Le Blog d'Edouard Husson

Apocalypse Hitler

Des images impressionnantes, quelquefois inédites, mais un texte de présentation lacunaire ou erroné



Il s'agit sans aucun doute d'un documentaire intéressant. Et l'on saluera le gros travail effectué par le Professeur Jean-Paul Bled, conseiller historique du film, et son équipe, sur le sujet.

Comme pour leur film sur la Seconde Guerre mondiale, les auteurs ont décidé de colorer les films en noir et blanc de l'époque. Pour ma part, je pense que l'histoire de la période ne peut qu'y gagner. La débauche de couleurs des cérémonies de Nuremberg ressort particulièrement bien et fait encore mieux comprendre la fascination qu'elles pouvaient exercer; de même la coloration des images de la Vienne qu'a connue le jeune Hitler est bienvenue.

Sur l'ensemble des deux épisodes, le spectateur ne sera sans doute pas déçu de la somme d'images, certaines inédites, qui lui sont présentées. Le parti pris de s'arrêter en 1930 pour le premier épisode ("La menace") permet de se concentrer sur l'ascension de Hitler. En revanche, le deuxième film a du mal à trouver un terme. Certes les auteurs ne veulent pas empiéter sur la Seconde Guerre mondiale, qu'ils ont déjà traitée, mais, de fait, ils s'arrêtent vers 1935 et font lire à Mathieu Kassovitz quelques passages au futur historique pour anticiper sur les grands événements postérieurs à cette date - apprentis-historiens, ne pas écouter.

J'aurai, au-delà de ces remarques, des critiques majeures envers ce documentaire.


- d'abord l'absurde insistance sur la possible ascendance juive de Hitler, une thèse bien éculée, et dont on se demande bien pourquoi les auteurs la réhabilitent. Que le père de Hitler n'ait pas su l'identité de son vrai géniteur, quoi de plus banal dans une région (Bavière, Nord-Ouest de l'Autriche) où les naissances illégitimes étaient particulièrement nombreuses à cette époque, sans doute liées au système de la famille souche- l'aîné héritant et se mariant laissait peu d'espoirs à des cadets de s'établir. Que Hitler n'ait pas su, contre les critères du régime qu'il avait établi, prouver l'origine de ses quatre grands-parents, certes. Mais de là à nous refaire le coup d'un Hitler peut-être juif, il y a un grand pas, franchi avec désinvolture. Non seulement il aurait fallu creuser dans une autre direction: Hitler a peut-être eu des ancêtres tchèques; mais il aurait fallu se rappeler que la thèse des ancêtres juifs de Hitler est un symptôme de la mauvaise conscience européenne et occidentale vis-à-vis du judéocide: ce serait si pratique de pouvoir se dédouaner de siècles de persécutions culminant dans un génocide et de pouvoir dormir tranquille car un Juif aurait décidé de tuer massivement d'autres Juifs...

- ensuite concernant la présentation de la révolution de 1918-1919 en Allemagne. Les auteurs en restent à la thèse historiquement fausse qu'il y aurait eu un danger communiste en Allemagne fin 1918. Aujourd'hui, l'histoire de la révolution allemande qui suit l'armistice est bien connue. Une majorité d'Allemands souhaitait sortir rapidement des quatre années de conflit. Et un puissant mouvement de la gauche démocratique - celui dont avait rêvé Jaurès pour l'Allemagne dès 1905- était prêt à s'installer au pouvoir, porteur d'un programme de nationalisation de l'industrie lourde et d'exclusion de l'aristocratie de l'accès automatique au commandement militaire. Or, s'il y eut un "coup de poignard" dans le dos fin 1918 en Allemagne, il fut donné par le président du SPD, Friedrich Ebert, à la gauche démocratique. Auteur de l'inoubliable formule "Je hais la révolution comme la peste", il fit alliance avec l'aristocratie militaire pour consolider l'assise du SPD au pouvoir. C'est Ebert qui fit appel aux corps francs pour réprimer les premiers soulèvements d'une partie de la gauche ouvertement révoltée par son attitude - et qui permit la naissance, au cours de l'année 1919, d'un parti communiste allemand irréconciliable avec le SPD et progressivement inféodé à Moscou. L'accusation de social-traîtrise, souvent portée par les communistes allemands envers les sociaux-démocrates, n'était donc pas dénuée de fondement. On aurait aimé qu'un film documentaire monté presque un siècle après la révolution allemande nous fasse grâce de "C'est Staline qui a provoqué l'arrivée de Hitler au pouvoir en entretenant les communistes dans leur intransigeance" - un cliché qui a la vie dure, parce que là aussi l'Europe démocratique et l'Occident libéral aimeraient bien pouvoir reporter toute la responsabilité de l'arrivée au pouvoir du totalitarisme allemand sur un autre totalitarisme...N'est-ce pas Rosa Luxemburg qui, la première, à gauche, a dénoncé le recours par Lénine à la dictature? Et ne fut-elle pas, le 18 janvier 1919, la première victime du fascisme allemand? Son meurtre fut accompli par les membres d'un corps franc, avec l'approbation du SPD. Comme le rappelle le documentaire, treize ans plus tard, le SPD était condamné à faire voter Hindenburg, contre Hitler, à l'élection présidentielle. Quelques mois plus tard, Hindenburg réélu appelait Hitler à la Chancellerie.

- On reste perplexe, cette fois, devant la quasi-absence des crises économiques dans l'énumération des facteurs qui amenèrent Hitler au pouvoir. Il serait temps de présenter le règlement de la Première Guerre mondiale par les Alliés occidentaux sans se tromper de cible. Le traité de Versailles, aussi rancunier fût-il envers les vaincus, aurait été viable sans l'absurde politique monétaire des vainqueurs, qui cassa toute possibilité de reprise durable de l'économie du continent européen. Les peuples sortant de la guerre avaient besoin que l'on remît en circulation l'or monétaire et qu'on dévaluât les signes monétaires nationaux. Au lieu de cela, l'or fut soit thésaurisé par les Etats-Unis (soucieux d'imposer le dollar "as good as gold") ou confisqué (par la France et la Grande-Bretagne à l'Allemagne, privant celle-ci de toute base monétaire alors qu'elle était le pays qui avait émis le plus de monnaie de papier durant la guerre); et la Grande-Bretagne crut que l'honneur lui imposait de ne pas dévaluer la livre. Les vainqueurs furent incapables de rétablir le système monétaire international qui avait permis la prospérité du monde, avant 1914. La vraie question de l'après-Versailles n'était pas celle des réparations mais de la thésaurisation des réserves métalliques du monde par les Etats-Unis d'Amérique: symboliquement nécessaires sur le plan politique, les réparations n'impliquaient pas la thésaurisation de la monnaie métallique, qui, une fois le montant annuel des réparations versé, aurait pu être reprêtée à l'Allemagne comme aux autres pays européens pour assurer leur reconstruction. La base monétaire de l'Allemagne fut une première fois asséchée (entre 1918 et 1922) provoquant la catastrophe inflationniste que l'on sait; puis le règne du dollar de papier conjugué à l'absence de dévaluation de la monnaie britannique contribua à une mauvaise allocation des moyens de crédits, à l'origine de la crise de 1929, du retrait des capitaux américains d'Europe, deux ans plus tard. Enfin, la confiscation de l'or des particuliers et la thésaurisation des réserves métalliques du monde par Roosevelt, pour faire redémarrer l'économie américaine sur une base semi-autarcique, paracheva la catastrophe en 1933-34. Aussi bon politique fût-il, Hitler n'aurait jamais conquis le pouvoir ni asservi l'Europe sans la destruction de la rente allemande puis l'assèchement des flux de capitaux des Etats-Unis vers l'Europe après 1931. Tout cela est singulièrement absent du film.


Samedi 22 Octobre 2011
Edouard Husson