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Dans Le Monde daté de Dimanche 20/Lundi 21 Mai, Robert Badinter a besoin d'une page pour dénoncer la présence des anciens présidents de la République au Conseil Constitutionnel. L'homme tant admiré pour son élégance, sa distance, sa maîtrise des questions juridiques, sa fidélité aux Lumières, a du mal à se contenir. Il dénonce avec une passion pas du tout dissimulée une "insupportable exception française"; lui qui fit abolit la peine de mort, invoque l'autorité d'un pays où l'on pratique de plus en plus la peine de mort, les Etats-Unis, et il admire le ricanement de juristes américains se gaussant à la perspective que Carter, Bush père et fils et Clinton siègent dans la même enceinte, la Cour Suprême.

Et pourquoi ne gagnons-nous pas à rassembler dans la même assemblée restreinte de Sages tous nos anciens présidents de la République encore vivants? allais-je demander, croyant qu'il s'agit du fond de l'affaire et sensible à l'idée qu'une telle somme d'expérience puisse être utile pour mieux guider le "cher et vieux pays". Mais non! Ce n'est pas le fond des choses qui intéresse Maître Badinter. C'est de lui qu'il veut parler.

Au beau milieu de la page, on lit: "En 1989, je proposai que soit reconnu aux justiciables français le droit de demander etc...". Dans ce qui précédait, M. Badinter avait retracé l'histoire de l'institution sous la Vè République, jusqu'à lui, homme de la mutation décisive, alors qu'il était depuis trois ans président du Conseil Constitutionnel, à l'occasion du bicentenaire de la Révolution. Evidemment, la "question prioritaire de constitutionnalité", c'est l' idée du seul Badinter; Nicolas Sarkozy n'a fait que la mettre en oeuvre vingt ans après que notre dernière Lumière l'avait formulée. Il faut reconnaître les vraies hiérarchies: toute l'histoire du Conseil Constitutionnel de 1958 à 1986 menait à la présidence de l'institution par M. Badinter. Au coeur de son mandat à la tête du Conseil, il lança toute l'histoire ultérieure de cet aréopage. Ah! détestable majorité sénatoriale qui refusa l'idée sortie du cerveau fertile de notre illustrissime juriste au début des années 1990; et sympathique Président Sarkozy, pour l'occasion, qui la fit entrer dans la réforme constitutionnelle de 2008. Tout menait à M. Badinter avant 1989; tout découle de lui depuis cette date.

Seulement voilà, malgré ces considérations, tout se gâte.

M. Badinter lui-même ne pourra jamais traiter des questions prioritaires de constitutionnalité présentées au Conseil: il en a été membre pendant neuf ans, conformément à la Constitution. Seuls les anciens présidents en sont membres à vie. Or Valéry Giscard d'Estaing, qui y siège, de droit, depuis trente ans, a l'arrogance de ne pas aimer la "question prioritaire de constitutionnalité". Mais le plus déplorable est encore à venir: rendez-vous compte, Nicolas Sarkozy est un si jeune ancien président, qu'il siègera peut-être quarante ans dans cette assemblée des Sages. Et François Hollande, lui aussi, déplore M. Badinter, est bien jeune encore. Même s'il commençait à siéger au Conseil dans dix ans seulement, il aurait lui aussi de longues années devant lui. Ah! ce terrible allongement de la durée de la vie! Et ce racourcissement du mandat présidentiel qui permet aux anciens présidents de venir siéger encore plus tôt que de raison! Horrible vision! "Je n'ai siégé que neuf ans et eux le pourront trois fois plus, quatre fois même! Abolissons tout cela".

"Nous attendons donc du président Hollande qu'à l'occasion de la révision annoncée du statut du président de la République, il soit mis un terme à cette insoutenable exception française" conclut Maître Badinter. De la part d'un républicain, quel magnifique pluriel de majesté!
Rédigé par Edouard Husson le Vendredi 25 Mai 2012 à 00:12 | Permalien Digg Del.icio.us Wikio Facebook Google Twitter LinkedIn Viadeo WikioEs

Le système monde/Global Studies

Nous avons retenu de l'historiographie française de la deuxième moitié du XXè siècle, la notion de "longue durée". Braudel et ses collègues pensaient essentiellement à des phénomènes structurels. Mais il y a aussi des erreurs conceptuelles de longue durée, de longue portée, j'en donnerai ici quelques exemples:

1. Notre campagne électorale a été remplie de dénonciations des "riches" et des hauts revenus. Une partie de notre discours politique se fonde sur l'idée qu'il suffirait de s'attaquer aux disparités de revenus, par la taxation et la redistribution, pour résoudre les problèmes de la société française. Un tel discours, répandu jusque dans les constructions élaborées des argumentaires politiques, témoigne d'une incompréhension profonde de la modernité économique. Dans ses Considérations sur la monnaie de 1691, John Locke a identifié la spécificité de l'économie moderne: l'épargne s'y substitue à la thésaurisation; et la circulation monétaire régulée par le taux à intérêt au pillage des ressources thésaurisées. La question n'est pas de savoir si un individu a un très haut revenu mais de savoir où il investit son épargne. Voilà pourquoi l'idée d'imposer massivement les hauts revenus est totalement contre-productive: il vaut mieux les attirer sur le territoire national et mettre en place des mécanismes incitatifs à l'investissement: taux maximal d'imposition peu élevé, encouragement au mécénat par la fiscalité etc... Sinon l'argent va chercher ailleurs des occasions d'investissement et de fructification. C'est ce que la tradition socialiste dénonce comme "le mur de l'argent"; en fait, c'est la chasse aux hauts revenus qui appauvrit un pays dans les conditions de l'économie moderne. Le haut revenu est la reconnaissance d'une valeur où se cumulent à la fois le travail, le talent, la créativité, la capacité à se trouver au bon endroit au bon moment etc...Décourager les hauts revenus c'est faire diminuer l'attrativité d'un pays. En revanche, tout doit être fait pour détourner de la thésaurisation, encourager les hauts revenus à l'investissement, au crédit, à l'action caritative, au mécenat culturel, universitaire etc...

2. Une deuxième erreur vient se nicher dans la première: la focalisation sur la "valeur travail". Cette erreur remonte à Adam Smith et Ricardo - et elle a été définitivement figée par Marx. Le prix d'un produit serait la traduction de la seule quantité de travail qu'il a fallu pour le réaliser. Au discours sur la taxation des hauts revenus s'oppose un discours sur le retour à la valorisation du travail. Les économistes du Moyen-Age et de la Renaissance savaient mieux que ceux du XIXè siècle que la valeur est une réalité très complexe: non seulement la matière première et la quantité de travail contribuent à la constituer mais aussi le coût du transport, la demande, la valeur subjective portée à une marque, l'endroit où le produit est vendu etc... "Travailler plus pour gagner plus" est une illusion, tout autant que l'imposition élévée des hauts revenus, si l'on ne crée pas les conditions d'un environnement attractif où le travail de l'individu peut se déployer. Vous aurez beau travailler plus, si les capitaux fuient votre pays, vous ne gagnerez rien de plus; au contraire, vous aurez le sentiment d'être floué. Le meilleur service à rendre aux salariés, c'est de rendre le pays attractif aux investissements de manière à ce qu'ils puissent participer à l'augmentation des profits des entreprises dans lesquelles ils travaillent. Marx a fondé toute sa fable de l'exploitation du travail par le capital sur une incompréhension de leur interdépendance dans la constitution de la valeur. Les adversaires de Marx ne font souvent que revenir aux économistes chez qui l'intellectuel barbu s'est formé. Sans voir qu'une réflexion fondée sur la seule valeur-travail ne permet pas de sortir de la crise.

3. Depuis les années 1960, des économistes, Mundell le premier, ont travaillé sur la notion de "zone monétaire optimale". Pour s'accommoder d'une monnaie unique, un ensemble de pays devrait disposer d'une forte mobilité des facteurs de productions, d'une flexibilité des prix et des salaires, d'une harmonisation fiscale etc...Il était possible, avant Maastricht, de constater que toutes les conditions n'étaient pas réunies pour l'introduction de l'euro. La priorité aurait dû être de créer les conditions permettant l'introduction de l'euro; au lieu de cela on a pensé que l'euro créerait, par sa seule existence, les conditions d'une zone monétaire optimale. Erreur chèrement payée aujourd'hui. L'union monétaire n'a pas créé l'union politique ni la société européenne dont rêvaient Valéry Giscard d'Estaing, Jacques Delors ou François Mitterrand. Elle a figé les relations entre des sociétés différentes, dont l'harmonisation des conditions socio-économiques aurait dû être le préalable à tout le reste. Mais une telle harmonisation ne se décrète pas, elle prend du temps, elle devrait résulter d'un esprit européen. Or celui-ci existe-t-il? Nous ne pouvons que le souhaiter mais il faut favoriser son émergence. L'espace européen des universités y est propice mais il est encore imparfaitement abouti. L'économie vient s'enraciner dans une culture, la monnaie est en partie la traduction d'un état de fait politique. Créons l'Europe politique, nous ferons ensuite sans peine une monnaie européenne.
Rédigé par Edouard Husson le Mercredi 23 Mai 2012 à 23:24 | Permalien Digg Del.icio.us Wikio Facebook Google Twitter LinkedIn Viadeo WikioEs
J'avoue ne plus supporter les précautions qui sont prises avec l'Allemagne. Un pays européen, la Grèce, berceau de la démocratie puis centre du christianisme oriental, peuple de héros luttant pour leur indépendance nationale au XIXè siècle et contre le fascisme durant la Seconde Guerre mondiale, est en train d'être asphyxié à petit feu, privé de toute avenir, vidé de sa substance! Et il faudrait demander à l'Allemagne de bien vouloir adhérer à un pacte de croissance? 45% des jeunes Espagnols, diplômés d'un pays qui possède parmi les meilleures universités d'Europe, sont au chômage! Et il faudrait prier l'Allemagne de "faire un peu d'inflation"? L'Italie, peut-être la France demain, sont mis sous pression par des marchés financiers qui prennent les dirigeants européens à la lettre - "Vous nous promettez des réformes structurelles; montrez les nous!". Et nous attendons avec anxiété un battement de cils d'Angela?

Mais sommes-nous devenus incapables, nous autres Européens, de regarder le monde autour de nous? Avons-nous, Français, peuple libre à ce qu'on disait, perdu tout sens critique?

Les Etats-Unis s'endettent massivement depuis cinq décennies, au point de fragiliser régulièrement l'économie mondiale (1968, 1973, 1978, 1987, 2000, 2007) et l'Allemagne continue à croire que le rachat par la BCE de toutes les dettes publiques européennes fragiliserait la monnaie européenne? Et nous acceptons ce raisonnement?

La Chine ou les pays du Golfe sont prêts à investir dans l'économie européenne, massivement, et nous nous privons de telles occasions par absence de stratégie européenne lisible? Nous nous refusons à croire dans l'avenir du continent?

Il est un principe d'organisation qu'il faut substituer à l'actuelle "bundesrepublikanisation" de l'Union européenne: entendons-nous sur des objectifs ambitieux, très ambitieux, même, pour l'Europe; mais laissons chaque pays faire comme il entend. Et jugeons chaque pays sur la question de savoir s'il atteint les objectifs fixés, non sur celle de savoir s'il s'est conforme aux principes de l'orthodoxie ordo-libérale (tout en constatant, année après année que les objectifs ne sont pas atteints).

Les marchés, nous dira-t-on, n'accepteraient pas une telle démarche. Mais on raisonne mal, en l'occurrence. Ce que les marchés reprochent à nos pays, c'est le fait de ne pas tenir la stratégie promise. Ce qui a été sanctionné, en 1983, c'était la relativement mauvaise gestion des finances publiques, non le programme socialiste en soi. Si la France, à cette date, était revenue, pour elle-même, à l'équilibre budgétaire, et avait affiché, mais dans le respect de son propre écosystème, des "réformes structurelles" conformes aux capacités et à l'histoire du pays (sur le modèle de ce qu'avaient mis en place Charles de Gaulle et Jacques Rueff en 1958), on n'aurait jamais eu l'évolution ultérieure vers les rigidités de la monnaie unique européenne (simple extension des principes gouvernant le deutsche mark à plusieurs pays).

Les marchés aiment constater qu'un pays atteint les objectifs qu'il s'est fixés; ils n'ont pas de modèle a priori; ils sont inflationnistes face à l'économie américaine et monétaristes face à l'Europe. Pourquoi serait-il scandaleux que l'Etat intervînt dans l'économie française pourvu que l'équilibre budgétaire de notre pays fût atteint? Est-ce plus scandaleux que les mille et une normes à respecter sur le sol allemand qui protègent les produits allemands de la concurrence étrangère? Aucun pays ne vit dans un monde de la "concurrence pure et parfaite" et ne la respecte pour soi-même.

Pourquoi devrions-nous continuer à nous soumettre à un taux d'intérêt unique dans une zone monétaire qui n'est pas optimale alors qu'il serait possible de laisser fixer par chaque pays le niveau des réserves en euros qu'il entend conserver pour garantir sa monnaie nationale - imaginons l'euro, redevenu monnaie commune et indexé sur les métaux précieux ou sur un panier de matières premières, jouant le rôle de monnaie de réserve des partenaires européens? Un pays ayant vu ses réserves en "euros-or" baisser serait naturellement conduit à exporter plus pour les reconstituer; au contraire, un pays excédentaire se mettrait à importer - un principe formulé par John Locke dès 1691, et qui a fait la solidité du capitalisme jusqu'en 1914 ou pendant les Trente Glorieuses.

Avant de fixer les cadres d'un nouveau système, il faut envisager un programme européen où l'on commencerait par injecter massivement des liquidités, à l'anglo-saxonne, dans les économies européennes, pour les faire repartir. Et que les rentiers vieillissants d'outre-Rhin ne jouent pas les pères La Vertu! Que pèseront ces liquidités face au déversement permanent de bons du trésor américains sur le monde? Si les épargnants allemands veulent conserver leurs économies, ils n'ont pas intérêt à se retrouver, vieillards grabataires privés de tout soin à domicile,seuls au milieu d'une Europe exsangue. Ensuite, une fois l'économie ayant pu disposer des liquidités nécessaires, on pourrait fixer des objectifs ambitieux de croissance; on laisserait aux pays le choix des moyens utilisés pour les atteindre pourvu que leurs budgets soient en équilibre et le libre-échange soit respecté entre pays de l'Union. Retrouvons une stratégie européenne fondée d'abord sur une création monétaire adaptée au potentiel de nos appareils productifs et à la qualité de formation de notre force de travail et nous verrons les marchés parier à nouveau sur l'Europe.

Nous ne pouvons pas laisser un continent entier mourir d'assèchement monétaire quand le reste du monde nage dans les excès de liquidités. Nous ne pouvons pas accepter que la jeunesse d'Europe, qui reçoit partout en Europe des formations qui sont parmi les meilleures du monde, soit sacrifiée à une politique de la rente à courte vue. Nous devons parler haut et fort à l'Allemagne!
Rédigé par Edouard Husson le Mardi 15 Mai 2012 à 23:29 | Permalien Digg Del.icio.us Wikio Facebook Google Twitter LinkedIn Viadeo WikioEs

Chronique

Gros revers pour le parti de Madame Merkel: il n´obtient que 26% des voix aux élections régionales anticipées de Rhénanie du Nord-Westphalie, soit 9 points de moins qu´ en 2010. Le SPD a gagné 4 points, à 38% et les Verts restent aux environ de 12%, ce qui permet une majorité "rouge-verte". Les libéraux sont à 8%. Non moins frappant est la descente de La Gauche (Die Linke) en dessous des 5% requis pour avoir des représentants et la percée des "pirates internautes", le Piratenpartei, à 7%. Il est difficile de tirer des conclusions définitives pour les élections au Bundestag de l'année prochaine car l'abstention est de 40%.

L'effet immédiat est cependant évident: Madame Merkel abordera affaiblie son rendez-vous avec Francois Hollande, mardi après-midi; ce qui ne veut pas dire qu'elle sera plus conciliante, au contraire: elle risque d'´être d´autant plus intransigeante qu' elle doit réaffirmer son leadership auprès de ses électeurs, conservateurs et âgés, pour qui il est impensable que l' Allemagne finance le laxisme des pays voisins. Madame Merkel a peu de marge de manoeuvre: le FDP s'est resfait une santé, en Rhénanie du Nord, en attirant les décus de Madame Merkel dans l'électorat actif. Pour gagner les élections en 2013, le chancelier allemand devra mobiliser les abstentionnistes mais ils se trouvent surtout dans les milieux populaires, qui ne se reconnaissent plus dans les Volksparteien, les partis naguère dotés d'une audience de masse que furent, jusqu'à la fin du XXè siècle les chrétiens- et les sociaux-démocrates.

On se trouve dans une situation paradoxale: au moment où la crise grecque est repartie de plus belle, où l' Espagne vacille et l' Italie ou la France se demandent quel sort vont leur réserver les marchés financiers, il n' existe plus de leadership européen. Le chancelier allemand, qui voit son autorité ébranlée à l' intérieur, doit apprendre à travailler avec un nouveau président francais, opposé à la rigueur; le peuple souverain s'est révolté en Grèce; les gouvernements européens tombent les uns après les autres.

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Jeudi soir dernier, j'ai eu le privilège d'entendre l'ancien chancelier Gerhard Schröder, qui donnait une conférence à Paris, devant un cercle restreint d'auditeurs. La conférence devait porter sur les moyens de sortir de la crise de l' euro. Et bien, Monsieur Schröder n'a parlé que de l'Allemagne. Il a vanté sa politique de réformes, regretté que les partenaires européens doivent appliquer cette même politique, indispensable, en pleine crise. Il n' a proposé aucun élément d' alternative aux politiques actuelles. Tous devraient faire comme l' Allemagne et l'évolution de la construction européenne est dans la transposition des institutions allemandes aux institutions européennes: le Parlement européen en Bundestag élisant le président de la commission devenue gouvernement. Le Conseil européen devenu un Bundesrat etc...En l'écoutant, on comprenait mieux que tout l´energie politique de Monsieur Schröder fut employée, durant de longues années, à amener le SPD à penser et agir comme le mainstream des élites européennes; quand il s'est mis à parler politique, c'est d'ailleurs la ligne qu' il a suggérée au nouveau président francais. Lorsqu' on a posé à M. Schröder la question de la sortie de la Grèce de l' euro, il s' est écrié que ce serait suicidaire pour Athènes: le pays dévaluerait mais ne fabriquerait rien d' exportable et devrait continuer à rembourser ses dettes en euro.

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Le plus intéressant dans une conférence de ce type, ce sont les sujets esquivés. M. Schröder s'est arrêté quand il commencait à reconnaître que l' Union risquait d' être bien impuissante si on avait affaire à une crise non plus grecque mais espagnole ou italienne. Mais alors pourquoi s' obstiner à faire comme si la solution pour l' Europe était dans "plus d'Europe" et "plus de modèle allemand"? M. Schröder pense comme quasiment toute la classe politique de son pays que la construction d' une Europe fédérale sur le modèle allemand a été et reste la seule manière de garantir la répétition des trois décennies terribles (1914-1945): guerres européennes, destruction de la monnaie et crime du fascisme. Beaucoup d'Européens pensent encore de même: après le déluge il n' y avait pas d' autre perspective pour l' humanité que la construction de la Tour de Babel; et, forcément, les constructeurs de Babel croient qu' ils vont réussir à construire la tour, au-delà du raisonnable.

Malgré la cacophonie européenne actuelle, espérons qu'il est encore temps d'arrêter les frais et de poser les bases d' une meilleure Europe: oeuvrant à un système monétaire mondial et où les peuples se sentent bien car une vraie subsidiarité y sera pratiquée.





Rédigé par Edouard Husson le Dimanche 13 Mai 2012 à 22:23 | Permalien Digg Del.icio.us Wikio Facebook Google Twitter LinkedIn Viadeo WikioEs
L'un de mes amis, qui s'apprêtait à voter François Hollande, me le disait, il y a quelques semaines, avec un grand sourire : « le système monétaire européen va connaître des secousses profondes. François Hollande aura été élu au bon moment, celui où toutes les contraintes imposées en 1983 vont éclater. En fait, ajoutait-il, nous allons vivre un 1983 à l'envers. »

Une telle idée est bien compréhensible venant de quelqu'un qui avait voté François Mitterrand en 1981. On se rappelle l'espoir suscité par l'élection de la gauche, derrière François Mitterrand, le 10 mai 1981, il y a 31 ans exactement. Puis, deux ans plus tard, est venue le la déception, pour beaucoup de militants de gauche, celle de l'alignement sur la politique de la monnaie forte préconisée par l'Allemagne. Après un cycle de trois décennies, l'une de "franc fort" et les deux autres de monnaie unique européenne, au moment où le peuple grec rejette majoritairement la politique d'austérité, où l'Espagne connaît une montée du chômage sans précédent, et où certains experts s'inquiètent pour le financement de la dette publique italienne ou française, il est possible de caresser l'espoir d'un éclatement du système, et du retour à toutes les marges de manoeuvre imaginables.

J'avoue cependant ne pas croire à ce scénario. Si l'on revient à 1981, il faut se rappeler un fait paradoxal : les marchés financiers ont rapidement sanctionné la politique de relance française, alors même qu'elle n'avait rien d'excessif en termes de dépenses publiques, mais parallèlement ils ont encouragé une autre politique de relance, celle-là menée dans des dimensions bien plus importantes, je veux dire le reaganisme. Contrairement à ce que beaucoup croient, la politique du président des États-Unis au début des années 1980, n'avait absolument rien de libéral. Il s'agissait d'une politique de réduction des dépenses sociales au profit de l'expansion des dépenses militaires ; on pourrait dire aussi le passage d'un keynésianisme du temps de paix à un keynésianisme militaire. Normalement, les marchés financiers auraient dû sanctionner la politique économique américaine beaucoup plus durement que la politique économique de François Mitterrand à la même époque. Mais il y avait une différence fondamentale : à la différence de la France, les États-Unis possédaient la monnaie de réserve internationale ; donc, contre toutes les règles de la théorie économique, le marché, non seulement, acceptait les immenses déficits américains mais il les encourageait car ils étaient l'occasion d'énormes placements financiers aux États-Unis.

On ne voit pas, aujourd'hui, que la situation ait véritablement changé. Elle s'est même aggravée. Dans la foulée de la politique des présidents républicains Nixon et Reagan, les États-Unis n'ont cessé, depuis 25 ans, de creuser leur déficit public grâce à la fabrication monétaire ou l'émission massive de bons du trésor. Même si la France se libérait du carcan monétaire européen, elle serait très vite confrontée à une sanction des marchés financiers si elle cherchait à reproduire la politique économique du début des années 1980, même dans une version atténuée. En effet, les marchés, les agences de notation, les créanciers du pays, seront d'autant plus intraitables avec la France qu'ils resteront laxistes avec les États-Unis. De plus, il se passerait une répétition des années 1968-1992 en Europe : une réévaluation régulière du deutsche mark considéré comme une monnaie refuge et un manque de confiance des investisseurs étrangers dans la stabilité monétaire française.

Ce n'est pas d'un 1983 à l'envers que nous avons besoin ; c'est du retour à une politique économique qui corresponde aux besoins du pays : on vante régulièrement le modèle allemand sans voir qu'il est la traduction économique d'un comportement social. L'Allemagne est un pays où les corps intermédiaires ont toujours été puissants et l'Etat, rarement unifié, le plus souvent faible. L'économie allemande peut se passer d'un État protecteur-elle peut même se payer le luxe de faire l'apologie d'une économie uniquement fondée sur les règles libérales de la concurrence- parce que le corps social allemand s'est doté depuis longtemps de nombreux mécanismes de protection. Les entreprises allemandes se regroupent dans des associations puissantes, qui permettent une profonde solidarité lorsque le les acteurs économiques du pays sont engagés à l'étranger, et qui expliquent la capacité d'adaptation régulière de l'économie du pays à l'environnement proche ou lointain. Les syndicats allemands, même s'ils ont perdu de leurs effectifs, sont bien connus pour leur cohésion et leur capacité à opposer un front uni, dans la modération, aux représentants du patronat. Si l'on décrivait dans le détail les corps intermédiaires allemands, il faudrait parler des associations étudiantes, des corporations de toutes sortes, des régionalismes, etc. L'Allemagne est un pays qui a longtemps découragé les investisseurs étrangers par les participations financières croisées entre les banques et le secteur industriel et qui sait aujourd'hui encore pratiquer avec virtuosité le patriotisme économique. Il est rare que les hommes politiques allemands affirment, à la manière française, une stratégie industrielle ; en revanche, le pays a su, avec une persévérance remarquable, imposer l'idée que son modèle ordo-libéral était le plus approprié au développement des institutions européennes et que la monnaie unique de l'Union devait répondre aux critères monétaires allemands. Autant on peut dire que le modèle économique allemand est admirable de flexibilité et de capacité de rebondissement depuis les années difficiles d'après réunification, autant on peut parier que l'Europe ne sortira pas de ses difficultés présentes tant qu'elle tentera d'appliquer le modèle allemand à l'ensemble de l'Union européenne.

Il est grand temps de revenir à ce qui fait la force de l'Europe. Chaque pays doit être en mesure de développer le modèle économique le plus conforme à son histoire, aux besoins de son corps social, de ses capacités d'innovation. Et tous ces modèles particuliers contribueront à la réalisation des objectifs européens communs car l'Europe est toujours forte de sa diversité. En France, la cohésion sociale est assurée, depuis des décennies, sinon des siècles, par l'engagement de l'État. C'est la politique qui a construit notre nation et non la langue, la culture ou la cohésion familiale comme en Allemagne. On peut, à juste titre, se plaindre de l'inefficacité fréquente de l'État français ; il serait en revanche absurde de ne pas chercher les moyens d'un nouveau type de pilotage du pays par un État réduit et rendu plus efficace.

L'Europe se portera mieux dès lors que la méthode délétère de la fuite en avant dans un pseudo-fédéralisme aura été remplacée par la seule union européenne réaliste : l'accord sur des objectifs ambitieux et le libre choix laissé à tous les membres de l'union quant aux moyens d'atteindre ces objectifs. La méthode dont je parle n'est pas une utopie. Je l'ai vu appliquer, durant trois ans, à la réforme des universités en France. Le gouvernement n'a pas cherché des constructions européennes compliquées, il s'est contenté de tout mettre en oeuvre pour se rapprocher des objectifs de Lisbonne concernant l'économie de la connaissance. Lorsque, pour la politique des investissements d'avenir, on a regardé ce qui s'était fait en Allemagne quelques années plus tôt, c'est un jugement critique qui a été porté : il s'est agi non seulement de reprendre certaines des réussites du programme d'initiative d'excellence allemand mais aussi d'éviter de reprendre ses erreurs-c'est ainsi qu'il a été décidé d'accorder aux universités d'excellence française non pas de l'argent consommable pendant cinq ans mais une dotation dont les intérêts aideraient à mieux calibrer les projets et serviraient à financer les projets de long terme. Je suis même convaincu que si le pays n'avait pas été partiellement paralysé par un système monétaire européen rigide, il aurait été possible d'investir encore plus et encore mieux qu'on ne l'a fait dans la reconstruction des universités françaises - au service d'une communauté européenne des étudiants et des universitaires européens

La formule du 1983 à l'envers est éminemment sympathique mais elle n'est pas adaptée aux intérêts de la France ni de l'Europe dans un monde qui connaîtra peut-être, d'ici à deux ans, l'éclatement du système euro, mais aussi l'emballement toujours plus incontrôlable de la politique monétaire américaine en même temps que la concurrence toujours plus redoutable des nouvelles puissances économiques d'Amérique latine ou d'Asie. Ce qu'il nous faut, ce sont des objectifs ambitieux pour l'Europe et un Etat français qui crée le cadre favorable à l'atteinte de ces objectifs.
Rédigé par Edouard Husson le Jeudi 10 Mai 2012 à 23:19 | Permalien Digg Del.icio.us Wikio Facebook Google Twitter LinkedIn Viadeo WikioEs
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