Le Blog d'Edouard Husson

Aux origines du scandale Williamson

Pour comprendre ce qui s’est passé ces dernières semaines, il faut éviter toute vision complotiste de l’histoire. Les grandes controverses naissent souvent d’erreurs commises par les acteurs respectifs d’un événement mais aussi du choc entre des temporalités de rythmes différents. Ici le « temps des médias » est venu interférer avec celui des discussions théologiques de longue haleine.



1. Au moment de la visite du pape Benoît XVI en France, en septembre 2008, Caroline Fourest et Fiametta Venner publient un ouvrage intitulé Les nouveaux soldats du Pape (Edition Panama), dans lequel elles dénoncent, entre autres choses, le rapprochement entre Rome et la mouvance traditionaliste.

2. En octobre 2008, le Père Franz Schmidberger, de la Fraternité Saint Pie X, remanie légèrement un texte rédigé dès le fin des années 1980(« Die Zeitbomben des Zweiten Vatikanischen Konzils », « les bombes à retardement du Concile Vatican II », texte consultable en allemand sur www.fsspx.info/media/pdf/Begleitschreiben/pdf) à la fin duquel il propose une rapprochement en trois étapes entre le pape et les « vrais catholiques » que sont restés, à ses yeux, les traditionalistes. Il y explique que le Motu Proprio de Benoît XVI est un petit pas dans la bonne direction, que la levée de l’excommunication représentera la fin de la première étape. La deuxième étape sera un « dialogue théologique sur l’œcuménisme, la liberté de religion et la collégialité » : le prêtre traditionaliste y refuse un simple accord pratique comme celui que propose le Cardinal Castrillon Horos. La troisième étape, explique-t-il, ne pourra venir qu’après qu’un accord aura été trouvé sur les questions théologiques ; il s’agira de trouver la structure appropriée pour la réintégration pleine et entière de la Fraternité dans l’Eglise.

3. En novembre 2008, Monseigneur Richard Williamson, l’un des quatre évêques ordonnés par Monseigneur Lefèvre, se rend à Zaitkofen en Allemagne, pour ordonner diacre un Suédois, Sten Sandmark (Der Spiegel, 19.01.2004). La télévision suédoise couvre l’événement car il y a là un sujet d’étonnement et de scandale pour l’opinion suédoise : un luthérien d’origine, qui sera ordonné prêtre, d’ici quelque temps, dans la Fraternité Saint Pie X, et permettra donc à celle-ci de prendre pied en Suède. Les réalisateurs du reportage ont été informés par Caroline Fourest et Fiametta Venner, qu’ils ont consultées (www.lemonde.fr 5.2.2009), des opinions négationnistes de Richard Williamson, déjà exprimées en avril 1989 lors d’un séjour du Britannique au Québec(www.fr.wikipedia.org/Richard_Williamson ). On a, dans l’état actuel des connaissances, toutes les raisons de croire les responsables de la chaîne STV, lorsqu’ils affirment avoir programmé pour le 21 janvier 2009 la diffusion du reportage, sans imaginer la coïncidence avec une levée d’excommunication que personne ne savait si proche – sauf peut-être du côté intégriste. Les propos de Williamson étaient suffisamment sensationnels pour faire du bruit, au moins en Suède.

4. En décembre 2008, le texte du Père Franz Schmidberger est envoyé à tous les évêques allemands. Il s’agit sans doute d’une manière de faire pression sur le pape : de lui indiquer qu’il ne peut pas y avoir de compromis entre la « foi pure » conservée par les traditionalistes et les « modernistes » de la conférence épiscopale allemande. Bientôt commence à circuler l’information que le texte de Schmidberger contient un passage refusant la logique de Nostra Aetate, rejetant la formule de Jean-Paul II sur les « frères aînés » et expliquant que les « Juifs d’aujourd’hui (…) sont co-responsables du déicide tant qu’ils ne prennent pas leur distance d’avec la faute de leurs ancêtres en reconnaissant la divinité de Jésus et en se faisant baptiser ». Le Zentralrat der Juden est informé sur ce passage et réclame une prise de distance publique de la part de l’épiscopat allemand (Der Spiegel, 19.01.2009).

5. En décembre 2008, toujours, un raidissement s’est, semble-t-il, produit dans une partie des milieux traditionalistes, du fait de conversations bien engagées par Monseigneur Fellay avec Rome, qui font espérer la levée de l’excommunication. Le site sedevacantiste www.virgo-maria.info fait état, le 31 décembre 2008, des inquiétudes de Monseigneur Williamson, une de leur cibles habituelles préférées et se réjouit provisoirement de ce que l’évêque ait repris le langage des sédévacantistes eux-mêmes, parlant d’une « camarilla d’infiltrés » au sein de la Fraternité Saint Pie X. (citation tirée du n’°269 de Tychique, Williamson étant interviewé par Max Barret. Il y est question d’une demande, qui doit être co-signée par les quatre évêques schismatiques, adressée à Rome, de la levée d’excommunication). Monseigneur Williamson est sur une ligne dure encore plus dure que celle du Père Schmidberger, qui réclame un accord théologique avant toute poursuite du dialogue. Il est possible qu’il ait radicalisé son attitude au dernier trimestre 2008 et que les propos tenus lors de l’interview ait fait partie d’une stratégie de radicalisation. En tout cas, le contraste entre le désir de Schmidberger de mener un débat théologique et la provocation monstrueuse de Williamson est bien visible. Schmidberger reste dans la logique de Benoît XVI : celle d’un dialogue mené sur le fond et, si possible dans la discrétion. De ce point de vue, l’épiscopat allemand porte une part de responsabilité dans la crise pour avoir porté – ou laissé porter – sur la place publique des éléments sur le contenu du texte de Schmidberger. Pourquoi ne pas avoir informé le pape plutôt que les journalistes du Spiegel sur le caractère explosif de certains propos de Schmidberger ? A moins qu’on ait affaire à une première manifestation de la désaffection, aujourd’hui bien visible, des Allemands pour « leur pape ».

6. Der Spiegel, dans son numéro du 19 janvier 2009 (4/2009), publie un article de Peter Wensierski intitulé « Problem für den Papst » dans lequel il est question de l’envoi de Schmidberger à l’épiscopat allemand et de la prochaine diffusion de l’interview de Williamson par la télévision suédoise. Si les journalistes du Spiegel, l’un des meilleurs journaux d’investigation du monde, avaient su que la levée de l’excommunication était prochaine, ils l’auraient bien sûr révélée. Mais l’article se contente de parler de négociations bien engagées depuis l’élection de Benoît XVI. L’auteur de l’article est beaucoup plus intéressé par les possibles suites juridiques de l’affaire Williamson : le Zentralrat der Juden envisage de poursuivre Richard Williamson pour négationnisme.

7. On peut donc dire que le Vatican a réussi à garder jusqu’au dernier moment le secret de la signature de la levée d’excommunication par le pape, le 21 janvier 2009, jour même où la télévision suédoise a prévu de diffuser le film. On a donc affaire à deux processus parallèles : la radicalisation des durs, au sein de la Fraternité Saint Pie X (qui sont vraisemblablement les mieux informés sur le rapprochement) mais aussi « à la gauche » de l’Eglise. Parallèlement, le pape a décidé de respecter ce qu’il avait promis : lever l’excommunication afin que le dialogue théologique puisse s’engager et qu’on ne puisse plus dire que le Vatican a mis quelque obstacle psychologique que ce soit au rapprochement. On s’interrogera simplement sur le fait de savoir comment il est possible que le pape n’ait pas été prévenu de la parution de l’article du Spiegel, dont la rédaction avait eu la vidéo de STV entre les mains. Où y a-t-il eu non-communication ? Au niveau de la nonciature en Allemagne ? Au sein du Vatican ? Je pencherai, sans avoir d’informations sur ce point, pour la première hypothèse : il est assez plausible que, n’étant pas informés d’une prochaine décision pontificale (nécessairement tenue secrète pour éviter que les médias ne s’en emparent trop tôt), les services de la nonciature n’ont pas spécialement accéléré une procédure de transmission de l’information. Si erreur au sein de la Curie il y a eu, elle concernerait plutôt le fond du dossier : ne pas avoir traité des informations connues depuis longtemps sur le négationnisme de Monseigneur Williamson. Si j’en crois une source allemande habituellement fiable concernant le pape, il est certain que Benoît XVI n’a pas reçu l’information sur l’interview de Williamson avant de signer la levée d’excommunication.

La suite de la controverse est connue. Je me contenterai de quelques remarques :

- la crise actuelle ne concerne pas seulement le catholicisme. A l’origine du scandale, il y a un ancien anglican, Richard Williamson, et l’ordination diaconale d’un ancien luthérien suédois. On ne peut, d’autre part qu’être frappé par la violence des propos de Madame Merkel, fille de pasteur luthérien, contre Benoît XVI. La Frankfurter Allgemeine Zeitung parlait, dans son édition du 6 février, d’une « déclaration de Kulturkampf » à propos des propos tenus par le chancelier allemand lors d’une conférence de presse, le 3 février 2009. Il faut s’interroger sur ce qui peut motiver des déçus du protestantisme à rejoindre le catholicisme intégriste. Il faut prendre conscience, d’autre part, du rejeu, en Allemagne, de la vieille ligne de rupture religieuse : à partir du moment où les catholiques protestataires et les protestants s’allient, les catholiques fidèles à Rome se retrouvent en position minoritaire, comme au temps de la première unité allemande. On a là un bouleversement considérable par rapport la République d’Adenauer.

- Madame Merkel sait que sa popularité est précaire, en temps de crise économique. Certes, elle n’aime pas le pape, en particulier à cause de thèmes comme l’avortement ou la recherche sur des embryons. Mais sa prise de position est essentiellement un calcul : profiter de ce qu’une partie de l’opinion allemande a basculé dans l’hostilité ouverte à Benoît XVI. Telle est la grande révélation du début de l’année 2009 : la « greffe Benoît XVI » n’a pas pris : les catholiques allemands avaient réagi à l’élection du Cardinal Ratzinger avec des sentiments mitigés. Beaucoup avaient fini par accepter un fait qu’ils ne comprenaient pas : comment le « Panzerkardinal » avait-il pu être élu successeur de Jean-Paul II ? L’opposition est souvent fort entre une Eglise en Allemagne dotée de grands moyens mais faisant passer l’engagement social avant la vie de prière et les options de Benoît XVI. Le contraste entre la sortie constructive du scandale Williamson, en France, et l’augmentation des tensions, en Allemagne, est évident.

- Il est particulièrement triste de constater comme on instrumentalise la mémoire de la Shoah : aussi bien dans « l’ultra-gauche » catholique que dans les milieux intégristes ou chez Madame Merkel. Je trouve pour ma part insupportable cette manière de jouer avec les sentiments des Juifs d’aujourd’hui et d’utiliser les victimes de la Shoah pour infléchir, dans un sens ou l’autre, les décisions pontificales.

Dimanche 8 Février 2009
Edouard Husson