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Vers un 1983 à l'envers?


L'un de mes amis, qui s'apprêtait à voter François Hollande, me le disait, il y a quelques semaines, avec un grand sourire : « le système monétaire européen va connaître des secousses profondes. François Hollande aura été élu au bon moment, celui où toutes les contraintes imposées en 1983 vont éclater. En fait, ajoutait-il, nous allons vivre un 1983 à l'envers. »

Une telle idée est bien compréhensible venant de quelqu'un qui avait voté François Mitterrand en 1981. On se rappelle l'espoir suscité par l'élection de la gauche, derrière François Mitterrand, le 10 mai 1981, il y a 31 ans exactement. Puis, deux ans plus tard, est venue le la déception, pour beaucoup de militants de gauche, celle de l'alignement sur la politique de la monnaie forte préconisée par l'Allemagne. Après un cycle de trois décennies, l'une de "franc fort" et les deux autres de monnaie unique européenne, au moment où le peuple grec rejette majoritairement la politique d'austérité, où l'Espagne connaît une montée du chômage sans précédent, et où certains experts s'inquiètent pour le financement de la dette publique italienne ou française, il est possible de caresser l'espoir d'un éclatement du système, et du retour à toutes les marges de manoeuvre imaginables.

J'avoue cependant ne pas croire à ce scénario. Si l'on revient à 1981, il faut se rappeler un fait paradoxal : les marchés financiers ont rapidement sanctionné la politique de relance française, alors même qu'elle n'avait rien d'excessif en termes de dépenses publiques, mais parallèlement ils ont encouragé une autre politique de relance, celle-là menée dans des dimensions bien plus importantes, je veux dire le reaganisme. Contrairement à ce que beaucoup croient, la politique du président des États-Unis au début des années 1980, n'avait absolument rien de libéral. Il s'agissait d'une politique de réduction des dépenses sociales au profit de l'expansion des dépenses militaires ; on pourrait dire aussi le passage d'un keynésianisme du temps de paix à un keynésianisme militaire. Normalement, les marchés financiers auraient dû sanctionner la politique économique américaine beaucoup plus durement que la politique économique de François Mitterrand à la même époque. Mais il y avait une différence fondamentale : à la différence de la France, les États-Unis possédaient la monnaie de réserve internationale ; donc, contre toutes les règles de la théorie économique, le marché, non seulement, acceptait les immenses déficits américains mais il les encourageait car ils étaient l'occasion d'énormes placements financiers aux États-Unis.

On ne voit pas, aujourd'hui, que la situation ait véritablement changé. Elle s'est même aggravée. Dans la foulée de la politique des présidents républicains Nixon et Reagan, les États-Unis n'ont cessé, depuis 25 ans, de creuser leur déficit public grâce à la fabrication monétaire ou l'émission massive de bons du trésor. Même si la France se libérait du carcan monétaire européen, elle serait très vite confrontée à une sanction des marchés financiers si elle cherchait à reproduire la politique économique du début des années 1980, même dans une version atténuée. En effet, les marchés, les agences de notation, les créanciers du pays, seront d'autant plus intraitables avec la France qu'ils resteront laxistes avec les États-Unis. De plus, il se passerait une répétition des années 1968-1992 en Europe : une réévaluation régulière du deutsche mark considéré comme une monnaie refuge et un manque de confiance des investisseurs étrangers dans la stabilité monétaire française.

Ce n'est pas d'un 1983 à l'envers que nous avons besoin ; c'est du retour à une politique économique qui corresponde aux besoins du pays : on vante régulièrement le modèle allemand sans voir qu'il est la traduction économique d'un comportement social. L'Allemagne est un pays où les corps intermédiaires ont toujours été puissants et l'Etat, rarement unifié, le plus souvent faible. L'économie allemande peut se passer d'un État protecteur-elle peut même se payer le luxe de faire l'apologie d'une économie uniquement fondée sur les règles libérales de la concurrence- parce que le corps social allemand s'est doté depuis longtemps de nombreux mécanismes de protection. Les entreprises allemandes se regroupent dans des associations puissantes, qui permettent une profonde solidarité lorsque le les acteurs économiques du pays sont engagés à l'étranger, et qui expliquent la capacité d'adaptation régulière de l'économie du pays à l'environnement proche ou lointain. Les syndicats allemands, même s'ils ont perdu de leurs effectifs, sont bien connus pour leur cohésion et leur capacité à opposer un front uni, dans la modération, aux représentants du patronat. Si l'on décrivait dans le détail les corps intermédiaires allemands, il faudrait parler des associations étudiantes, des corporations de toutes sortes, des régionalismes, etc. L'Allemagne est un pays qui a longtemps découragé les investisseurs étrangers par les participations financières croisées entre les banques et le secteur industriel et qui sait aujourd'hui encore pratiquer avec virtuosité le patriotisme économique. Il est rare que les hommes politiques allemands affirment, à la manière française, une stratégie industrielle ; en revanche, le pays a su, avec une persévérance remarquable, imposer l'idée que son modèle ordo-libéral était le plus approprié au développement des institutions européennes et que la monnaie unique de l'Union devait répondre aux critères monétaires allemands. Autant on peut dire que le modèle économique allemand est admirable de flexibilité et de capacité de rebondissement depuis les années difficiles d'après réunification, autant on peut parier que l'Europe ne sortira pas de ses difficultés présentes tant qu'elle tentera d'appliquer le modèle allemand à l'ensemble de l'Union européenne.

Il est grand temps de revenir à ce qui fait la force de l'Europe. Chaque pays doit être en mesure de développer le modèle économique le plus conforme à son histoire, aux besoins de son corps social, de ses capacités d'innovation. Et tous ces modèles particuliers contribueront à la réalisation des objectifs européens communs car l'Europe est toujours forte de sa diversité. En France, la cohésion sociale est assurée, depuis des décennies, sinon des siècles, par l'engagement de l'État. C'est la politique qui a construit notre nation et non la langue, la culture ou la cohésion familiale comme en Allemagne. On peut, à juste titre, se plaindre de l'inefficacité fréquente de l'État français ; il serait en revanche absurde de ne pas chercher les moyens d'un nouveau type de pilotage du pays par un État réduit et rendu plus efficace.

L'Europe se portera mieux dès lors que la méthode délétère de la fuite en avant dans un pseudo-fédéralisme aura été remplacée par la seule union européenne réaliste : l'accord sur des objectifs ambitieux et le libre choix laissé à tous les membres de l'union quant aux moyens d'atteindre ces objectifs. La méthode dont je parle n'est pas une utopie. Je l'ai vu appliquer, durant trois ans, à la réforme des universités en France. Le gouvernement n'a pas cherché des constructions européennes compliquées, il s'est contenté de tout mettre en oeuvre pour se rapprocher des objectifs de Lisbonne concernant l'économie de la connaissance. Lorsque, pour la politique des investissements d'avenir, on a regardé ce qui s'était fait en Allemagne quelques années plus tôt, c'est un jugement critique qui a été porté : il s'est agi non seulement de reprendre certaines des réussites du programme d'initiative d'excellence allemand mais aussi d'éviter de reprendre ses erreurs-c'est ainsi qu'il a été décidé d'accorder aux universités d'excellence française non pas de l'argent consommable pendant cinq ans mais une dotation dont les intérêts aideraient à mieux calibrer les projets et serviraient à financer les projets de long terme. Je suis même convaincu que si le pays n'avait pas été partiellement paralysé par un système monétaire européen rigide, il aurait été possible d'investir encore plus et encore mieux qu'on ne l'a fait dans la reconstruction des universités françaises - au service d'une communauté européenne des étudiants et des universitaires européens

La formule du 1983 à l'envers est éminemment sympathique mais elle n'est pas adaptée aux intérêts de la France ni de l'Europe dans un monde qui connaîtra peut-être, d'ici à deux ans, l'éclatement du système euro, mais aussi l'emballement toujours plus incontrôlable de la politique monétaire américaine en même temps que la concurrence toujours plus redoutable des nouvelles puissances économiques d'Amérique latine ou d'Asie. Ce qu'il nous faut, ce sont des objectifs ambitieux pour l'Europe et un Etat français qui crée le cadre favorable à l'atteinte de ces objectifs.

Jeudi 10 Mai 2012
Edouard Husson
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