Le Blog d'Edouard Husson

Kosovo - qui est responsable?





C'est passé comme toutes les nouvelles de politique internationale, bientôt chassées par d'autres dépêches. Le Kosovo est indépendant. Personne ne s'en émeut. Ce ne sont pas de dérisoires protestations d'une nation, la Serbie, dont l'héritage historique est foulé aux pieds qui empêcheront de dormir ceux qui, à Washington ou à Bruxelles, à Londres ou à Berlin, ont décidé de reconnaître un nouvel Etat. Dans quelque temps, la partie du Kosovo peuplée de Serbes se détachera du nouvel Etat indépendant; là, les protestations seront un peu plus fortes, puis on oubliera, après avoir fustigé le nationalisme serbe incorrigible et condamné l'intervention intempestive de la Russie dans cette affaire.

Essayons pourtant, la durée d'une chronique, de ressaisir l'enchaînement des événements, avant d'en mesurer les conséquences.

On pourrait remonter aux rivalités d'avant 1914, dans la région, lorsque l'Allemagne et l'Autriche encourageaient déjà les Albanais contre les Serbes dans la région. On pourrait avoir le mauvais goût, aussi, de rappeler que les troupes de l'UCK étaient, en 1999, encore partiellement habillées d'uniformes noirs et qu'on y pratiquait le salut fasciste, comme à la grande époque. Il faudrait aussi, pour que l'exposé soit complet, rappeler la politique d'encouragement aux albanophones du Kosovo sous Tito. Nous nous contenterons de parler des raisons de l'éclatement de la Yougoslavie. L'Occident aimait Tito et lui prêtait volontiers de l'argent. Comme pour la plupart des pays en développement, les années 1980 furent terribles, lorsque les prêts libellés en dollars grimpèrent en même temps que le billet vert. Incapable de rembourser ses prêts, la Yougoslavie post-titiste fut soumise à la loi d'airain du FMI dans la deuxième moitié des années 1980: ce fut l'encouragement définitif aux tendances sécessionnistes, les républiques plus riches du nord de la Fédération ne voulant pas assurer leur part de dettes. A partir de là, bien d'autres facteurs ont joué: le réveil des nationalismes encouragés par des dirigeants communistes à la recherche d'un nouveau moyen de mobilisation politique; le jeu trouble des puissances, en particulier celui de l'Allemagne, qui a, sans aucune hésitation possible, poussé à des sécessions rapides, au risque de faire empirer la situation. Dans tous les cas, il faut rappeler la lourde responsabilité de l'Occident dans l'embrasement du conflit des années 1990 et la complexité d'un conflit où les Serbes furent systématiquement placés dans le rôle du méchant alors que les responsabilités étaient toujours partagées. Certes, le Tribunal Pénal pour l'ancienne Yougoslavie se donne les apparences de l'impartialité, condamnant aussi bien des Croates et des Bosniaques que des Serbes mais il s'agit de s'en prendre à de simples exécutants; la violence atroce déployée sur le terrain était la conséquence ultime de décisions prises dans des bureaux feutrés de Washington, de Berlin ou de Bruxelles. Les responsables de ce niveau ne seront jamais amenés à rendre des comptes.

Ajoutons que dans l'histoire des guerres de Yougoslavie, le Kosovo est encore un cas à part. C'est en prenant la cause des Serbes du Kosovo, contre la pression démographique et politique des Albanophones, que Milosevic avait lancé sa carrière politique dans les années 1980. Et lorsqu'éclatèrent les guerres de Croatie et de Bosnie, en 1991-1992, tout le monde s'attendait à ce que le Kosovo soit le foyer suivant du conflit. Or il n'en fut rien pendant plusieurs années parce qu'Ibrahim Rugova, chef politique de la communauté albanophone, imposa une résistance non violente. En 1998, dans des circonstances obscures, émergea un mouvement de libération, l'UCK, qui prônait les provocations violentes pour susciter des représailles serbes, qui permettraient d'accroître la pression occidentale sur Milosevic, et qui mit de fait Rugova sur la touche. Dans un livre qui lui a valu d'être rayé des cadres de la Bundeswehr (Kosovo. La marche à une guerre évitable, Nomos, 2000), celui qui était représentant de la République Fédérale auprès de l'OSCE au moment des faits, le général Heinz Loquai, a raconté comment les gouvernements occidentaux étaient entrés dans les calculs du mouvement de guerilla albanophone et avaient fini, cinquantième anniversaire de l'OTAN aidant, par déclarer la guerre à Milosevic au moment où il devenait accessible à la négociation.

Il faut se rappeler les assurances qui étaient données par tous les idéologues défenseurs de la guerre en 1999: il ne s'agissait que de donner une lecon au président de ce qui restait de République de Yougoslavie. Après, on ne toucherait pas aux frontières de la Serbie; on trouverait un modus vivendi entre les communautés. On leur apportait la démocratie et leurs conflits allaient s'évanouir par miracle. Il fallut vite déchanter; à peine les bombardements étaient-ils fini, certains albanophones réinstallés chez eux s'en prirent violemment aux Serbes vivant au Kosovo et, jusqu'à aujourd'hui, les troupes venues empêcher "un nettoyage ethnique" en ont toléré un autre, accompli subrepticement par les Albanais contre les nationalités non albanophones du pays. Fait non moins grave, une armada de juristes et d'experts occidentaux a préparé, depuis plusieurs années la sécession du Kosovo, contre toutes les assurances donnés au lendemain de la guerre de 1999 - et sans avoir les moyens de garantir que cette indépendance soit viable sans occupation du pays par les troupes de l'OTAN.

Même si l'on comprend bien quelle dynamique un mélange explosif de droit-de-l'hommisme, de jeu des puissances et de prise d'intérêts économiques a pu mener à la proclamation de l'indépendance du Kosovo dans l'indifférence quasi-générale, on peut se demander si l'Occident, l'Europe de l'Ouest en particulier, se sont rendus compte qu'ils avaient signé la mort définitive de l'esprit d'Helsinki, qui constituait la base la plus solide de l'ordre européen rétabli à grand peine après deux guerres mondiales. Les accords d'Helsinki (renouvelés par la Charte de Paris de 1990) avaient établi quelques principes simples: inviolabilité des frontières, qui ne peuvent être remises en cause que dans le cadre d'un processus démocratique; lutte pour les droits de l'homme à l'intérieur des frontières des Etats; protection des minorités. Il était encore possible, dans le cadre de ces accords, de piloter, depuis 1999, un processus dans lequel les frontières de la Serbie n'étaient pas remises en cause mais tout était fait pour réussir la démocratisation de la région et la mise en place d'un droit des minorités efficace.

C'était déjà des Accords d'Helsinki que se réclamait Francois Mitterrand lorsqu'il défendait en 1991, non pas, comme on le dit trop souvent la cause serbe face aux Croates mais la subordination de la reconnaissance de la Croatie à la garantie, par le gouvernement de Zagreb, des droits des minorités serbes du pays. De même, on aurait bien pu imaginer que le processus d'Helsinki conduise à l'indépendance du Kosovo, mais sur la base d'un référendum et de la garantie des droits des nombreuses minorités du pays. Cependant, de même que le non-respect du processus d'Helsinki pour accompagner l'indépendance de la Croatie et de la Bosnie a conduit d'une part au nettoyage ethnique des Serbes de la Krajina, d'autre part à l'occupation durable de la Bosnie par une force multinationale qui maintient la paix par la force, une prise d'autonomie ou une indépendance du Kosovo dans le strict respect de la Charte de Paris, qui auraient été acceptées par la majorité des Serbes, ont été rendues impossible par le refus de négocier équitablement avec Milosevic en 1998 (alors qu'en 1995 on le considérait encore persona grata aux accords de Dayton) puis par les bombardements de l'OTAN. A partir du moment où la force était employée par ceux qui auraient dû jouer un rôle d'arbitre et de libérateur non violent, la cause de l'émancipation du Kosovo - que la souplesse du processus d'Helsinki permettait de moduler - était devenue inaudible pour les Serbes.

Apparemment rien ne changera dans la région bien que les accords d'Helsinki aient été bafoués. Les troupes de l'OTAN mâteront n'importe quel dérapage nationaliste dans un pays limitrophe, par exemple en Macédoine. Précisément, nous comprenons, par la même occasion, que le nouvel ordre balkanique ne tient qu'à la présence de forts contingents externes. Que se passera-t-il si les troupes sont un jour retirées de Bosnie ou du Kosovo? Tous les ressentiments accumulés depuis des années se déchargeront-ils brutalement? C'est alors que les conséquences néfastes de la reconnaissance de l'indépendance pleine et entière du Kosovo apparaitront pleinement. On n'a rien fait pour associer les peuples de la région à la construction d'une communauté de nations. Les décisions sont prises par d'obscurs représentants d'organisation supranationales qui ne sont responsables devant aucun parlement, devant aucun peuple. Et les populations de la péninsule balkanique sont condamnés à subir longtemps encore des processus de décision qui apparaissent d'autant plus inéluctables que personne n'en revendique publiquement la responsabilité".
 

Mercredi 5 Mars 2008
Edouard Husson