Le Blog d'Edouard Husson

Charles de Gaulle, l’Allemagne et la « querelle de l’homme »-

Intervention du 30 octobre 2009 dans le cadre du Colloque consacré à "Achever Clausewitz" de René Girard



Impossible héroïsme après Auschwitz ?

L’héroïsme guerrier n’est plus possible après les deux guerres mondiales, telle est l’une des thèses que l’on pourrait formuler à partir de l’œuvre de René Girard. Le degré de violence et le mimétisme déchaînés durant les deux conflits mondiaux furent tels que la médiation externe, l’imitation du « grand homme », est devenue possible. – C’est dans ce sens, aussi que l’on peut parler, avec le René Girard d’Achever Clausewitz, de « crise de la guerre » après les deux conflits mondiaux.

Bismarck, ce colosse de la Renaissance confronté au nationalisme moderne avait cru que l’on pouvait encore chatouiller l’honneur de l’adversaire sans conséquence trop dévastatrice. La dépêche d’Ems fut un gant jeté à la face de trente millions de d’Artagnan, avec des conséquences désastreuses, non seulement pour la France mais aussi pour l’Allemagne, sur trois générations. Rien n’illustre mieux les analyses proposées par René Girard dans Achever Clausewitz que la carrière de « l’apprenti-sorcier » (Lothar Gall) que fut Bismarck.
- Il voulut sauver l’ethos de sa classe au moment où l’Allemagne s’éveillait au nationalisme. L’unité allemande devait se faire « par le fer et par le sang ». Effectivement, elle fut forgée par trois guerres.
- Autant la guerre contre le Danemark et celle contre l’Autriche relevèrent encore de la « diplomatie de cabinet », autant la guerre contre la France fit basculer dans une autre logique. « Ils ne nous le pardonneront pas », expliquait Bismarck à propos de l’Alsace-Lorraine, pensant qu’il avait trouvé le moyen de mettre fin aux divisions allemandes .
- Mais on n’était plus au temps du code d’honneur chevaleresque ni de la « guerre des princes ». Bismarck lui-même sentait instinctivement qu’il faisait appel à l’efficacité de la très archaïque logique du bouc émissaire. En même temps qu’il renonçait, sous la menace de la Russie et de la Grande-Bretagne, en 1875, à faire une nouvelle guerre à la France en train de réarmer, le chancelier de Guillaume Ier avait plongé dans la recherche d’ennemis intérieurs : ce furent d’abord les catholiques puis les socialistes. Bismarck a, tout au long de sa carrière politique, nié « le contrat social ». Piétiste convaincu, il était dépendant d’une vision augustinienne, pessimiste, de la « cité terrestre » mais il n’en tirait pas la conclusion qu’il fallait renoncer à la violence. Bismarck pensait pouvoir maîtriser un usage dosé de la violence. Ses successeurs, eux, s’abandonnèrent à la violence mimétique dans un processus qui culmina avec la Shoah.

 

Apocalypse allemande

Avant même l’arrivée au pouvoir de Bismarck, Heinrich Heine avait pressenti mieux que tout autre le cataclysme qui pouvait se déchaîner:


« La philosophie allemande est une affaire d’importance, qui concerne tout le genre humain, et c’est seulement dans plusieurs générations que l’on pourra trancher : faut-il nous blâmer ou nous féliciter d’avoir bâti nos systèmes philosophiques avant de réaliser la révolution ? Il me semble qu’un peuple méthodique comme le nôtre devait commencer par la Réforme, étape préalable à la philosophie, laquelle devait être explorée avant d’entamer la révolution. Je trouve une telle succession tout à fait sensée. Les têtes qui ont servi à la réflexion philosophique peuvent ensuite être coupées par la révolution, si elle le juge bon. Ces têtes, la philosophie n’aurait jamais pu s’en servir, si la révolution leur avait coupé la tête auparavant. Mais, républicains allemands, ne vous laissez pas intimider ; la révolution allemande ne sera pas plus clémente ni plus douce parce qu’elle a été précédée de la critique kantienne, de l’idéalisme transcendantal de Fichte et même de la philosophie de la nature. Ces doctrines ont causé l’accumulation de forces révolutionnaires qui n’attendent que le jour où elles pourront éclater et remplir l’univers d’horreur et de stupeur. Il apparaîtront des Kantiens, qui ignoreront la piété y compris dans le monde des phénomènes et qui, sans se laisser émouvoir, retourneront avec le glaive et la hache le sol de l’Europe jusqu’à en avoir extirpé les dernières racines du passé. Entreront en scène des Fichtéens armés, dont la volonté fanatique ne se laissera maîtriser par aucun sentiment de crainte ni considération d’intérêt ; car ils vivent dans le monde de l’esprit, ils narguent la matière, semblables aux premiers chrétiens que l’on ne pouvait non plus contraindre par les supplices ni par les séductions des sens (…). Le plus terrible de tout, pourtant, ce serait des philosophes de la Nature qui passeraient à l’action lors d’une révolution allemande et s’identifieraient à l’œuvre de destruction à accomplir. Car, si la main du Kantien frappe avec force et assurance parce qu’il ne connaît aucun respect de la tradition en son cœur ; si le Fichtéen fait face courageusement à tous les dangers, parce que pour lui, ils n’ont aucune réalité : ce sont les communications avec les forces brutes de la nature, l’évocation des forces démoniques du panthéisme des anciens Germains, qui rendront les philosophes de la nature particulièrement terribles. En eux se réveillera cet amour du combat que nous retrouvons chez les anciens Allemands : non pas le combat pour la destruction ni le combat pour la victoire, mais le combat pour le combat. Le christianisme – et c’est son plus grand mérite – avait quelque peu dompté cet amour germanique brutal du combat mais il n’a pu le détruire et si un jour le talisman, la croix, vient à se briser, alors résonneront de nouveau la sauvagerie des anciens guerriers, cette absurdité forcenée que les poètes nordiques ont tant chantée et décrite. Le talisman est vermoulu et le jour viendra où il s’effondrera pitoyablement. Les anciens dieux de pierre se redresseront de leurs tas de ruines, ils secoueront la poussière millénaire qui leur encombre les yeux et Thor surgira à la fin pour, de son marteau géant, briser les cathédrales gothiques. Quand vous entendrez ce vacarme et le cliquetis des armes, prenez garde, vous, Français, nos voisins, et ne vous mêlez pas de ce que nous faisons chez nous en Allemagne. Cela pourrait mal tourner pour vous. Gardez-vous d’attiser l’incendie, gardez-vous de vouloir l’éteindre. Vous pourriez facilement vous y brûler les doigts. Ne souriez pas de mes conseils, comme si c’était un rêveur qui vous disait de prendre garde aux Kantiens, aux Fichtéens ou aux philosophes de la Nature. Ne souriez pas de moi comme d’un esprit chimérique, quand j’attends dans le monde des phénomènes la même révolution que celle qui a eu lieu dans le monde de l’esprit. L’idée précède l’action comme l’éclair le tonnerre. Je vous concède que le tonnerre allemand est bien allemand en ce qu’il n’est pas très souple et qu’il est quelque peu lent à se déplacer ; mais il viendra et, quand vous l’entendrez, vous n’aurez jamais entendu un tel bruit dans l’histoire du monde et vous saurez que le tonnerre allemand a atteint son but. Il fera un tel bruit que les aigles tomberont morts sur le sol et que les lions prendront peur jusque dans le désert le plus éloigné d’Afrique et se terreront dans leurs cavernes royales. On jouera en Allemagne une pièce à côté de laquelle la Révolution française apparaîtra comme une idylle inoffensive. A présent tout est assez calme, et si l’un ou l’autre s’agitent, ne croyez pas que ce soit eux qui entreront alors en scène. Ils ne sont que des petits chiens qui sont entrés dans l’arène encore vide, aboient les uns contre les autres et se mordillent, mais le signal viendra pour les gladiateurs, qui, eux, combattront à mort ».

Il s’agit d’un texte apocalyptique, pour reprendre les termes de René Girard. Ce qui m’intéresse, c’est le « Ne vous en mêlez pas » adressé aux Français. Restez à l’écart. Sinon vous deviendrez des médiateurs internes. Vous serez mêlés aux querelles entre allemands, dont Heine pressent qu’avec la déchristianisation elles vont connaître un déchaînement sans précédent. Heine a une intuition très forte : celle de l’unité de la violence, guerre externe ou guerre civile. Les Français risquent d’être entraînés dans une guerre civile allemande qui se transformera en guerre européenne.

Effectivement, c’est contre la France que Bismarck a pensé détourner les passions politiques allemandes. Il est allé unir les Allemands sur le cadavre de l’empire des Bonaparte, en désacralisant Versailles, le château du « Roi-Soleil », qui avait joué le rôle de médiateur externe pour toute l’Europe d’Ancien Régime – et qui le jouait encore pour l’adolescent attardé qu’était Louis II de Bavière. En réponse, le nationalisme français tenta d’imposer le traité de « Versailles », qui devint le meilleur argument de Hitler dans sa conquête du pouvoir.

Je ne pense pas que l’on ait pris toute la mesure du geste d’Adenauer se rendant à Reims avec de Gaulle – pas même René Girard dans Achever Clausewitz. Reims, c’était bien sûr la cathédrale bombardée. C’était bien sûr le lieu du baptême de Clovis, roi de tous les Francs, occidentaux et orientaux et donc la réaffirmation de la fraternité entre Français et allemands. Mais, pour un catholique comme Adenauer, aller à Reims, c’était réintroduire une référence chrétienne dans les relations entre la France et l’Allemagne, à la fois signe de la commune appartenance à l’humanité au-delà des nationalismes et trésor le plus précieux de la vieille nation française, bien plus important, sans doute, dans l’histoire de France que Versailles, ce lieu d’où rayonnait non plus le souci de la justice de Saint Louis mais la gloire du « Roi Soleil », source de rivalité mimétique toujours plus exacerbée.

La grandeur du Général de Gaulle, c’est qu’il commence par le nationalisme et retrouve au bout du parcours l’inspiration capétienne, le refus chrétien de la violence impériale, aboutissement de la rivalité mimétique . De Gaulle a voulu devenir officier pour faire la guerre à l’Allemagne, habité comme bien des jeunes hommes de sa génération, par le souci de laver l’affront de 1871 ; mais il n’a jamais été emporté par le nationalisme de son époque ; il a toujours respecté l’adversaire. En 1945, De Gaulle, en disciple de Jacques Bainville, veut morceler l’Allemagne ; treize ans plus tard, il accepte la réalité de la réunification à venir des Allemands dans la démocratie . Le cas du Général de Gaulle est celui d’une transformation de l’héroïsme guerrier en un héroïsme politique, pacifique. L’héroïsme guerrier perd son sens après Auschwitz mais non l’héroïsme en général, telle pourrait être la leçon à tirer de la biographie du Général de Gaulle, qui viendrait compléter, préciser même les analyses de René Girard dans Achever Clausewitz.



La langue allemande revisitée par De Gaulle

Lorsque de Gaulle se rendit en Allemagne en septembre 1962, il n’y avait pas de sanctuaire unique qu’il puisse visiter qui exprime l’origine spirituelle de la nation, jouant le rôle de Reims pour la France. De Gaulle choisit alors de s’adresser aux Allemands dans leur langue, dont il fait le sanctuaire le plus précieux de l’histoire allemande. Il le fait avec les mots de Goethe, qu’il a appris au lycée, comme pour mieux signifier que la langue universelle du plus grand écrivain allemand, du classique allemand par excellence, est ce qui permet de purifier les oreilles des contemporains des hurlements mortifères de Hitler et de la perversion – manquée – de la langue par les nazis. La langue allemande est visitée par de Gaulle, comme la vraie cathédrale du peuple allemand.

« Vous êtes un grand peuple », dit-il à ses interlocuteurs dans leur langue. Trois mots qui ne vont absolument pas de soi :

- « un » quand l’Allemagne est divisée

- « grand » quand elle s’est effondrée moralement deux décennies auparavant

- « peuple », Volk, quand ce mot a été défiguré par le racisme et les Allemands tendent à se vivre comme individus mais non comme société politique, comme être-ensemble . C’est bien sûr ce point qui apparaîtra le plus dépassé aux générations qui suivront. Les peuples ont-ils encore une raison d’être après les deux guerres mondiales ? Ne faut-il pas dépasser l’âge des nations ? de Gaulle n’était-il pas, de ce point de vue, un homme du XIXè siècle ?

Traduit en termes girardiens, cela revient à se demander si une nation est autre chose qu’une construction sacrificielle. Mais les nations ne peuvent-elles pas, aussi, être mémorielles, sur le modèle du peuple juif ? La leçon de l’après-guerre n’est-elle pas que l’Allemagne s’est reconstruite sur la reconnaissance des crimes qu’elle avait commis : jusque dans l’acceptation des frontières issues de la Seconde Guerre mondiale ? Au bout du compte, seuls les Allemands peuvent assumer les crimes commis par l’Allemagne, les Français les crimes commis par la France etc… Ce disant, on sort de la perspective gaullienne mais il se peut que notre époque confirme beaucoup plus qu’elle ne le pense la réalité des peuples – C’était en tout cas l’une des intuitions majeures de Jean-Paul II.

- Pour de Gaulle, il ne faut pas se contenter d’affirmer que les Allemands continuent à exister comme peuple mais affirmer leur grandeur morale. Sur ce point, de Gaulle n’a jamais varié. Aussi désireux ait-il été de combattre l’Allemagne, dans sa jeunesse, de Gaulle ne s’est jamais laissé aller à la haine nationaliste. De Gaulle ne peut jamais être pris en flagrant délit de xénophobie comme le Bismarck d’août 1870. En témoigne ses ouvrages de l’entre-deux-guerres, son empathie pour les Allemands de 1945 et même son portrait de Hitler, qui choque le lecteur d’aujourd’hui, lorsque le chef de la Résistance se demande : « Le titan qui s’efforce à soulever le monde ne saurait fléchir ni s’adoucir. Mais vaincu et écrasé, peut-être redevient-il un homme, juste le temps d’une larme secrète, au moment où tout finit » .

C’est là que de Gaulle apparaît à la génération du « devoir de mémoire » le plus anachronique, avec son éthique cornélienne, qui implique l’estime de celui que l’on combat. L’estime de l’autre se nourrit chez de Gaulle à l’estime de soi. Déjà le magazine allemand Der Spiegel raillait, dans les années 1960, le représentant de la « grande nation ». Tout cela a été oublié, sinon ridiculisé, après de Gaulle. Pourtant, là encore, aussi démodée soit la triple perspective « l’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la patrie », on peut se demander si de Gaulle n’avait pas senti la faille secrète d’une Europe qui, vivant toujours dans la peur du retour de la violence, n’ose pas laisser chacun de ses peuples être lui-même – au risque d’affaiblir la réalité de l’unification européenne elle-même. Là aussi, c’est une distinction chrétienne, celle entre l’« amour-propre », haïssable, et l’amour de soi, qui fonde celui du prochain, qui peut servir de point de repère.


« La seule querelle qui vaille est celle de l’homme »

L’absence de peur de l’Allemagne chez de Gaulle nous amène au dernier point, son affirmation, dès 1959, de l’inéluctable réunification de l’Allemagne. Je cite sa conférence de presse du 25 mars 1959, prononcée en pleine crise de Berlin, alors que Khrouchtchev a lancé un ultimatum aux Alliés occidentaux pour qu’ils se retirent de Berlin-Ouest : la France n’assistera pas sans réagir, explique de Gaulle, aux « mesures qui feraient obstacle au passage des éléments militaires américains, anglais et français entre Berlin-Ouest et la zone occidentale [de l’Allemagne] ». Surtout, il évoque « le destin du peuple allemand qui serait fondamentalement mis en cause par la séparation formelle de l’Allemagne en deux Etats ». Et il ajoute : « On pourrait concevoir que la France veuille tirer profit de la crise et, se joignant à l’entreprise de scission du peuple allemand, s’assurer aux dépens de ce peuple des avantages parallèles à ceux que les Soviétiques semblent vouloir saisir de leur côté ». « Ce n’est pas notre politique » ajoute de Gaulle : « Si l’Allemagne actuelle nous paraissait dangereuse, alors, sans doute, la mémoire des épreuves subies de son fait et la volonté d’en prévenir le retour susciteraient-elles nos exigences. Mais l’Allemagne telle qu’elle est ne nous menace nullement ».

De Gaulle ne réagit pas en idéaliste mais il refuse en connaissance de cause une politique sacrificielle, au sens le plus strict du terme, puisqu’il s’agirait de couper l’Allemagne en deux – une perspective à laquelle adhéreront pourtant encore ses successeurs, incapables de se libérer de l’emprise intellectuelle de Jacques Bainville, François Mitterrand compris . Au contraire, explique de Gaulle, « la réunion des deux fractions en une seule Allemagne qui serait entièrement libre, nous paraît être le destin normal du peuple allemand (…). Nous ne nous prêterons à rien qui soit de nature, soit à porter le peuple allemand au désespoir, soit à compromettre son pacifique avenir, soit à ruiner l’espérance qui, après tant de chocs et de larmes, s’est levée des deux côtés du Rhin ». On prendra garde au fait que le Général de Gaulle n’abandonne pas la question des frontières, mais, là encore, c’est dans un sens anti-sacrificiel : la frontière, que l ’Allemagne devra définitivement respecter, n’est pas celle qui vaut d’être tué si on la franchit ; c’est la base, librement acceptée, d’un nouveau contrat social européen : il faudra que l’Allemagne « ne remette pas en cause ses actuelles frontières, à l’ouest, à l’est, au nord et au sud » mais aussi qu’elle « tende à s’intégrer un jour dans une organisation contractuelle de toute l’Europe pour la coopération, la liberté et la paix »

La méthode choisit vis-à-vis de l’Allemagne est généralisable : « Aucun sentiment de concurrence ou d’animosité n’inspire la France à l’égard du peuple russe », explique-t-il, et il ajoute : « Quand les deux tiers des habitants de la terre mènent une existence misérable, alors que certains peuples disposent de ce qu’il faut pour assurer le progrès de tous, que viennent faire les dangereuses histoires de Berlin-Ouest, de la DDR et du désengagement allemand ? (…) En notre temps, la seule querelle qui vaille est celle de l’homme. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, de faire vivre, de développer. Nous autres qui vivons entre l’Atlantique et l’Oural ; nous autres qui sommes l’Europe, disposant avec l’Amérique, sa fille, des sources et des ressources principales de la civilisation. (…) Que ne mettons-nous en commun un pourcentage de nos matières premières, de nos objets fabriqués, de nos produits alimentaires, une fraction de nos cadres scientifiques, techniques, économiques, une part de nos camions, de nos navires, de nos avions, pour vaincre la misère, mettre en valeur les ressources et aider les peuples moins développés ? ». Au lieu d’unir contre un ennemi commun, comme Bismarck ou comme les chefs d’Etat contemporains– aujourd’hui, Américains et Européens, Russes compris, ont un ennemi commun, l’Islam - De Gaulle suggère de remplacer le sacrifice d’un bouc émissaire par un sacrifice de type chrétien : prendre de ce qu’on possède pour le donner à ceux qui n’ont rien. Le mouvement de départ est bien le même – échapper aux rivalités mimétiques en se tournant ensemble vers une cible commune – mais ce sont les forces de la vie qui doivent être mobilisées, non celles de la destruction ; l’émulation mimétique des bâtisseurs de la cité humaine et non la rivalité mimétique des nationalistes.

De Gaulle esquisse, à propos de la réunification allemande, une perspective européenne puis mondiale. En l’occurrence, il nous met sur la voie de l’essentiel : la réconciliation franco-allemande n’est pas une fin en soi, elle n’a pas seulement une signification historiquement datée et géographiquement limitée. Elle est l’une des facettes d’une question universelle : l’accomplissement de la détente dans l’entente et la coopération entre les peuples.


Pères de l’Europe
Et je voudrais, pour finir, proposer une autre perspective que celle habituellement donnée. Je ne crois pas, en effet, qu’il y ait grand-chose de nouveau en matière de réconciliation franco-allemande, chez les successeurs du Général de Gaulle. Tout s’était joué entre 1950 et 1963 : de la renonciation définitive, par Robert Schuman et Jean, Monnet à tout « delenda est Germania » au « vous êtes un grand peuple » du Général de Gaulle. Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing ne feront, de l’accord sur l’Union monétaire de décembre 1969 à l’élection au suffrage universel du parlement européen en 1979, que prolonger la méthode « Schuman-Monnet » tandis que François Mitterrand et Helmut Kohl, par le geste de Verdun, répèteront celui de Reims, (avec l’ambiguïté de ceux qui ne se souviennent pas du « Laisse les morts enterrer les morts » évangélique) tout en menant à son terme l’union économique et monétaire imaginée par Pompidou et Brandt. Toutes choses remarquables au demeurant, mais qui ne relèvent pas du plan où se situe notre réflexion, en dialogue avec « Achever Clausewitz ».

Ce qui me semble beaucoup plus important, c’est la diffusion de l’onde de réconciliation à l’ensemble de l’Europe. Je ne dis pas que la réconciliation franco-allemande a servi de modèle dans un enchaînement causal univoque.
Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur la surestimation du « volontarisme européen ». je ne crois pas, pour ma part que ce sont les institutions européennes qui ont fait surgir l’esprit de paix. C’est l’esprit de paix – le constat des ravages de la violence mimétique – qui a permis l’émergence du processus européen. Et le même esprit reconstructeur a permis à l’Europe de sortir définitivement de la logique de la destruction.

De façon inattendue, Willy Brandt ne consacre pas, dans ses Mémoires, de chapitre à Jean Monnet, dont il était pourtant si proche. En revanche, il rend un vibrant hommage, sur un chapitre entier à « Charles le Grand », reprochant à beaucoup de ses amis de ne pas avoir perçu le sens que de Gaulle avait, de la réunification du continent européen. Brandt est l’homme de la génuflexion au monument du ghetto de Varsovie, qui diffuse la réconciliation vers l’Est et il est l’artisan de l’Ostpolitik, dans la continuité du triptyque « détente, entente, coopération ».

Ce qui s’est passé, de la construction à la chute du Mur de Berlin est tout à fait étonnant. Les Européens reprenant leur destin en main, refusant d’être le jouet de la rivalité mimétique entre Américains et Soviétiques. Je ne mentionne que quelques étapes :
- l’échange de lettres de réconciliation entre évêques polonais et allemands en 1965 (dont Karol Wojtyla fut l’un des artisans)
- les manifestations de la jeunesse en 1968 des deux côtés du rideau de fer
- les traités signés par la République Fédérale d’Allemagne avec l’URSS puis avec la Pologne et la Tchécoslovaquie
- l’accord d’Helsinki d’août 1975
- le processus de désarmement amorcé par Gorbatchev
- la sortie pacifique du communisme, en particulier grâce à la capacité de Margaret Thatcher à convaincre Ronald Reagan de sortir de la rhétorique de « l’Empire du Mal ».

Si nous voulons donner tout leur sens aux événements d’il y a vingt ans, il faut montrer qu’ils relevaient du même « esprit européen », qui avait été étouffé dans l’entre-deux-guerres mais qui a fini par l’emporter quarante ans après la Seconde Guerre mondiale.

Pour ma part, je trouve bien plus extraordinaire que les relations Mitterrand-Kohl – qui n’empêchèrent pas les cafouillages franco-allemands de la réunification au traité de Maastricht en passant par la crise yougoslave - l’entente entre Margaret Thatcher et Mikhaïl Gorbatchev, ce paradoxe des années 1980 sans lequel il n’y aurait pas eu d’accord américano-soviétique de renonciation à la confrontation en 1988-1989.

On a rarement vu un empire renoncer volontairement à la violence comme ce fut le cas de l’URSS entre 1985 et 1991. C’est « l’esprit européen » de refus de la violence qui a soufflé de plus en plus fort dans toute l’Europe centrale et orientale. On ne doit pas personnaliser à outrance le phénomène. Tout cela était enraciné dans l’expérience de la violence mimétique déchaînée des années 1914-1945 et de l’expérience concrète, durant les années de guerre froide, qu’à l’âge nucléaire, l’humanité est effectivement au bord de l’apocalypse. J’appellerai « Europe » ici le continent qui a fait le plus concrètement, au XXè siècle, l’expérience du caractère destructeur potentiellement absolu de la violence mimétique. De façon provocatrice, on pourrait dire que Soviétiques et Américains ont réussi à sortir de la guerre froide en s’européanisant ; et, au risque de bousculer encore plus les idées reçues, je soulignerai que les Soviétiques ont été, tout au long de la guerre froide, beaucoup plus « Européens » qu’on ne veut bien le dire, des propositions staliniennes de neutralisation de l’Europe centrale(mars 1952) à la politique de Gorbatchev en passant par le plan Rapacki (1957) et les Accords d’Helsinki (1975) .

On ne comprend pas ce qui s’est passé en 1989 si on ne voit pas que le dénouement heureux de la guerre froide et la fin du cauchemar amorcé en 1914 sont sortis de l’expérience concrète de la montée aux extrêmes, dans la guerre civile comme dans la guerre internationale, faite par des millions d’Européens. La France et l’Allemagne de l’Ouest furent, entre 1950 et 1989, deux artisans majeurs d’une prise de conscience sans équivalent dans l’histoire. Mais c’est risquer de rendre inefficace le modèle de cette réconciliation que de ne pas le placer en perspective dans l’ensemble de l’histoire de l’Europe. La réconciliation franco-allemande ne dévoile tout son sens que si on l’identifie comme l’une des plus belles expressions de la capacité européenne, à la fin du XXè siècle, à sortir de la spirale destructrice de la violence mimétique d’autant plus déchaînée que l’Europe avait été le continent où avait émergé la modernité, niveleuse et destructrice des mécanismes traditionnels de verrouillage de la violence.
 

Lundi 22 Mars 2010
Edouard Husson