Le Blog d'Edouard Husson

De la destruction de l’ordre monétaire international au nationalisme économique des années 1930

IEP Paris/ 1er cycle franco-allemand de Nancy
Cours d'histoire des relations internationales
26.11.2008



Vers la crise finale du capitalisme ?

La Première Guerre mondiale, produit d’une conflagration majeure entre les grandes puissances européennes, a provoqué un bouleversement fondamental de l’ordre libéral classique. Le résultat en a été, d’une part, le prestige renforcé de la philosophie de l’histoire marxiste, et de l’autre, la crise de l’étalon-or et la suprématie de l’économie américaine.

Il ne faut pas oublier que non seulement les crises de surproduction s’étaient aggravées avant la Première Guerre mondiale, mais qu’en plus, après la fin de cette conflagration, le monde assista au raccourcissement des cycles économiques et à la contraction brutale de 1929. Il n’est pas difficile de comprendre que pour les générations de l’époque, les paroles de Marx sur les crises de surproduction avaient une résonance prophétique. Dans Le Manifeste Communiste (1848), par exemple, Marx nous dit : « Les conditions bourgeoises de production et de commerce, les rapports de production bourgeois, la société bourgeoise moderne, qui fait éclore de si puissants moyens de production et de consommation, ressemble à ces magiciens désormais incapables d’exorciser les puissances infernales qu’ils ont provoquées. Depuis plusieurs décennies, l’histoire de l’industrie et du commerce n’est que l’histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports de production modernes, contre le système de la propriété qui est la condition d’existence de la bourgeoisie et de son régime. Il suffit de rappeler les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l’existence de la société bourgeoise. Dans ces crises, une grande partie, non seulement des produits déjà créés, mais encore des forces productives existantes est livrée à la destruction. Une épidémie sociale éclate, qui à toute autre époque eût semblé absurde : l’épidémie de la surproduction. Brusquement, la société se voit rejetée dans un état de barbarie momentanée ; on dirait qu’une famine, une guerre de destruction universelle lui ont coupé les vivres ; l’industrie, le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de vivres, trop d’industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne jouent plus en faveur de la propriété bourgeoise ; elles sont, au contraire, devenues trop puissantes pour les institutions bourgeoises qui ne font plus que les entraver ; et dès qu’elles surmontent ces entraves, elles précipitent dans le désordre toute la société bourgeoise et mettent en péril l’existence de la propriété bourgeoise. Les institutions bourgeoises sont devenues trop étroites pour contenir les richesses qu’elles ont créées# ».


Ce long passage montre très bien que pour Marx, les crises de surproduction manifestent que le mode de production capitaliste est devenu une entrave au développement des forces productives. A ses yeux, suivant en cela la dialectique hégélienne, chaque moment historique – Marx parle plutôt de mode de production – développe sa propre négativité et crée ainsi les conditions de son propre dépassement. Mais, il est important de comprendre que, suivant l’ontologie hégélienne, nous avons affaire à un processus d’accomplissement. Chaque moment historique est nécessairement supérieur à celui qui le précède et, donc, nécessairement inférieur à celui vers lequel il tend. Cette logique est la base même de l’évolutionnisme. De même que la société capitaliste est économiquement supérieure à la société féodale, de même la société bourgeoise est inférieure à la société communiste. Ce processus est, donc, conditionné par des automatismes de l’histoire. Et, précisément, du fait de ces automatismes, les crises de surproduction manifestent le fait que ce système est sur le chemin de son propre dépassement.

Voici comment Marx présente le mouvement – de ce qu’il appelle, suivant la dialectique hégélienne – de la négation de la négation. « Au-delà d’un certain point, le développement des forces productives devient une barrière pour le capital ; en d’autres termes, le système capitaliste devient un obstacle pour l’expansion des forces productives du travail. Arrivé à ce point, le capital, ou plus exactement le travail salarié, entre dans le même rapport avec le développement de la richesse sociale et des forces productives que le système des corporations, le servage, l’esclavage, et il est nécessairement rejeté comme une entrave. La dernière forme de la servitude que prend l’activité humaine – travail salarié d’un côté et capital de l’autre – est alors dépouillée, et ce dépouillement lui-même est le résultat du mode de production qui correspond au capital. Eux-mêmes, négation des forces antérieures de la production sociale asservie, le travail salarié et le capital sont, à leurs tours, niés par les conditions matérielles et spirituelles issues de leur propre processus de production. C’est par des conflits aigus, des crises, des convulsions que se traduit l’incompatibilité croissante entre le développement créateur de la société et les rapports de production établis. L’anéantissement violent du capital par des forces venues non pas de l’extérieur, mais jaillies du dedans, de sa propre volonté d’autoconservation, voilà de quelle manière frappante avis lui sera donné de déguerpir pour faire place nette à une phase supérieure de la production sociale# ».

Rappelons que les Principes d’une Critique…, d’où provient ce texte, fut rédigé entre 1857 et 1858. Dans ce texte, comme dans Le Capital, Marx explique que non seulement les principes de la dialectique et des automatismes de l’histoire mènent au dépassement du système capitaliste, mais aussi la théorie de la valeur-travail. Car, dans la concurrence, le capitaliste est obligé de réduire les salaires (le capital variable) pour augmenter la plus-value en vue d’accroître le capital constant : le machinisme. Ce qui mène nécessairement à l’augmentation de la capacité productive et à la diminution de la capacité de consommation. Conduisant ainsi le système capitaliste à l’augmentation de l’armée de réserve (du chômage de masse) et à la paupérisation de la classe des travailleurs.


La Réserve Fédérale américaine réduit encore la base monétaire de l’économie mondiale

Le moins qu’on puisse dire est que la Grande Dépression ressembla fortement à ce que Marx avait pensé. En 1933, lorsque Roosevelt arriva au pouvoir, 25% de la force de travail était au chômage aux États-Unis. C’était, pour la première puissance économique du monde, l’effet boomerang d’une politique monétaire qui avait commencé en pleine Première Guerre mondiale. En effet, après avoir exposé, au chapitre précédent, combien la démonétisation de l’argent-métal a provoqué, au XIXè siècle, une réduction de la base monétaire au niveau international et, donc, une tendance aux crises de surproduction, il faut expliquer comment ce phénomène s’est aggravé dans les années 1920# du fait de la politique de thésaurisation de la Réserve Fédérale#.

La Première Guerre mondiale a permis aux États-Unis de développer considérablement leurs capacités de production. Ils ont vendu pendant la première phase de cette guerre – qui est, d’ailleurs, la principale – des armes, des biens et des services aux pays du champ de bataille. Bien évidemment, ces pays – y compris l’Allemagne – ont payé ces produits avec leurs réserves en métal jaune. Le niveau des réserves américaines, en 1913, était de 15%, environ, des réserves or du monde. En 1920 le niveau des ces réserves était monté à 30% : 8.400 tonnes d’or. En 1932 elles représentaient 44% du stock d’or du monde#, c'est-à-dire quelque chose comme 12.320 tonnes d’or. Et en juillet 1944, elles avaient encore augmenté, pour atteindre ¾ des réserves or du monde, soit 21.100 tonnes environ. A quoi devons-nous rapporter cette augmentation considérable après la fin de la Première Guerre mondiale#? Il y a bien sûr le remboursement des prêts fait aux alliés#. Mais il faut aller plus loin dans l’explication.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, il y avait parmi les grandes puissances trois sortes de pays. Les États-Unis avec des réserves or considérables, la France et le Royaume-Uni, avec peu de réserves, et enfin l’Allemagne avec, pour ainsi dire, pas de réserves. Les Britanniques ont essayé de sortir de cette impasse en proposant lors de la Conférence de Gênes (du 10 avril au 19 mai 1922), le passage à l’étalon de change or : le Gold Exchange Standard : Plus précisément, étant donné que les États-Unis ne participaient pas à cette Conférence, la Grande Bretagne, qui avait perdu à leur profit son statut de première puissance monétaire et financière, a essayé de faire accepter les balances sterling, comme étant de l’or : As good as gold. Bien évidemment, cette tentative a échoué, car l’étalon or implique nécessairement la libre convertibilité, la garantie or du papier en circulation. Or, la Grande Bretagne n’avait plus suffisamment de réserves or pour garantir la valeur de son papier.

La France, par différence avec la Grande-Bretagne, sortit de l’impasse grâce à la réforme Poincaré du 25 juin 1928. Il y avait en France, avant cette réforme, peu d’or et beaucoup de papier monnaie en circulation. Raymond Poincaré, ancien Président du Conseil et nouveau ministre des Finances, choisit la seule solution que les circonstances lui imposaient : dévaluer le papier par rapport à l’or, pour rétablir le rapport quantitatif adéquat. C’est ainsi que le franc papier fut dévalué des 4/5 de sa valeur. Comparé au franc germinal, c’était, comme on disait à l’époque : le franc à quatre sous.

L’Allemagne de son côté avait épuisé ses réserves en payant les réparations imposées par le Traité de Versailles. En 1922 elle cessa ses paiements et s’enfonça dans l’hyper inflation. La valeur du mark déclina considérablement en peu de temps. Début 1923 un dollar américain valait 4,2 marks. En août de la même année le dollar valait 1 million de marks et passa à 4,2 milliards de marks, toujours pour 1 dollar. La planche à billets s’était affolée. Le désastre monétaire de l’Allemagne de Weimar dépassa ainsi celui des assignats de la Révolution française. Le 1er décembre 1923, une nouvelle devise était créée, le Rentenmark, au taux de 4,2 milliards de marks pour 1 dollar. L’Allemagne offrait la preuve par l’absurde de ce qui arrive à un pays soumis à une contraction extrême de sa base monétaire.

Essayons maintenant de comprendre la réalité monétaire des États-Unis. Pendant que les réserves or américaines avaient augmenté de 15% à 44%, la valeur de change de la monnaie papier n’a pas varié. Elle est restée à 20 dollars l’once d’or#. – la monnaie or de 20 dollars pesait exactement une once, c’est-à-dire 31 grammes. Pendant la période qui va de la fin de la guerre, à l’arrivée de Roosevelt au pouvoir, une partie importante du stock or contrôlé par les États-Unis n’a pas été monétisée ; en principe pour éviter l’inflation. Or, théoriquement l’augmentation des réserves or ne provoque pas des déséquilibres monétaires particuliers, car les pays excédentaires ont la possibilité d’augmenter leur pouvoir d’achat, par rapport aux autres pays. Ce qui – par les automatismes du métal – provoque l’augmentation de la demande et produit un déficit de la balance commerciale, permettant, ainsi, aux autres pays de récupérer des réserves. Par conséquent, les augmentations des réserves or d’un pays devaient avoir comme résultat l’apparition d’un déficit commercial. Au contraire, dans les pays dont les réserves or diminuent, les excédents commerciaux s’accumulent. Or, les États-Unis ont maintenu, pendant les années 1920 une balance commerciale excédentaire.

L’économiste Reiner Hellmann a pu dire qu’après 1919, l’Amérique fut le seul pays à maintenir l’étalon or. Les Etats-Unis ont thésaurisé plus de la moitié de l’or monétaire du monde, sans accroître en proportion leur masse monétaire et sans laisser refluer vers l’Europe, sous forme de commandes et de devises, l’or qu’ils avaient reçu pendant et après la guerre. « La politique américaine de l’or contribua ainsi à la stagnation de l’entre-deux guerres, qui allait aboutir à la grande crise économique# ».

Lorsque Roosevelt arriva au pouvoir, le 4 mars 1933, il aurait dû remonétiser l’or qui avait été stérilisé la période précédente. Du point de vue libéral classique, la thésaurisation était considérée comme une pratique déloyale. Bien évidemment, à l’époque il n’y avait pas d’ instance internationale capable de lutter en faveur du « fair play », du jeu loyal, pas d’Organisation mondiale du commerce#. Certes, le Président Wilson avait été le promoteur de la Société des Nations, mais cette instance avait été rendue d’emblée inefficace, à cause de la non participation des États-Unis, de la première puissance économique de l’époque.

En principe, à l’inverse de la France – avec la Réforme Poincaré, dont nous venons de parler – qui a déprécié sa monnaie, les États-Unis auraient dû réévaluer leur papier monnaie. Mais, comme on peut le comprendre aisément cette politique aurait impliqué de refrapper toute la monnaie en circulation. Car si, par exemple, cette réévaluation avait été de 50%, l’once d’or aurait coûté 10 dollars. Or, la monnaie or de 10 dollars, en circulation à ce moment, ne pesait qu’une demi-once. Par conséquent la solution la plus simple et la plus rationnelle aurait été d’augmenter la quantité de papier en circulation, de monétiser les excédents de métal jaune contrôlés par la Réserve Fédérale.

Au contraire, la thésaurisation du métal jaune, pratiquée par le Réserve Fédérale, avant l’arrivée de Franklin Roosevelt au pouvoir, le 4 mars 1933, a provoqué une rareté encore plus grande de la base monétaire internationale, un raccourcissement des cycles de surproduction et, bouclant la boucle, un renforcement de la préférence généralisée pour la thésaurisation. Les personnes physiques et morales, au niveau international, au lieu d’investir et/ou de consommer ont aggravé les phénomènes de thésaurisation. Au bout du compte, il y eut la contraction brutale de la demande globale et la Grande Dépression que nous constatons à partir de 1932.


Aux origines de la politique de Franklin Roosevelt

Il s’agissait d’une politique tout à fait consciente, comme en témoigne une lettre rédigée en pleine guerre mondiale par Benjamin Strong, le gouverneur de la Banque de Réserve de New York, la plus importante au sein des douze banques d’Etats représentées au Federal Reserve Board. Ce texte, daté du 28 novembre 1916, nous donne la clé de l’histoire monétaire de l’entre-deux-guerres#,: "Nous avons 2 milliards 700 millions de dollars d'or dans le pays" y constatait ce personnage clé de l'histoire financière américaine. L'or français ou britannique avait été l'un des moyens de payer les fournitures américaines ou de garantir des prêts venus du même pays. Or le gouverneur de la Federal Reserve de New York proposait de manipuler ces immenses réserves de manière bien peu orthodoxe pour qui avait connu les ajustements quasi-automatiques du Gold Standard: "J'aimerais en voir", expliquait-il, "1 milliard 500 millions dans les reserve banks, 1 milliard 200 millions étant laissés pour la circulation générale. Selon les estimations les plus sérieuses, cela correspond à trois fois l'or possédé par les Français, à l'exclusion de celui de la Banque de France et, vraisemblablement, à plus de trois fois celui détenu par la Bank of England, par les joint stock banks et par les personnes privées en Grande-Bretagne". Ce que préconisait Strong n'allait pas de soi, et il devait bien le savoir puisqu’il prenait les devants: "Par conséquent, l'objection fréquemment soulevée que nous spolierions notre peuple de la circulation-or n'est pas vraie, si nous laissons 1 milliard 200 millions de dollars hors des banques de la Federal Reserve".

Strong poursuivit son objectif avec obstination, nous explique Geminello Alvi# : « En dépit des calculs que Strong effectuait à ce sujet, le Federal Reserve Act s’opposait justement à cette réalisation. Il eut alors recours à des expédients, jusqu’à ce que, le 21 juin 1921, tout obstacle juridique fût enfin écarté. On limita le pourcentage de lettres de change requis en couverture de 100% à 60% et l’on rendit ainsi possible son remplacement par un montant correspondant d’or. Les effets dépassèrent les espoirs les plus fous de Strong. En juin 1917, les cash reserves des banques fédérales s’élevaient à un tiers du strock d’or de la nation ; une année plus tard elles étaient de la moitié et finalement, en 1922, de cinq sixièmes ». Le membre le plus éminent du Federal Reserve Board annonçait donc, avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis, son intention de révolutionner le système monétaire international, plus précisément de profiter de ce que les Etats-Unis devenaient le fournisseur du monde pour thésauriser une partie de l’or mondial. Et il fixait un objectif dont nous verrons qu’il sera définitivement réalisé par Roosevelt : que l’or privé américain affluât vers les caves de la Fed.

Alors qu’il aurait fallu identifier une politique de thésaurisation ouvertement menée, l’esprit du temps conduisit malheureusement à pousser en avant l’explication marxiste. On tendit à croire que la contraction brutale à laquelle on assistait était la conséquence de la crise finale du capitalisme, délaissant ainsi la théorie quantitative de Locke – même si Keynes parle du « grand Locke », dans sa Théorie générale. La théorie de la valeur-travail de Ricardo et la philosophie de l’histoire de Hegel, présentées selon la raison marxiste – la soi-disant science allemande – détournèrent l’attention du problème fondamental de l’époque : la réduction brutale de la base monétaire internationale.

C’est probablement pour cette raison que la politique monétaire de Roosevelt est passée, pour ainsi dire, inaperçue, alors que les mesures monétaires prises par le père du New Deal, ont aggravé la crise au niveau international. A peine un mois après son arrivée au pouvoir, Roosevelt décida de démonétiser l’or au niveau national. C’est la Gold Recall Act, du 5 avril 1933. Cette loi est aussi appelée Gold Confiscation Order. En tout cas, cette loi supprima l’étalon or aux États-Unis et y interdit la possession privée de l’or monétaire aux États-Unis, tout en obligeant les détenteurs d’or monétaire à échanger leur monnaie or au prix de 20,67 dollars l’once. Ceci impliquait une dépréciation en termes réels du billet vert#, mais les gens y virent une sorte d’appréciation monétaire.

Quelques mois plus tard, le Gold Reserve Act du 30 janvier 1934, non seulement rappela l’interdiction# de l’utilisation et de la possession de l’or monétaire, sous peine de confiscation, mais provoqua aussi la dévaluation du dollar. Le billet vert passa de 20 dollars l’once à 35 dollars, la parité qu’il conserva avec les Accords de Bretton Woods et jusqu’à la fin du Pool de l’or : le 15 mars 1968#. En tout cas, la loi du Gold Reserve, entraîna une dépréciation du dollar de 69,3%. La politique monétaire de Roosevelt a emprunté un chemin contraire à celui qu’imposait la raison. Les États-Unis furent en mesure d’accumuler l’essentiel des réserves or du monde, la deuxième Guerre mondiale ne faisant qu’accomplir ce processus, ouvrant ainsi la voie à la suprématie du billet vert, avec les Accords de Bretton Woods (le 22 juillet 1944) et le règne de l’étalon dollar à partir des Accords de Washington, du 18 décembre 1971.

Pourquoi Franklin Roosevelt a-t-il mis en œuvre cette politique monétaire ? On parle de l’influence de Keynes qu’en tant que Gouverneur de New-York il a rencontré plusieurs fois. En tout cas, la rapidité dans la mise à exécution de cette politique monétaire, montre que, pour lui, ce chemin était le chemin de la raison. Il ne l’a pas emprunté, pourtant, d’abord, pour des raisons intellectuelles.

Faut-il alors parler d’une nécessité qui s’est imposée aux contemporains ? En effet, comme disait Aristote, en parlant de la monnaie : « on lui a donné le nom de nomisma, parce qu’elle est d’institution, non pas naturelle, mais légale (nomos : loi), et qu’il est en notre pouvoir, soit de la changer, soit de décréter qu’elle ne servira plus# ». Les époques de guerre sont, par exemple, des moments historiques où la libre convertibilité a été supprimée. Ce fut le cas en Angleterre, comme nous l’avons déjà souligné, entre 1797 et 1821. Mais la suppression de la libre convertibilité pendant cette époque – comme pendant la Révolution française – n’a pas impliqué la démonétisation de l’or au niveau international. L’argument de la nécessité historique ne convient donc pas non plus pour expliquer le comportement des Etats-Unis. En l’occurrence, nous avons affaire à une politique monétaire particulière. C’est, donc, une affaire qui concerne la souveraineté juridique d’une nation. Au niveau international, les métaux précieux sont, au niveau de leur valeur, la manifestation de l’universalité des besoins, de la communauté des rapports#.

Roosevelt a imposé, avec la démonétisation de l’or – pour faire face aux dégâts de la Grande Dépression – un état d’exception monétaire. Cette politique, ces mesures, n’ont pas été prises à la légère et qu’elles furent le résultat d’une conviction, dont on a évité d’afficher la cohérence ressentie. Roosevelt imposa la démonétisation de l’or avec la même radicalité que Wilson imposa la prohibition, l’interdiction de transporter de vendre et de consommer l’alcool (1920-1933).

A l’époque où Roosevelt arriva au pouvoir, on pensait que le système de l’étalon-or est un ordre fondamentalement déflationniste et qu’il avait pour conséquence d’enrichir les riches et d’appauvrir les pauvres. On n’avait absolument pas compris le problème de la contraction de la base monétaire internationale, conséquence de la démonétisation de l’argent métal. Surtout, on n’a pas saisi le phénomène de la thésaurisation d’une partie de plus en plus importante des réserves or des États-Unis commencée sous Wilson, continuée sous Harding (1921-1923), Coolidge (1923-1929) et Hoover (1923-1933) ; une politique poussée à l’extrême par Franklin D. Roosevelt.


Aux yeux de notre époque – comme à nos propres yeux – Roosevelt a été un des plus grands bienfaiteurs de l’humanité. Pourtant, il serait plus exact de dire, sobrement, que Franklin D. Roosevelt, fut le grand architecte de la suprématie américaine. Sa politique monétaire en livre le plus évident témoignage.

Mercredi 7 Janvier 2009
Edouard Husson