Le Blog d'Edouard Husson

Charles de Gaulle face à Adolf Hitler



Winston Churchill et Charles de Gaulle, dans les années 1930, sont parmi les rares Européens à saisir l’ampleur du désastre qui menace l’Europe depuis l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir. Tous les deux sont convaincus qu’une nouvelle guerre avec l’Allemagne est inéluctable. Mais ils ne concentrent pas leur attention sur le même point. Tandis que Churchill ne cesse d’observer Hitler et d’apprendre à lire dans son jeu, de Gaulle se préoccupe de la reconstitution de l’outil militaire allemand. Vers l’Armée de métier, paru en 1934, est la réponse gaullienne à l’avènement du IIIè Reich. Par formation, le futur chef de la Résistance, se préoccupe de la Prusse, de son militarisme, de la soumission du peuple allemand, pourtant enclin aux divisions et au pacifisme, à des chefs exaltés et à une discipline de fer. La question du nazisme n’est jamais loin : déjà, dans La Discorde chez l’Ennemi (1924), de Gaulle suggérait l’influence du modèle du « surhomme nietzschéen » sur les élites dirigeantes allemandes de la Première Guerre mondiale. De Gaulle voit beaucoup de ce qu’on retrouvera dans le nazisme dans les idées et les mouvements du début du XXè siècle : pangermanisme, théorie de la « guerre totale ». Est-ce à dire que de Gaulle ait réduit la question de l’installation du nazisme au pouvoir à un atavisme allemand ? La réponse en est donnée par le discours prononcé à Oxford, le 25 novembre 1941 : « (…) certains esprits trouvent commodes d’attribuer à la seule ambition d’un homme assez connu, et qui s’appelle Adolf Hitler, la révolution que traverse le monde (…) D’autres, élevant le débat, professent que l’éternel appétit du peuple allemand a été cette fois encore la raison de la catastrophe. (…) Il n’est que trop évident que, depuis des siècles, l’incendie en Europe est toujours parti du pays dont on a pu dire que la guerre était son industrie [la Prusse, E.H.] et l’on ne saurait contester qu’une pareille nation mérite que des précautions efficaces soient prises à son égard. Mais il reste à savoir si dans la conjugaison du système nazi et du dynamisme allemand, il n’y a eu qu’un hasard, ou si cette rencontre ne fut pas l’aboutissement (…) d’une crise de civilisation ». De Gaulle ajoute : « Il faut convenir que dans l’époque actuelle, la transformation des conditions de vie par la machine, l’agrégation croissante des masses, le gigantesque conformisme collectif qui en sont la conséquence battent en brèche les libertés de chacun ». Et il appelle à construire, après la guerre « un ordre tel que la liberté, la sécurité, la dignité de chacun y soient exaltées et garanties ». L’Allemagne n’est pas enfermée dans le « germanisme », aussi évidente soient, pour de Gaulle, les continuités de l’empire wilhelmien à l’empire hitlérien. Ce n’est que bien plus tard, dans une Europe en partie reconstruite que le rédacteur des Mémoires s’attarde sur la fin de Hitler, figure tragique, atteinte d’hubris, qui, au moment de la défaite, « pour la sombre grandeur de son combat », avait « choisi de ne jamais hésiter, transiger ou reculer ». De Gaulle voit Hitler, comme une figure tragique au cœur de la crise de civilisation européenne et il se demande si « au moment où tout finit, le Titan vaincu et écrasé n’est pas redevenu un homme, juste le temps d’une larme secrète »

Bibliographie : Pierre Maillard, de Gaulle et le problème allemand, Paris, F.-X de Guibert², 2001

Mardi 15 Août 2006
Edouard Husson