Le Blog d'Edouard Husson

L’Europe de l’Ouest dans le processus de décision qui mène à la Shoah.



J’ai proposé récemment (« Nous pouvons vivre sans les juifs ». Novembre 1941. Quand et comment ils ont décidé de la solution finale, Paris, Perrin , 2005) de reprendre le débat sur le processus de décision génocidaire au sein de la direction nazie. Je ne prétends pas à l’originalité tant il existe sur la chronologie de la décision un débat intense nourri, depuis des années, par les publications de Philippe Burrin, Christopher Browning, Peter Longerich, Christian Gerlach, Florent Brayard. Mais, travaillant à une étude sur le rôle de Reinhard Heydrich dans la mise en œuvre de la « solution finale », je m’efforce d’apporter une double contribution à la discussion :

- d’abord, respecter les trois temps de toute mise en œuvre d’une politique : le mûrissement de l’intention ; la prise d’une décision ; la mise en œuvre de cette décision.
- Ensuite, relier plus systématiquement qu’on ne le fait d’habitude l’antisémitisme hitlérien et les décisions géopolitiques du Führer. Il y a beaucoup d’excellent spécialistes de chacun de ces domaines mais il est rare que l’on pousse jusqu’au bout l’analyse de l’interaction entre ces deux faces, pourtant inséparables, de la politique de Hitler dans la période qui mène du début 1939 à la fin 1941.

En résumant mes hypothèses de travail, je vais m’efforcer de souligner, à chaque étape, la place de l’Europe de l’Ouest dans les réflexions des dirigeants nazis. Par dirigeants nazis, j’entends le quatuor décisionnel fatal pour la plupart des juifs d’Europe qui se trouvèrent à portée de main des autorités du Reich: Hitler, Göring, Himmler et Heydrich.

En fait, je crois que l’on ne peut pas séparer l’Europe de l’Ouest au sens où l’entend ce colloque du rôle joué par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis dans les calculs de Hitler. Dans son tristement célèbre discours du 30 janvier 1939, qui contient la première expression affichée de son intention génocidaire pour tous les juifs d’Europe, Hitler parle en permanence des « démocraties » qui ne veulent pas accueillir les juifs que le Reich voudrait expulser, tout en protestant contre la politique nazie. Le discours est prononcé quelques semaines après le pogrome national de la Nuit de Cristal. Et ce dernier avait, entre autres, pour fonction de faire comprendre non seulement à la société allemande mais aussi « aux démocraties » (France, Grande-Bretagne, Etats-Unis en particulier) que la signature d’un accord diplomatique ne valait pas renonciation aux visées sur le regroupement des populations germanophones de toute l’Europe sous une même tutelle ; ni renonciation à la constitution d’un « espace vital ».

Dans Mein Kampf, Hitler proposait une alliance stratégique à la Grande-Bretagne, fondée sur : un partage des sphères d’influence : à la Grande-Bretagne, l’empire des mers, au Reich la domination sur l’Europe continentale. Bien entendu, les juifs seraient expulsés de l’espace de domination allemand. Le livre fondateur de l’idéologie hitlérienne n’en dit pas plus sur la destination mais il est probable que, comme l’a montré Philippe Burrin, Hitler lui-même n’avait pas d’idées très précises sur la question. Surtout, il faut garder à l’esprit que, comme il l’indique le 30 janvier 1939, il avait imaginé que les « démocraties enjuivées » accueilleraient les juifs chassés du Reich et que cela servirait les intérêt de l’Allemagne : il s’ensuivrait une montée d’antisémitisme dans les pays d’accueil donc la formation, en réaction, de partis favorables à l’Allemagne, donc, ce qui n’est pas moins essentiel, la possibilité pour le Reich de réaliser ses projets expansionnistes en Europe. Si j’en crois l’argumentation convaincante de Florent Brayard, il n’est pas à exclure que le Reich ait pensé à expulser vers les territoires soviétiques, après l’occupation de la Pologne, les juifs de ce pays. Si cette hypothèse, confortée par quelques documents est exacte, il se serait agi, là aussi, de susciter, à terme, une réaction antisémite et l’affaiblissement du régime « judéobolchevique » donc, à terme, une réalisation plus facile de la conquête de l’espace vital.

Mais, comme nous le savons, le Reich se heurta à un refus de la plupart des pays d’accueillir en nombre les juifs persécutés et l’on ne comprend pas les radicalisations successives de la politique antijuive sans ce contexte international. Quand bien même les démocraties manquent à leur devoir d’humanité le plus élémentaire, Hitler ne remet pas en cause sa vision idéologique : précisément, puisqu’il croit dur comme fer à l’authenticité des Protocoles des Sages de Sion, le refus d’accueillir les juifs relève d’une stratégie pour affaiblir l’Allemagne ; d’où la montée en puissance des menaces, d’abord adressées aux puissances occidentales, en particulier aux Etats-Unis – aux « juifs de Wall Street ». Hitler se sent renforcé dans ses préjugés puisqu’il constate que la Grande-Bretagne ne semble pas accepter de bon cœur la répartition des sphères d’influence et, surtout, qu’elle ne voit pas que son ennemi principal est les Etats-Unis, qui lui contesteront un jour la suprématie des mers. D’où la menace, au cas où l’Angleterre (et la France) s’allieraient aux Etats-Unis pour empêcher l’Allemagne de réaliser son destin européen, de s’en prendre, en Europe, à ceux qu’il considère comme les agents de l’alliance entre « judéocapitalisme » et « judéobolchevisme » pour détruire la culture européenne.

Il faut bien avoir en tête cette première phase, au cours de laquelle l’intention génocidaire est précisée en même temps que Hitler éprouve la montée des oppositions à sa politique d’expansion.

Une deuxième phase commence avec le début effectif de la guerre. Je n’ai pas besoin d’évoquer ici la brutalité ni les contradictions de la politique antijuive menée en Pologne après l’occupation de ce pays. C’est à partir de la défaite de la France que les juifs d’Europe de l’Ouest sont concernés par la mise en œuvre d’une « solution européenne de la question juive ». Ce sur quoi je voudrais insister dans cette deuxième partie de mon exposé, c’est sur le tournant que représente le « plan Madagascar ». J’ai essayé de montrer dans mon livre que la spécificité de Heydrich et de services résidait dans leur capacité à proposer une « solution d’ensemble » de la question juive en Europe. Après la mort de Heydrich, en juin 1942, Himmler se révélera redoutable, du fait de son esprit analytique, dans sa capacité à mettre en œuvre la Shoah et de trouver une méthode propre à chaque région particulière. Heydrich se distingue, lui, par son esprit de synthèse. Il assure sa montée en puissance au sein des institutions du Reich par sa capacité à proposer au Führer et à Goering un plan global.

Le « plan Madagascar », s’il avait été mis en œuvre, aurait signifié la mort plus ou moins rapide de tous les déportés concernés, dont ceux des régions qui vont faire l’objet de ce colloque. Au fond, ce que les nazis avaient en tête à cette époque, c’était une sorte d’équivalent du génocide des Arméniens – la référence, bien plus que les violences bolcheviques pour eux – sauf qu’il se serait agi de transporter les individus par bateau.

La résistance de la Grande-Bretagne relégua dès novembre 1941 le « plan Madagascar » dans les cartons. Mais le projet suivant élaboré par les services de Heydrich – et cette fois-ci sans être plus vraiment en concurrence avec le Ministère des Affaires étrangères comme pour le Plan Madagascar, c’est ce que les nazis devaient appeler jusqu’en octobre 1941 « solution finale » ou « solution globale » de la « question juive en Europe ». Hitler, les principaux chefs nazis et, bientôt, la Wehrmacht, sont convaincus que la victoire contre l’Union Soviétique est une question de deux à trois mois. Et Heydrich est chargé de préparer l’expulsion de tous les juifs vivant dans l’espace de domination allemande, une fois l’Union Soviétique vaincue.

On sait que Heydrich a remis en janvier à Himmler et à Goering un projet dont nous n’avons plus l’original. J’essaie de montrer, dans mon travail, que le procès-verbal de la Conférence de Wannsee reprend, pour l’essentiel, le plan remis par Heydrich un an plus tôt. Le projet présenté à Wannsee ne fait pas de sens, si on le lit littéralement, alors que le génocide des juifs soviétiques a commencé à l’été 1941 et que Himmler et Heydrich eux-mêmes sont en train de concevoir la mise en œuvre, en accord avec Hitler, du génocide généralisé des juifs d’Europe hors Union Soviétique sur le territoire polonais, dans les centres d’extermination en construction. Il n’a de sens que dans le contexte d’information et d’implication de hauts fonctionnaires, dont la coopération va être nécessaire pour mettre en œuvre la déportation généralisée des juifs d’Europe vers la Pologne mais qui, bien qu’antisémites et bien qu’auxiliaires des phases précédentes de la politique antijuive, n’ont pas été tenus au courant de la radicalisation inouïe que connaît la planification de la SS entre la fin 1940 et la fin 1941. On leur présente un projet qui correspond au début de la phase de radicalisation mais qui a l’avantage d’être déjà clairement génocidaire et dond de compromettre définitivement tous ceux qui lui donneront leur accord.

Au contraire, rapportées à la situation de janvier 1941, les perspectives exposées en janvier 1942 à la Conférence de Wannsee font beaucoup de sens. Dans le cadre de la préparation de la « conquête de l’espace vital à l’Est», on prépare non seulement la campagne militaire mais ce qui se passera après, la « colonisation ». Il faut voir le plan remis par Heydrich en rapport avec le « plan général pour l’Est ». Il faut le voir aussi comme un produit des circonstances : depuis 1939, Hans Frank se plaint d’avoir trop de juifs dans le gouvernement général, de plus en plus atteints par des épidémies; les différents responsables locaux du parti et de la SS dans les territoires occupés du centre européen voudraient eux pouvoir déporter les juifs et si ni le Gouvernement Général ni Madagascar ne sont des destinations viables, il faut calmer leur zèle en leur montrant qu’il y a bien un territoire où les juifs seront déportés. L’autorité grandissante de Heydrich sur la politique antijuive ne vient pas seulement de ce qu’il est plus disposé que Himmler à mettre en œuvre des méthodes de tuerie que ce dernier qualifie de « bolchevique ». Elle vient aussi de sa capacité à proposer un plan d’ensemble.

Le plan d’ensemble proposé prévoit la déportation des juifs de toute l’Europe sous domination nazie vers les territoires conquis de l’Union Soviétique, leur mise au travail forcé dans des conditions « d’extermination par le travail » et l’élimination des survivants. Par rapport au « plan Madagascar », le caractère génocidaire du projet est plus ouvertement avoué. On reste cependant dans une logique de « génocide lent », à la turque. Le « plan Madagascar » prévoyait une durée de quatre ans et il est difficile d’imaginer que le premier projet de « solution finale » aurait pu être mis en œuvre en moins de deux ans ou deux ans et demi, le temps qu’il a fallu à Himmler, aiguillonné par la rage destructrice de l’idéologue qui voit le réel se retourner contre le projet de « Reich de mille ans », pour mettre en œuvre la deuxième version de cette « solution finale », celle de génocide rapide. Dans le plan annoncé, les juifs du Reich seraient les premiers déportés ; puis viendraient – Hitler l’avait promis à plusieurs reprises à Frank – les juifs du Gouvernement Général ; puis viendrait le tour des juifs d’Europe de l’Ouest.

Il faut envisager le sort réservé aux juifs soviétiques comme relevant d’une planification distincte, même si elle relève aussi en grande partie de Heydrich. Il s’agit de reprendre les méthodes utilisées en Pologne contre les élites polonaises – et contre des juifs, moins nombreux : éliminer tous les soutiens potentiels du régime que l’on cherche à abattre. Simplement, en URSS, les nazis sont convaincus que les juifs sont le soutien principal du régime ; d’où la planification, en même temps que la campagne militaire, du massacre des hommes juifs. Je ne crois pas que les nazis avaient planifié plus avant le 22 juin 1941.

Bien sûr, on n’était plus vraiment dans une perspective de massacre « politique », malgré les apparences, et l’on sait aujourd’hui que pour plusieurs unités de la SS et de la police, la frontière entre les hommes juifs et les femmes et les enfants fut rapidement effacée. Surtout, la direction nazie comprit rapidement que la résistance soviétique était plus acharnée que prévue. Peut-être aussi les nombreuses femmes combattant dans l’ Armée Rouge donnèrent-elles l’idée que les femmes juives étaient aussi dangereuses que les hommes. Surtout, il ne faut pas oublier que la dynamique du totalitarisme nazi est génocidaire.

Mais, pour la question qui nous intéresse, c’est le calendrier qu’il faut prendre en compte. Après trois semaines de combat, vers la mi-juillet, Hitler demande à Himmler d’intensifier la lutte contre l’ennemi idéologique. On sait aujourd’hui que l’on a moins eu à faire à des initiatives des unités des Einsatzgruppen qu’à la diffusion d’un modèle de génocide donné par quelques unités de la Waffen SS placées directement sous les ordres de Himmler et non de Heydrich après des instructions données par le Reichsführer SS à la fin juillet. C’est-à-dire environ six semaines après le début de la guerre – le délai donné par les plus optimistes pour battre l’Union Soviétique. A la fin août au plus tard, toutes les unités de la SS et de la police sont devenues génocidaires. Et pour les dirigeants nazis, il est fondamental que l’on ait dépassé, fin août, les deux mois sur lesquels la plupart s’accordaient à penser que l’Union Soviétique aurait capitulé. La première Shoah, au sens plein du terme, se déroule en URSS ; elle poursuivra d’ailleurs son cours de façon relativement autonome par rapport au reste de la Shoah, celle mise en œuvre sur le sol de la Pologne.

Que devient, dans ce cadre, le plan heydrichien de « solution finale » ? Je suis très frappé de voir comme le calendrier coïncide avec une planification mise en œuvre dans la perspective d’une victoire en deux mois. Fin août, Heydrich se fait confirmer son mandat de coordinateur de la déportation généralisée des juifs d’Europe sous domination allemande. Théoriquement, la guerre devrait être finie quinze jours plus tard. Effectivement, c’est à ce moment qu’il pose la question du début des déportations prévues par son plan. On n’est pas seulement dans une logique culturelle prussienne ou allemande où il n’est pas pensable de repousser une tâche fixée, on est dans une logique totalitaire : le réel doit se plier à l’idéologie. Si la guerre dure, c’est parce que les juifs la font durer, raison de plus pour mettre en œuvre le plan projeté. Effectivement, toutes les initiatives de Heydrich, dans les mois suivants, vont correspondre au calendrier idéal fixé avant le début de la guerre germano-soviétique.

Hitler n’accorde pas l’autorisation demandée à Heydrich avant la mi-septembre. Il n’est pas possible de rentrer ici dans le détail des pressions qui jouent sur les uns et les autres. Il faut surtout constater que lorsqu’ils se réunissent à plusieurs reprises entre le 22 et le 24 septembre 1941, Hitler, Himmler et Heydrich tombent d’accord pour mettre en œuvre sans attendre la fin de la guerre contre l’Union Soviétique le plan de déportation généralisée des juifs d’Europe qui incluait bien entendu ceux des régions qui vont être l’objet de ce colloque. Je ne crois pas qu’il faille interpréter autrement la formule donnée par Heydrich pour justifier le soutien de ses services aux attentats commis contre des synagogues parisiennes dans la lettre de justification qu’il envoie le 6 novembre au Generalquartiermeister de l’armée de terre. Contrairement à Philippe Burrin ou Eberhard Jäckel, je ne crois pas que les dirigeants du Reich aient parlé d’autre chose, au début de l’automne, que du plan de déportation généralisée. Il était déjà énorme de décider du principe d’un maintien du calendrier bien que la guerre durât plus longtemps que prévu.

Cela signifiait que dans l’esprit des dirigeants du Reich, on commençait à prévoir la déportation des juifs d’Europe de l’Ouest. L’attentat contre les synagogues parisiennes relève du prétexte pour prendre en main, aux dépens de la Wehrmacht, la question juive en France. On connaît l’asymétrie du rapport de force entre la Wehrmacht et la SS en Europe de l’Ouest à la différence de ce qui se passe en Europe de l’Est.

Dans l’esprit de Hitler et des dirigeants nazis, la guerre pouvait encore être gagnée avant la fin de l’année. Il était normal de commencer à préparer la « solution finale » d’après-guerre, d’autant plus que cela pourrait avoir un effet dissuasif sur les Etats-Unis dont Hitler sent depuis longtemps – sans doute depuis la fin de l’été 1940 – qu’ils feront un jour la guerre à l’Allemagne. Je crois bien qu’il existe un lien entre la décision ultime qui mène à la Shoah et la perspective de l’entrée en guerre des Etats-Unis mais je pense qu’il n’est pas exact de penser, comme le fait Gerlach, que la décision d’extermination immédiate et systématique suit immédiatement l’entrée en guerre de Washington. C’est Hitler qui déclare la guerre aux Etats-Unis et non le contraire. Il n’y avait aucune nécessité absolue – le Japon avait-il déclaré la guerre à l’URSS en juin 1941 ? En fait, Hitler déclare la guerre aux Etats-Unis, début décembre pour justifier une décision qu’il a déjà prise, celle de tuer le plus rapidement possible tous les juifs d’Europe, pas qu’il avait annoncer vouloir franchir en cas de guerre mondiale.

Depuis le mois d’août, le soutien des Etats-Unis à l’Allemagne est de plus en plus affiché. EN septembre ont lieu les premiers incidents entre la marine américaine et la marine allemande. Hitler a besoin de gagner vite la guerre contre l’URSS. Sinon, il est à craindre que son pari – abattre le judéo-bolchevisme pour convaincre l’Angleterre qu’il ne sert à rien de continuer la guerre – soit perdu. La première décision fondamentale est celle de mettre en œuvre la déportation généralisée sans attendre la fin de la guerre. La deuxième va être d’aller au bout de la logique selon laquelle s’en prendre aux juifs, c’est s’en prendre à l’ennemi suprême, au grand coordinateur de la coalition anti-allemande.

J’ai tenté de montrer dans mon livre comment il fallait reprendre et pousser jusqu’au bout l’hypothèse de Philippe Burrin selon laquelle le rejeu de la faille existentielle du 9 novembre est la date clé pour comprendre les motivations de Hitler. Si toute sa carrière est guidée par la promesse : « plus jamais un 9 novembre 1918 », alors il n’est pas surprenant de constater comment, entre le 25 octobre et le 15 novembre 1941, Hitler franchit un pas décisif. La chute de Kiev, fin septembre, est le moment de la dernière grande euphorie ; mais Staline tient toujours ; malgré des pertes et des masses de prisonniers gigantesques, l’Armée Rouge continue à se battre. C’est donc que l’ennemi idéologique redouble de vigueur. Raison de plus pour l’atteindre mortellement dans sa composante européenne. La rage hitlérienne ne cesse de monter tout au long du mois d’octobre pour finalement culminer dans une série de diatribes dont suffisamment de traces ont subsisté pour ne pas laisser de doute sur le sujet : la décision a cristallisé autour du 9 novembre 1941.

Dans ma présentation, j’ai tenu le plus grand compte de toutes les recherches effectuées au plan local, qui montrent comment, après l’Union Soviétique, dans le Gouvernement Général, dans le Wartheland, on passe progressivement au génocide. C’est, de mon point de vue la diffusion du modèle instauré au mois d’août en Union Soviétique. Belzec, Chelmno sont la répétition, la technologie de l’opération T4 en plus, ce ce qui s’est passé en Union Soviétique. Deux autres exemples peuvent être donnés : celui de la Serbie et celui de la France, où c’est d’abord la Wehrmacht qui reproduit la logique des débuts de la campagne contre l’Union Soviétique : les hommes juifs sont, à l’automne 1941 intégrés, massivement en France et totalement en Serbie aux quotas d’otage éliminés en représaille à toute manifestation de résistance. Mais, même en Serbie, la Wehrmacht s’arrête où les Einsatzgruppen n’avaient fait que commencer : éliminer systématiquement les hommes juifs. Les femmes et les enfants juifs de Serbie seront éliminés en mars 1942 par un commando SS spécialement venue sur place. Les juifs de France pourront commencer à être déportés vers les camps de la mort à partir du moment où Heydrich aura établi, peu avant de mourir, de façon indiscutable, l’autorité de la SS en France.

Ce qui concerne directement l’Europe de l’Ouest , et qui explique les événements tragiques qui commencent au printemps 1942, c’est le fait que la volonté de tenir coûte que coûte le calendrier fixé avant juin 1941 conduit à transformer le premier plan heydrichien de déportation généralisée vers les territoires conquis d’URSS et d’extermination par le travail dans l’ancien goulag stalinien en un plan d’acheminement vers la Pologne pour une mise à mort immédiate dans des centres d’extermination. Et le plus terrible est de constater que les nazis assument le fait que le maintien du calendrier contre l’évolution des circonstances implique une telle radicalisation.

La conférence de Wannsee était originellement prévue pour se dérouler le 9 décembre 1941. On la repoussa d’un mois sans doute du fait de la déclaration de guerre aux Etats-Unis. Mais décembre 1941 ou janvier 1942 : c’est sans aucun doute à ce moment-là qu’aurait eu lieu toute conférence de planification de la « solution finale » entre la SS et des hauts fonctionnaires de l’appareil d’Etat classique. La seule différence, c’est qu’après une victoire contre l’Union Soviétique, le texte que nous connaissons par le procès-verbal n’aurait pas été autant en-dessous de l’état d’avancement du génocide que ce fut le cas.

Mon hypothèse de travail, vous l’avez compris, c’est qu’à partir de la mi-novembre 1941, on a quitté la phase de la décision pour entrer dans celle de la mise en œuvre. Je ne crois pas, à la différence de Hans Mommsen,que le délai qui sépare la période décisive de septembre-décembre 1941 (où Burrin, Browning, Jäckel, Gerlach et moi-même situons la décision) de la mise en marche effective des centres d’extermination invalide ou rende inintéressante l’hypothèse d’une prise de décision coïncidant avec le tournant de la guerre contre l’Union Soviétique. Je me répèterai en disant que si les historiens intentionnalistes confondent intention et décision, les historiens fonctionnalistes confondent le temps de la décision et celui de la mise en œuvre.

Il est au contraire étonnant de constater avec quelle rapidité maléfique les nazis ont mis en œuvre ce qu’ils avaient décidé entre la fin octobre et la fin novembre 1941. Si la guerre contre l’Union Soviétique avait été gagnée fin 1941, on peut penser que trois vagues auraient précédé la déportation des juifs d’Europe de l’Ouest : la fin de l’élimination des juifs soviétique ; la déportation des juifs du Reich et de Bohême-Moravie (Heydrich s’en occupait directement) ; celle des juifs du Gouvernement Général. On peut imaginer que celle des juifs de France ou de Belgique ne se serait pas posée avant 1943 ou 1944 ; le passage de la « solution finale » première manière à ce que nous appelons la Shoah signifiait entre autres choses une considérable accélération de la volonté de déportation, selon un calendrier remarquablement mis en lumière par Florent Brayard.

Mardi 17 Mars 2015
Edouard Husson