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Transformer la relation franco-allemande


Les commentateurs l'affirment avec aplomb : François Hollande jouerait une partie de sa crédibilité dès le 16 mai 2012, lendemain de son investiture, puisqu'il se rend à Berlin pour y rencontrer le chancelier allemand, Angela Merkel. Essayons de ne pas nous précipiter dans les subtilités des réflexions des uns et des autres sur la croissance et la stabilité ; l'Union européenne va devoir affronter, inévitablement, dans les semaines et les mois qui viennent une accélération de la crise de l'euro et nous aurons, malheureusement, bien des occasions de revenir à l'analyse de la politique économique des différents pays européens. Si l'on veut réfléchir aux enjeux de la relation entre la France et l'Allemagne aujourd'hui, il faut commencer par faire de la politique.

On peut effectivement se demander si c'est une bonne chose qu'à peine investi le nouveau président français se rende immédiatement dans la capitale de l'Allemagne pour y rencontrer le chancelier de la République fédérale. Mais alors il faut pousser le raisonnement jusqu'au bout. Pourquoi le président français se rend-il à Berlin plutôt que de laisser venir le chef du gouvernement allemand à Paris ? Est-ce une bonne chose, si l'on veut peser sur la relation franco-allemande, que de visiter Berlin en premier plutôt qu'aller à Londres ou, mieux encore, à Rome et à Madrid, dans ces pays qui souffrent d'une politique monétaire globalement inadaptée? François Hollande, en mettant ses pas dans ceux de ses prédécesseurs, ne réduit il pas sa marge de manoeuvre ?

On peut même se dire que face à une situation économique où la marge de manoeuvre immédiate est réduite, il vaudrait mieux identifier les terrains où existe, pour la France, un espace de liberté. Avant que de confronter son point de vue à celui du chancelier allemand sur le terrain économique, il pourrait être utile de faire de la politique, au sens le plus noble du terme. Ce n'est pas seulement que François Hollande soit un président nouvellement élu ; c'est aussi le fait que tout préside français possède quelque chose dont est toujours dépourvu un chancelier allemand : le Président de la République française est élu au suffrage universel direct par l'ensemble des citoyens de la nation. Il en tire une force politique que n'aura jamais un chancelier allemand dans son propre pays. Le chancelier allemand est placé à son poste indirectement : il doit avoir été le chef de parti arrivé en tête à l'issue des élections générales; il est élu par une majorité parlementaire; il peut être défait par elle (dans un vote dit de défiance constructive). Les Allemands ne votent pas pour leur président de la république au suffrage universel - il est élu par un collège de grands électeurs et se tient loin de la politique quotidienne. N'est-ce pas un immense atout pour un président français ? Ne peut-on pas imaginer, que devant la gravité de la crise et les fractures de la société française le président laisse son premier ministre explorer les voies d'un compromis avec l'Allemagne : après tout, premier ministre et chancelier, c'est un poste de même rang. Dans un deuxième temps, il sera toujours opportun, pour le Président d'affirmer son autorité en proposant des solutions aux questions éventuellement non résolues entre le Chancelier allemand et le Premier Ministre français.

Agir ainsi permettrait de garder la main politiquement et d'aborder dans de meilleures conditions les négociations économiques. On objectera qu'en ne se rendant pas à Berlin immédiatement le président français enverrait un signe négatif aux marchés. En fait, l'argument ne tient pas, parce que la politique économique envisagée par François Hollande est une politique de centre-gauche là où Nicolas Sarkozy menait une politique économique de centre-droit. Il y aura globalement continuité dans les options politiques choisies : et, de fait, Nicolas Sarkozy a su arracher un certain nombre de concessions à une partenaire allemande qui s'est résolue à contrecoeur à autoriser le financement d'un sauvetage de l'euro. Les enjeux sont donc ailleurs: il s'agit de créer un choc dans l'opinion publique nationale et internationale et de prouver que la politique européenne peut faire preuve de souplesse et qu'on est capable d'y changer les méthodes. Cela passe beaucoup par la politique et le maniement des symboles. Prendre son temps, affirmer une certaine distance, liée à la fonction, serait de bonne politique, créerait une attente chez le partenaire politique et pourrait aussi séduire les marchés, qui ont autant besoin de savoir qu'un leadership politique s'affirme que de suivre dans le détail les variations de la politique économique, qui sera, au moins au début, peu différente de celle du prédécesseur.

On dit que l'opinion espagnole a été choquée de la manière dont Nicolas Sarkozy évoquait, durant sa campagne, l'Espagne comme un repoussoir, l'exemple de la politique économique (sous Zapatero) qu'il ne fallait pas mener. Et bien pourquoi ne pas rendre visite, d'abord, à Madrid, pour affirmer la solidarité profonde du peuple de France avec le peuple d'Espagne? Et puis, s'il s'agit d'inspirer la confiance aux investisseurs, pourquoi ne pas se rendre aussi, avant d'aller à Berlin, à Rome où le gouvernement de M. Monti tâche de remettre l'économie à flot. Une autre façon de faire, dans le même esprit, consisterait à convoquer un mini-sommet européen à Paris et d'y avoir des entretiens en tête à tête avec plusieurs chefs de gouvernement, non avec le seul chancelier allemand.

On voit que dès qu'on se remet à faire de la politique en Europe, le champ des possibles s'ouvre: il s'agit, progressivement, d'affirmer une autorité tranquille à Paris, qui ne s'en laisse pas ...compter...par Berlin.


Jeudi 10 Mai 2012
Edouard Husson
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