Le Blog d'Edouard Husson

La diplomatie hitlérienne entre illusion géopolitique et idéologie antisémite



1. La Grande-Bretagne : une pièce maîtresse du dispositif diplomatique envisagé par Hitler

A première vue, le fond des choses pour Hitler, en 1923, dans Mein Kampf, c’est la question de « l’espace vital ». Mais, on oublie souvent de le dire, les développements sur ce point sont assortis de considérations diplomatiques.

Comment assurer à l’Allemagne l’étendue territoriale à laquelle lui donne droit sa vitalité démographique et sa supériorité raciale ? Le futur dictateur y refuse la méthode française de « limitation des naissances » ; il dit son scepticisme devant l’idée d’une « colonisation intérieure ». Il rejette ce qui fut en partie la conception wilhelmienne, de la conquête des débouchés à l’exportation pour l’industrie du pays. Et c’est là que la réflexion diplomatique entre en scène : car cela conduit à l’affrontement avec la Grande-Bretagne. La flotte de l’amiral Tirpitz, qui devait garantir la sécurité des marchés d’exportation, fut vue comme une déclaration de guerre par Londres.

Hitler avait formulé dès la rédaction de Mein Kampf ce qui serait la ligne directrice de sa politique, opposée à celle de l’empire fondé par Bismarck : « La seule possibilité de mener à bien une politique territoriale saine se résumait en l’acquisition de terres nouvelles en Europe même ». Cela impliquait non seulement de ne pas provoquer la Grande-Bretagne mais de rejeter l’un des axes traditionnels de la politique prussienne, l’alliance germano-russe : « Voulait-on des territoires en Europe, cela ne pouvait être, en définitive, qu’aux dépens de la Russie. Il fallait alors que le nouveau Reich suive la voie des anciens chevaliers de l’ordre teutonique, afin que l’épée allemande assure la glèbe à la charrue allemande, et donne ainsi à la nation son pain quotidien. Le seul allié possible en Europe pour une semblable politique était l’Angleterre ».

Dès 1924, Hitler déclare : « Aucun sacrifice ne devait être trop grand pour se concilier les bonnes grâces de l’Angleterre, eût-il fallu renoncer aux colonies, à la puissance maritime, et épargner toute concurrence à l’industrie britannique ». Dans les négociations avec la Grande-Bretagne, la question de la restitution des colonies allemandes n’est qu’un moyen de pression – même si une partie des dirigeants britanniques y voit une menace ; c’est dans l’esprit de ce que nous venons de citer que Hitler négocie le pacte naval de 1935 ; et, dernier élément d’illustration, il met en place une politique économique continentale, qui doit tendre à l’autarcie, c’est le principe de la Grossraumwirtschaft (économie de grand espace) que la conquête de l’Union Soviétique aurait dû parachever.

Non seulement, Hitler réécrit l’histoire : « Il fut un temps où l’Angleterre aurait négocié dans ce sens. Car elle comprenait très bien que c’était pour l’Allemagne une nécessité imposée par l’accroissement de sa population, de chercher un exutoire quelconque et qu’elle le trouverait avec le concours de l’Angleterre, en Europe, ou sans elle, dans le monde. Il eût fallu au premier chef encourager cette tendance quand, au début du siècle, Londres même chercha à se rapprocher de l’Allemagne ». Mais il ajoute un commentaire qu’on ne peut pas sous-estimer dans sa « vision du monde », entièrement centrée autour de la Première Guerre mondiale et du traumatisme, non surmonté, de la défaite : « La guerre mondiale aurait été évitée. Le sang versé en 1904 aurait épargné son décuple de 1914 à 1918 » . On ne peut donc que prendre Hitler au sérieux quand il annonçait vouloir « contracter une alliance avec l’Angleterre ou bien consacrer au développement de [la] puissance militaire [du Reich] des ressources tellement démesurées qu’il aurait dû, pendant quarante ou cinquante ans, complètement rejeter au second plan toutes les dépenses de caractère culturel » .


Hitler analyse la politique britannique d’équilibre européen : « maintenir un état de choses où les différents états européens, en rivalisant entre eux de puissance, se paralysaient réciproquement » .Lorsque la puissance allemande s’est accrue, la Grande-Bretagne, explique Hitler, a tout fait pour rassembler une coalition contre elle . L’Angleterre s’est réjouie de la révolution allemande mais s’est retrouvée face au danger d’une nouvelle prépondérance, celle de la France .

Et le futur dictateur de développer longuement ce point de vue: « L'empire britannique avait lutté pendant quatre ans et demi les armes à la main pour anéantir la prétendue prépondérance d'une puissance continentale. Un écroulement subit semblait faire disparaître cette puissance de la surface du globe (…) L'Allemagne était anéantie et la France devenait la première puissance continentale de l'Europe. (…) Le but de l'Angleterre avait poursuivi en faisant la guerre était atteint plus que l'Allemagne ne pouvait plus pratiquer de politique coloniale économique et commerciale ; tout ce qui dépassait ce but blessait les intérêts anglais. La disparition de l'Allemagne comme grande puissance de l'Europe continentale ne pouvait que profiter aux ennemis de l'Angleterre ». Hitler est dès cette époque convaincue qu’une réconciliation diplomatique entre la Grande-Bretagne et l’Allemagne est inéluctable parce que la Première Guerre mondiale a signifié un profond abaissement de la politique britannique: « Pourtant la diplomatie anglaise ne put pas exécuter son changement de front pendant les journées de novembre 1918 et jusqu'à la fin de l'été de 1919 par ce qu'elle avait, pendant cette longue guerre, fait appel aux sentiments des masses avec une insistance dont elle n'avait jamais encore donné d'exemple.(…)° La France s'était attribuée la conduite des négociations et pouvait imposer sa loi à ses alliés. La seule puissance qui aurait pu, pendant ces mois de négociations et de marchandage, modifier cet état de choses, l'Allemagne elle-même, était en proie aux convulsions de la guerre civile et ne cessait de proclamer, par la bouche de ces prétendus hommes d'État, qu'elle était prête à accepter tout ce qu'on lui imposerait. (…) Pour éviter que la puissance de la France ne devienne trop prépondérante, l'Angleterre n'avait plus à sa disposition qu'une seule façon d'agir : s'associer à ses brigandages.(…) Ainsi le fruit qu'elle a tiré politiquement de la lutte menée contre l'accroissement de puissance de l'Allemagne, a été d'établir l'hégémonie de la France sur le continent ; les résultats, au point de vue militaire, ont été les suivants : l'Angleterre a fortement établi la France comme première puissance sur terre et a dû reconnaître l'union américaine pour son égale sur mer. »

Hitler voit dans la Grande-Bretagne un ennemi susceptible de redevenir un allié, à la différence de la France : « Ce que souhaitera toujours l'Angleterre, c'est d'empêcher qu'une puissance continentale quelconque accroisse ses forces au point de pouvoir jouer un rôle important dans la politique mondiale ; elle veut donc maintenir un certain équilibre entre les forces dont disposent les Etats européens ; car c'est la une des conditions primordiales mises à l'hégémonie de l'Angleterre dans le monde entier.
Ce que souhaitera toujours la France, c'est d'empêcher que l'Allemagne forme une puissance homogène ; c'est le maintien d'une fédération de petits états allemands dans les forces équilibre et qui ne soit pas soumis à une autorité centrale ; c'est enfin d'occuper la rive gauche du Rhin : toute condition nécessaire pour qu'elle puisse établir et assurer son hégémonie en Europe.
Le but dernier de la diplomatie française sera éternellement en opposition avec les tendances fondamentales de la diplomatie anglaise. »

Hitler en tire un programme d’alliances pour l’Allemagne : « Quand on examine, en tenant compte des considérations que nous venons d'exposer, les possibilités d'alliance que l'époque actuelle offre à l'Allemagne, on est vite convaincu que tout ce que nous pouvons faire pratiquement, en fait d'alliance, est de nous rapprocher de l'Angleterre. Bien que les conséquences de la politique de guerre suivie par elle aient été et soient restées, néfastes pour l'Allemagne, on ne doit pas se refuser à constater que l'Angleterre n'a plus, aujourd'hui aucun intérêt pressant à ce que l'Allemagne soit anéantie et que, au contraire, l'objectif de la diplomatie anglaise doit être de plus en plus, à mesure que les années s'écoulent, de mettre un frein à l'instinct d’impérialisme démesuré dont est animée la France » Résumant sa pensée, le futur dictateur explique : « L'Angleterre désire que l'Allemagne ne soit pas une puissance mondiale ; la France ne veut pas qu'il existe une puissance qui s'appelle l'Allemagne ; la différence est considérable ! Mais aujourd'hui nous ne luttons pas pour reconquérir la situation de puissance mondiale ; nous avons à combattre pour l'existence de notre patrie, pour l'unité de notre nation et pour le pain de nos enfants. Si, tirant la conclusion de ces prémisses, nous passons en revue les alliés que peut nous offrir l'Europe, il ne reste que deux états : l'Angleterre et l'Italie »

II. L’impossible « compromis révisionniste »

L'histoire de la stratégie britannique d'apaisement diplomatique est bien connue. On soulignera combien la récente étude de Ian Kershaw sur Lord Londonderry oblige à une lecture plus fine des comportements des différents acteurs .

On observe souvent des variations considérables dans l'attitude des hommes politiques britanniques.
- les fascistes britanniques passent du patriotisme à la collaboration potentielle.
- Lord Londonderry a été, jusqu’en 1933, un partisan du désarmement négocié puis il a plaidé pour la dissuasion vis-à-vis de l'Allemagne par l'arme aérienne (et à ce titre il fut, comme ministre de l’Air, l’homme qui prit la décision du radar), avant de mettre toute son énergie, à partir de 1935, dans une politique de rapprochement personnel avec les dirigeants nazis et, enfin, de se rallier au consensus churchillien.
- De même, l'étude de l'historien britannique relativise le changement d'attitude chez Chamberlain après le déplacement de la Tchécoslovaquie, au printemps 1939. Et elle réduit la recherche par Lord Halifax d'un compromis avec l'Allemagne aux semaines qui suivent la défaite de la France et l'installation de Churchill au pouvoir alors que d’autres historiens la font durer jusqu’à l’invasion de l’Union Soviétique par la Wehrmacht .

Si l'on résume les différentes étapes de l'attitude britannique vis-à-vis de l'Allemagne hitlérienne, on identifie
- une première période, qui est celle de l'utopie du désarmement, jusqu'au retrait de l'Allemagne de la société des nations.
- Il s'ensuit une première série de tension entre les deux pays, qui culmine, fin 1934, lors du débat sur le développement de la flotte aérienne allemande. Mais, paradoxalement, la peur causée par un éventuel bombardement des villes anglaises pousse le gouvernement britannique à chercher un compromis avec l’Allemagne.
- On entre, au printemps 1935, dans la phase de l'apaisement diplomatique proprement dit. Se succèdent l'accord naval germano-britannique de juin 1935, l'absence de réaction devant la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936, les protestations molles suite à l'annexion de l'Autriche en mars 1938, l'accord de Munich de la fin , l'absence de préparation véritable d'une stratégie de défense de la Pologne, malgré la promesse de soutien du printemps 1939, et, enfin, le refus d'envisager une alliance de revers avec l'Union soviétique, ce qui aboutit à la signature du pacte germano-soviétique.

Ce dernier épisode renvoie à la question ont des motivations de l'apaisement diplomatique.
- Il y eut d’abord un motif économique. Le pays était affaibli par la crise financière des années 1920 et la crise économique qui a suivi la « Grande dépression ». On se rappellera au passage que Churchill fut l’homme du désastreux rétablissement de la parité d’avant-guerre entre la livre et l’or ; et Chamberlain au contraire l’homme du renouveau économique du pays dans les années 1930, en particulier par le retour à un protectionnisme intelligent . On ne peut pas dissocier l’accord naval avec l’Allemagne, en 1935, du souci de ne pas être entraîné (trop tôt) dans une nouvelle course aux armements qui mettrait à mal le redressement économique.
- L'anticommunisme, répandu en particulier à droite de l'échiquier politique, est un facteur qu'il ne faut pas sous-estimer. Lors de l'arrivée des nazis au pouvoir nombreux sont les membres de l'establishment britannique qui voit dans la nouvelle dictature un éventuel rempart contre l'influence de l'Union soviétique en Europe. Le pacte franco-soviétique est envisagé avec méfiance, d'autant plus qu'il est le prétexte invoqué immédiatement par Hitler pour justifier la remilitarisation de la Rhénanie. Il est certain que l'anticommunisme pourrait être l'un des piliers d'un compromis germano--britannique en matière diplomatique. C’est, en attendant, une pomme de discorde entre France, Grande-Bretagne et Italie.
- La méfiance vis-à-vis de la France, aussi : dès les Conséquences économiques de la paix de Keynes on voit exprimer une attitude foncièrement hostile au souci français de sécurité ; une invocation régulière de l'esprit de conciliation nécessaire à l'existence d'un équilibre européen.
- L'élément sans doute le plus fondamental, qui détermine en grande partie la position diplomatique britannique, ou, plutôt, qui conforte la classe dirigeante britannique dans son comportement majoritaire, c'est le pacifisme foncier d'une nation qui ne veut pas voir se reproduire le massacre de la première guerre mondiale. Le parti travailliste est, bien entendu, largement en phase avec l'opinion sur ce point. Là aussi, cependant, on fera attention à ne pas simplifier : L’Association pour la SDN, qui comptait 400 000 adhérents, organise en 1935 un Peace Ballot. Avec l’aide de 38 autres associations pacifistes, 11 millions de votants sont mobilisés. Or, à la question : « Si une nation menace d’en attaquer une autre, les autres nations doivent-elles s’entendre pour la forcer à s’arrêter par des mesures éventuellement militaires ? », 58% des votants répondent oui.

On ne sera donc pas étonné de constater que l'opinion britannique joue aussi à plusieurs reprises contre la logique d'apaisement diplomatique. C'est, entre autres facteurs, parce que l'opinion réagie très vivement aux chiffres livrés par Churchill sur l'armement aérien britannique est entamée un effort de rattrapage essentiel au moment de la bataille d'Angleterre. De même, l'enthousiasme qui suit les accords de Munich et de courte durée. Moins connues, peut-être, est le choc de l'opinion britannique face aux pogroms dits de la nuit de cristal.

Cet épisode est révélateur dans la mesure où le déchaînement des bataillons de rue antisémites annule l'effet des initiatives diplomatiques hitlériennes en direction de la Grande-Bretagne. Dans la période 1933 1939 Hitler a bien su jouer sur plusieurs cordes.
- La paralysie mutuelle de la France et de la Grande-Bretagne sur la question du désarmement lui permet de sortir de la société des nations sans dommages diplomatiques ; de même l'inaction contagieuse de Londres et de Paris face à la remilitarisation de la Rhénanie assurait au Führer d'une quasi impunité dans le démantèlement d'une clause essentielle du traité de Versailles. Hitler a su, aussi, joué habilement l'air du pacifisme, au moins jusqu'à la guerre d'Espagne.
- L'intervention allemande dans la péninsule Ibérique paralyse une autre façon l'establishment britannique, qui sympathisent partiellement avec la croisade anticommuniste.

Pourtant, il faut se demander, justement, pourquoi Hitler n'a pas réussi à établir l'alliance solide dont il rêvait avec le frère nordique.Hitler souligne, dans Mein Kampf, comme on a sous-estimé la combativité de l’Angleterre. De même,il admire les Etats-Unis pour avoir conquis un « espace vital ». Mais pour lui, précisément, il faut mettre tout cela au compte du « sang aryen » et en espérer une convergence avec la politique allemande. Or c’est le contraire qui s’est passé.

Certains historiens ont souligné l'échec de l'action de Joachim von Ribbentrop, ambassadeur en Grande-Bretagne en 1936-37. On sait, en effet, que ce personnage joue un rôle fondamental, auprès de Hitler, pour contourner un ministère des affaires étrangères ou les traditions prussiennes sont encore bien ancrées, en particulier la nostalgie d'une bonne entente avec la Russie, dans l'esprit de la politique bismarckienne. Ribbentrop travail dans le sens de la volonté du Führer dès les premier mois du régime en plaidant pour un rapprochement diplomatique avec la Grande-Bretagne sur les bases exposées dans Mein Kampf. Après plusieurs missions diplomatiques en Grande-Bretagne, il est nommé ambassadeur. Mais la signature du traité naval entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne fut son seul succès, obtenu avant la période à l’ambassade. Rejeté par l'establishment britannique, Ribbentrop, rentré en Allemagne, est nommé ministre des affaires étrangères, c'est l'un des artisans essentiels du pacte germano-soviétique. Tous les témoignages concordent : ce faux aristocrate s'était rendu proprement insupportable en Grande-Bretagne .

Mais il y avait d'autres interlocuteurs possibles. Göring à une bien meilleure réputation en Grande-Bretagne. Il est l'un des intermédiaires réguliers entre la classe politique anglaise et les dictateurs allemands. À partir de la fin 1938, il tente de mettre en oeuvre une diplomatie du compromis, même s'il poursuit les mêmes objectifs que le Führer : établir la domination politique et économique de l'Allemagne en Europe centrale afin de préparer la conquête de l'espace vital. Or, GÖring n'a finalement pas plus de succès que Ribbentrop. L'ouverture qu'il tente auprès de Lord Halifax après la défaite de la France est majoritairement rejetée par le cabinet britannique . En réalité, les dirigeants nazis n'ont jamais réussi à prendre pied durablement dans l'establishment britannique. La frange de l'aristocratie ralliée à l'entente avec l'Allemagne fut de plus en plus marginalisée politiquement. Les relations avec le duc de Windsor relevèrent, de mon point de vue, de l'anecdotique. Et de toute manière, à partir de 1937, il n'a plus d'influence auprès du gouvernement. L'atterrissage spectaculaire de Rudolf Hess en Écosse fut le dernier symbole de l'impossible entente directe entre Berlin et Londres. Le facteur explicatif se trouve de moins dans le personnel hitlérien que dans l'idéologie du dictateur et de son régime.




 

III. L’idéologie comme réponse aux difficultés diplomatiques avec Londres et comme légitimation de la guerre avec la Grande-Bretagne


L'épisode de novembre 1938 nous met sur la voie de l'essentiel. Pourquoi le dictateur autorise-t-il Goebbels à déclenché un pogrom national ? L'un des motifs cruciaux est l'insatisfaction de l'Hitler face aux accords de Munich. Le dictateur avait espéré que la Grande-Bretagne et l'Italie regarderaient sans intervenir même diplomatiquement, de même qu'ils avaient laissé faire l'annexion de l'Autriche. Or ces deux alliés potentiels de l'Allemagne forcèrent le Führer à signer un accord diplomatique. Cet accord fut reçu dans l'enthousiasme par la population allemande, prête à se rallier au pacifisme des anciens belligérants, une fois que le dictateur avait effacé la plupart des clauses du traité de Versailles.

Or, cela, Hitler ne pouvait l'accepter. Le fascisme est une idéologie de la guerre totale et c'est de l'anéantissement des « races inférieures » en Europe orientale que devait sortir l'homme nouveau nazi. Hitler ne voulait pas d'alliés qui entravent son Drang nach Osten. L'entente avec l'Angleterre et l'Italie présupposait le respect mutuel des sphères d'influence. Or, précisément, même les partisans de l'apaisement diplomatique étaient, dès l'annexion de l'Autriche, profondément mal à l'aise face à l'expansionnisme hitlérien.

Mussolini accepte l’idée selon laquelle « l’empire colonial allemand» se trouve en Europe. Ce n’est pas le cas de la Grande-Bretagne

Il n'y a pas eu de compromis révisionniste entre les deux pays parce qu'il ne pouvait pas y avoir d'entente sur le programme d'expansion hitlérien en Europe. Et que Londres n’était pas disposée à offrir des compensations coloniales.

Or le dictateur était décidé à le réaliser rapidement et même contre la volonté de la Grande-Bretagne. Dès 1973, l’historien Josef Henke avait identifié un tournant dans la politique anglaise de Hitler, en 1937, autour de l’idée que l’on fera « sans l’Angleterre » - ce qui ne veut pas dire forcément contre elle .

Lancer un pogrom au risque de choquer l'opinion internationale, en particulier britannique, c'était, pour Hitler, en novembre 1938, envoyer un message très précis : les Allemands ne devaient pas s'adonner longtemps à l'euphorie pacifiste ; les Européens ne devaient pas s'attendre à une attitude plus conciliatrice de la part de l'Allemagne, bien au contraire.

Tout cela était en fait prévisible depuis Mein Kampf. Et il faut revenir au texte de 1923. Quinze ans avant les décisions cruciales qu’il devait prendre face à la Grande-Bretagne, Hitler ne méconnait pas les obstacles : « on ne peut pas présenter pendant des années un peuple comme un ramassis de « Huns », de « brigands », de « vandales », etc., et puis du jour au lendemain découvrir qu'il est tout le contraire et recommander comme allié de demain l'ancien ennemi ». Effectivement, arrivé au pouvoir, le dictateur s’est efforcé de flatter Londres. Mais, dès Mein Kampf, il demandait aux nazis de faire contrepoids, par la propagande, à la diplomatie weimarienne : « Ici encore, le mouvement national-socialiste à une mission à remplir. (…) Ce n'est pas faire preuve d'une conviction respectable que de lancer de loin des injures et des protestations contre l'Angleterre, l'Italie, etc., et de laisser se promener librement au les canailles qui, en se mettant à la solde de la propagande de guerre de nos ennemis, nous ont arraché nos armes, briser moralement les reins y ont vendu pour 30 deniers le Reich réduit à l'impuissance » .

Il ajoutait : « Il faut encore faire plus attention à un troisième fait dont l'importance est encore plus grande pour la tournure que prendront les futures alliances en Europe ». Et il en arrivait à l’élément essentiel de ses analyses, ce qui structure toute sa pensée géopolitique et stratégique de 1923 à 1945 : « Si le maintien de l'Allemagne, dans son état actuel d'impuissance, n'a que très peu d'intérêt pour la politique anglaise, il en a un très grand pour la finance juive internationale. La politique anglaise officielle ou, pour mieux dire, traditionnelle, et les puissances boursières soumises complètement à l'influence juive poursuivent des buts opposés ; c'est ce que prouvent, avec une particulière évidence, les positions différentes que prennent l'une et les autres sur les questions qui touchent à la politique étrangère de l'Angleterre ». Pour Hitler, il y a deux politiques britanniques possibles et celle qui est hostile au Reich est déterminée par son ennemi suprême, « le juif » : « La finance juive désire, contrairement aux intérêts réels de l'État anglais, non seulement que l'Allemagne soit radicalement ruinée économiquement, mais encore qu'elle soit, politiquement, réduite complètement en esclavage. En effet, l'internationalisation de notre économie allemande, c'est-à-dire la prise de possession par la finance mondiale juive des forces productrices de l'Allemagne, ne peut être effectuée complètement que dans un Etat politiquement bolchevisé. Mais pour que les troupes marxistes qui mènent le combat au profit du capital juif international puissent définitivement casser les reins à l'État national allemand elles ont besoin d'un concours amical venu du dehors. Aussi les armées de la France doivent donner des coups de boutoir à l'État allemand, jusqu'à ce que le Reich, ébranlé dans ses fondations, succombent aux attaques des troupes bolcheviques au service de la finance juive internationale. »

En fait, chaque pays est vue comme un allié potentiel dans la mesure où il est plus ou moins « enjuivé » : « En Angleterre comme en Italie, le désaccord existant entre les conceptions d'une politique excellente enracinée dans le sol et les projets financiers juifs internationaux est évident, et saute parfois brutalement aux yeux.
C'est uniquement en France que l'on remarque aujourd'hui un accord secret, le plus parfait qui n'a jamais été, entre les intentions des boursiers, intentions dans les juifs sont les représentants, et les feux d'une politique nationale inspirée par le chauvinisme. Et c'est précisément cette identité de vues qui constituent un immense danger pour l'Allemagne. » .

On peut penser que, vers 1935, Hitler pouvait reprendre telles quelles les lignes rédigées vers 1923 pour décider de l’évolution de la diplomatie du Reich : « L'interdiction des sociétés secrètes maçonniques, les poursuites dirigées contre la presse internationale, ainsi que la suppression définitive du marxisme international et, inversement, la consolidation progressive de la conception fasciste de l'État mettront, à mesure que les années s'écoulent ont, le gouvernement italien de plus en plus à même de défendre les intérêts du peuple italien, sans s'inquiéter des sifflements de l'hydre juive qui menace le monde entier.
Les choses se présentent moins bien en Angleterre. Dans ce pays de la « plus libre démocratie », le juif exerce une dictature presque absolue par le détour de l'opinion publique. Et pourtant, il se livre aussi dans ce pays, un commerce ininterrompu entre les représentants des intérêts de l'État anglais et les champions de la dictature mondiale exercée par les juifs ».

On a trop souvent tendance à séparer l’étude de la politique antisémite de Hitler de son action diplomatique et stratégique. Pourtant, dès Mein Kampf, Hitler établissait un lien entre idéologie et politique étrangère : « La violence avec laquelle se heurtent souvent ces deux courants contraires, s'est manifestée pour la première fois de la façon la plus claire après la guerre, dans les positions différentes qu’ont prises le gouvernement anglais, d'une part, et la presse, de l'autre, en face du problème japonais.
Sitôt la guerre finie, l'ancienne hostilité réciproque qui sépare l'Amérique et le Japon a recommencé à se manifester. Naturellement, les grandes puissances européennes ne pouvaient pas se cantonner dans l'indifférence en présence de ce nouveau danger de guerre.(…)
Le gigantesque Etat de l'Amérique du Nord, avec les énormes richesses qu'il tire d'une terre vierge, est moins vulnérable que le Reich encerclé d'ennemis. Si l'idée devait être rejetée pour la partie décisive, l'Angleterre serait perdue au cas où elle serait réduite à ses seules forces. C'est pourquoi elle saisit avidement le point jaune et se cramponne à une alliance qui est peut-être impardonnable au point de vue de la race, mais qui, au point de vue politique, est le seul moyen que l'Angleterre aitt à sa disposition pour renforcer sa situation dans le monde en face des ambitions du continent américain.
Tandis que le gouvernement anglais ne se décidait pas à relâcher le lien qui l'unissait à son partenaire asiatique, malgré la lutte qu'il menait en commun avec le continent américain sur les champs de bataille de l'Europe, toute la presse juive attaqua par derrière cette alliance.(…)
Le juif sait trop bien que, s'il a pu, en s'adaptant pendant 1000 ans aux circonstances extérieures, saper par la base les peuples d'Europe et en faire des métis qui n'appartiennent plus à aucune espèce définie, il n'est pas à même de faire subir le même sort à un État national asiatique tel que le Japon. Il peut aujourd'hui singer l'Anglais, l’Américains et le Français, mais il ne peut combler le gouffre qui le sépare d'un jaune d'Asie. C'est pourquoi il tente de briser l'État national japonais avec l'aide d'autres Etats de même sorte, pour se débarrasser d'un adversaire dangereux (…). Il redoute la présence d'un Etat national japonais dans son royaume juif de 1000 ans et désire que la ruine de cet État précède l'établissement de sa propre dictature. »

Lorsque Hitler, revient, à la fin de son développement, à la question de l’alliance germano-britannique, on comprend mieux quelles étaient ses perspectives géopolitiques globales: « La conclusion de cette alliance aurait au point de vue militaire, dans l'ensemble et dans le détail, les conséquences exactement contraires de celle qu'aurait l'alliance avec la Russie…. Non seulement l'Allemagne ne sera pas exposée brutalement dès sa conclusion à une invasion ennemie, mais s'écroulera d'elle-même la ligue de nos ennemis, cette « entente » qui nous fut si démesurément funeste. (…) Car c'est la nouvelle alliance européenne anglo-germano-Italienne qui aurait en main l'initiative politique, et non plus la France. » Mais ce que Hitler proposait à la Grande-Bretagne, c’était de la soutenir, avec le Japon, pour faire contrepoids à la puissance américaine en échange d’une acceptation de l’hégémonie allemande sur le continent européen. L’Angleterre devait abandonner l’équilibre européen au profit de l’Allemagne.

Comme souvent concernant l’histoire du IIIè Reich, Mein Kampf donne la clé de lecture la plus intéressante. Elle montre à la fois quel était le dessein hitlérien et fait entrevoir les failles de sa politique. On peut, bien entendu, mentionner aussi une autre caractéristique du combat engagé par le dictateur : la volonté d’avoir réalisé la conquête de l’espace vital de son vivant. Mais ce n’est pas l’impatience seulement qui a ruiné le projet hitlérien. Son idéologie lui fournissait une clé d’explication aux résistances de la Grande-Bretagne. Les juifs y avaient la haute main. Il faudrait, au besoin, leur porter un coup décisif en Europe.

C’est le sens de la pseudo-prophétie du 30 janvier 1939. Après que Londres eut ignoré le geste consistant à arrêter les troupes allemandes à plusieurs kilomètres de Dunkerque en pleine campagne de France; après que Lord Halifax eut échoué à faire accepter l’armistice envisagé avec Goering ; après, surtout, l’échec de la guerre aérienne, Hitler ne pouvait plus douter que l’Angleterre resterait dans la guerre. Il décida alors de s’attaquer à la « juiverie internationale » en un point apparemment plus vulnérable, l’Union Soviétique, dont il prévoyait qu’elle serait défaite en six à huit semaines. Alors, pensait-il, l’Angleterre accepterait l’alliance qu’il avait formulée dès 1923.

On connaît la suite : la résistance de l’Union Soviétique, l’entrée en guerre des Etats-Unis mais aussi, la décision, prise début novembre 1941, que dès que ce serait techniquement possible, pas une vie juive ne serait épargnée en Europe. De façon significative, au moment où il laissait mûrir sa décision, Hitler déclarait, à propos de Churchill qu’il n’était que l’instrument de la « juiverie internationale ».

On ne peut, me semble-t-il mieux faire comprendre que par une telle citation, pourquoi dès le départ l’alliance avec la Grande-Bretagne apparaissait chimérique, malgré ces deux terrains d’entente qu’auraient pu constituer la mauvaise conscience britannique à propos du traité de Versailles et l’anticommunisme. Non seulement Hitler proposait à la Grande-Bretagne de tolérer la domination allemande en Europe, mais c’était pour qu’elle se lance dans une guerre avec les Etats-Unis. Surtout, le dictateur envisageait, si elle ne se décidait pas assez vite en sa faveur ou si elle s’opposait à lui, de faire « sans l’Angleterre ». L’idéologie lui faisait croire que c’était sans risque puisqu’il savait qui frapper (« les juifs ») en cas de difficulté. Mais l’arrogance idéologique est aussi ce qui a conduit à négocier trop durement, vers le milieu des années 1930, avec une Grande-Bretagne pourtant en proie à la tentation de l’apaisement diplomatique.

 

Dimanche 15 Mars 2015
Edouard Husson