement la monarchie, l’absolutisme éclairé et le républicanisme libéral comme des régimes indispesables pour le maintien de la paix perpétuelle. Bref, tous ces auteurs sont toujours fort intéressants, mais ils n’ont rien à voir, ni avec l’intégration européenne ni avec l’idée d’Europe unie qui inspirait cette intégration. En revanche, ils formaient et forment toujours une importante référence pour l’idée d’une paix organisée, institutionnalisée, fondée sur l’arbitrage, le désarmement et le respect de la souveraineté. A la fin du XIXe siècle, ces auteurs ont été considérés comme précurseurs du droit international public postif. Au XXe siècle, ils ont été évoqués comme précurseurs intellectuels de la Société des Nations d’abord, et de l’Organisations des Nations Unies ensuite.

* * *

Au XIXe siècle, il y eût deux types intéressants de réflexion politique concernant directement l’organisation des rapports politiques entre les Etats européens, l’internationalisme s’identifiant lui-même à l’époque avec le pacifisme, et une réflexion que nous aimerions bien appeler l’européisme, si ce vocable n’était chargé à présent d’associations politiques confuses, parfois positives parfois négatives.

L’internationalisme prolongeait les conceptions antérieures de la paix perpétuelle que nous avons évoquées ci-dessus. Il se développait autour de la notion de paix au sens d’une paix institutionnalisée et durable. Il était aussi lié à la cause de la liberté politique au sens du républicanisme libéral. Il propageait l’idée d’arbitrage, de désarmement et de commerce libre comme conditions de la paix. Il reclamait l’instauration d’une assemblée supérieure, dotée des compétences respectives pour arbitrer les conflits internationaux, mais aussi dotée des moyens d’exécution propres, des forces armées communes y compris. Par principe, l’internationalisme était une doctrine mondiale. Toutefois, il s’articulait parfois comme doctrine européenne, et cela dans la mesure où il misait sur l’Europe, sur la pacification des rapports politiques entre les Etats européens comme première étape d’un processus politico-institutionnel devant aboutir à l’organisation de la paix à l’échelle globale. C’étaient dans ce contexte précis que l’internationalisme propageait l’idée d’Etats-Unis d’Europe ou celle de fédération européenne. Il entendait par-là l’établissement sur le continent européen d’un système institutionnel devant garantir la solution pacifique des conflits, donc la paix.

L’internationalisme en question s’articulait à travers des propos occasionnels des écrivains et des philosophes, mais il existait aussi sous une forme doctrinaire que lui donnaient notamment différentes associations pour la paix. Dans les années vingt et trente du XIXe siècle, les associations pacifistes organisaient des concours pour la meilleure conception de la paix en Europe et dans le monde. Dès les années quarante, elles organisaient des grands congrès internationaux pour la paix. Les fameux propos de Victor Hugo sur l’Europe, c’étaient ses discours tenues lors de tels congrès.

L’internationalisme pacifiste ou le pacifisme internationaliste fut particulièrement fort au milieu du siècle. Il s’estompa beaucoup après 1870. Ses idées trouvèrent cependant une suite peut-être inespérée. Le thème de la paix et de l’organisation internationale devint alors un thème centrale des spécialistes du droit international public. La polémique professorale au sujet des Etats-Unis d’Europe entre J. Lorimer et J. C. Bluntschli déclencha une série de réflexions et de projets qui inspirèrent ensuite la création du Tribunal international à la Haye, en 1899.

Au XIXe siècle, l’internationalisme fut un courant idéologico-politique important, mais c’est une erreur de le rattacher à l’<idée européenne>, à l’idée d’Europe unie. Il contribua beaucoup au développement de l’idée d’une paix internationale institutionnalisée. Son grand jour fut la création de la Société des Nations, en 1919.

Les précurseurs de l’idée d’Europe unie, il faut les chercher parmi ces auteurs au XIXe siècle qui, premièrement, pensaient l’Europe en termes de civilisation commune, d’intérêts communs et de puissance, et qui, deuxièmement, proposaient aux Etats européens de former une union politique, afin de défendre leur civilistion et leurs intérêts communs, face à l’évolution politique du monde qui’ils jugeaient comme étant tendentiellement défavorable pour l’Europe. Les menaces qu’ils diagnostiquaient venaient essentiellement de la concurrence commerciale américaine et de l’autoritarisme politique russe, mais aussi, vers la fin du siècle, du réveil politique de l’Asie. C’étaient notamment des auteurs comme C.F. von Phiseldeck, l’abbé de Pradt, J. Fröbel, C. Frantz, M.York von Wartenburg ou le baron d’Estournelles de Constant. Dans leurs écrits respectifs, ils manquaient parfois de rigueur et de cohérence intellectuelle, mais ils exprimaient en revanche des idées ou des préssentiments qui hantaient véritablement l’Europe, à l’époque. L’Europe pour eux n’était pas une notion abstraite, mais une réalité civilisationnelle qu’il fallait défendre. Ils n’étaient pas insensibles à la problématique de la paix, mais ils l’envisageaient dans un contexte dépassant beaucoup le simple arbitrage ou la simple solution pacifique des conflits. Proposant aux Etats européens d’agir ensemble à l’échelle globale, pour affirmer leur identité civilisationnelle commune et pour maintenir leurs influences politiques, ils leur traçaient en même temps une perspective de coopération qui faisait de la paix européenne un devoir éthique de chacun d’eux, donc qui présupposait cette paix comme relevant de la conscience politique commune.

* * *

Le mythe des précurseurs historiques de l’intégration européenne a été inventé au XXe siècle, pour donner une signification historico-philosophique respectable à ce processus, pour faire l’apparaître comme ayant des racines intellectuelles historiques très profondes. La fabrication de ce mythe a d’ailleurs été assez primitive. Elle consistait essentiellement à recupérer intellectuellement et à présenter un certain nombre de théoriciens historiques de la paix comme penseurs qui auraient postulé la création d’une union ou d’une fédération européenne. Telle a été notamment la démarche de R. Coudenhove-Kalergi et de tous ceux qui l’ont suivi ensuite. C’était une pure machination intellectuelle. Elle doit être déjouée, au nom de la connaissance historique et pour l’honneur des théoriciens historiques de la paix. Ladite fabrication comportait aussi un autre aspect encore, en vrai moins important mais également contestable. Elle consistait aussi à compiler différents propos historiques sur les cultures, les mentalités, les moeurs ou la géographie européennes en une doctrine laissant apparaître l’Europe comme objet d’un désir ou d’une quête séculière. C’est ainsi par exemple que D. de Rougement arriva à construire les <28 siècles d’Europe> devant prouver que „l’Europe est beaucoup plus ancienne que ses nations“ et que „l’Europe unie n’est pas un expédient moderne, économique ou politique, mais c’est un idéal qu’approuvent depuis mille ans tous ses meilleurs esprits, ceux qui ont vu loin“ (6).

L’idée d’Europe unie existait bien avant que les Communautées européenns n’aient été créées. Mais son âge se laissait compter non pas en siècles mais en quelques décennies à peine, avec des antécédents conceptuels datant du XIXe siècle que nous avons mentionnés plus haut.

Le débat sur l’idée d’Europe unie ou sur les précurseurs intellectuels de l’intégration européenne a-t-il un sens aujourd’hui?

Oui, il a un sens, voire un sens double, intellectuel et politique. Si l’on veut donner une référence intellectuelle à l’action politique, il faut que cette référence soit adéquate à l’action qu’elle devrait légitimer. Or, les Communautés européennes n’ont pas été créées pour arbitrer les conflits entre les Etats européens et assurer la paix sur le continent européen. Dès 1945, la question de la paix en Europe se trouvait dans les mains pour ainsi dire des Etats-Unis et de l’Union soviétique. Cette paix était une fonction des rapports stratégiques entre ces deux puissances exclusives. Plus encore, cette paix était une condition de l’intégration européenne. Chercher des précurseurs intellectuels de l’intégration européenne du côté des théoriciens historiques de la paix relève donc d’un malentendu, sinon d’une propagande politique inadmissible. Purifier l’idéologie communautaire du mythe des précurseurs historiques pourrait aider éventuellement l’Union européenne à voir mieux à la fois la question de ses propres origines et celle de sa propre finalité.

Un retour aux inspirations qui furent naître l’idée d’Europe unie paraît aujourd’hui nécessaire pour une autre raison encore. La mythologie des précurseurs historiques nous a fait oublier la vraie pensée européenne, c’est-à-dire cette pensée qui considérait l’Europe comme une civilisation distincte, comme une identité politique, économique et sociale spécifique, et comme une puissance, et qui suggérait aux Etats européens de former une union politique, pour affirmer et défendre à l’échelle globale cette civilisation, cette identité et cette puissance. C’est à ce type de réflexion qu’il nous faut revenir non seulement pour comprendre le sens historique de l’idée d’Europe unie, mais aussi pour ressaisir l’identité historique de l’Europe, identité qui pourrait s’avérer encore un salut pour l’humanité.

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Notes:

1. D. de Rougemont, Les chances de l’Europe, Neuchatel, Ed. de la Baconnière, 1962, p. 47

2. F. Draus, Critique historique de l’idée européenne. T.1. Les précurseurs introuvables: histoire d’une mythologie du Moyen-Age à la fin du XIXe siècle, préface par Chr. Réveillard, Paris, Editions F.-X. de Guibert, 2008

3. R. Coudenhove-Kalergi, Die europäische Nation, Stuttgart, DVA, 1953, p. 62; voir aussi R. Coudenhove-Kalergi, Europa erwacht!, Wien, Pan-Europa Verlag, 1934, p. 62

4. R. Coudenhove-Kalergi, Europa erwacht!, op. cit., p.63-64

5. D. de Rougemont, 28 siècles d’Europe, Paris, Christian de Bartillat, 1990 (1961), p. 66; voir aussi D. de Rougemont, Les chances ..., op. cit., p. 50

6. D. de Rougemont, 28 siècles d’Europe ..., op. cit., p. 7-8



Franciszek DRAUS, essayiste et historien des idées politiques

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Mardi 19 Février 2008
Edouard Husson
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