Le Blog d'Edouard Husson

La fin de l'éducation antiautoritaire

Ma semaine allemande 27

26 février-5 mars 2009



Vendredi 26 février 2009


L’une des manifestations les plus évidentes de la fracture sociale qui commence à ronger l’Allemagne est l’inégalité, toujours plus forte, dans l’accès aux soins. Depuis des années, il est courant qu’un médecin installé n’accepte de nouveaux patients que s’ils sont « privat versichert », c’est-à-dire s’ils cotisent à une mutuelle privée en plus de la caisse publique d’assurance maladie. La mutuelle privée, dont la cotisation est souvent très coûteuse, vous permet d’être soigné plus rapidement quand vous êtes hospitalisé et de disposer d’un confort inaccessible aux autres patients. Elle vous permet de rester plus longtemps à l’hôpital.




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Lundi 2 mars 2009

La crise rend la prochaine élection au Bundestag, en septembre 2009, totalement incertaine. M'entretenant il y a quelques jours avec un sondeur allemand, je lui ai soumis mon pronostic: la CDU/CSU à moins de 35%; le SPD autour de 27%. Ce professionnel des enquêtes d'opinion venait d'obtenir les résulats d'un sondage récent donnant respectivement 32 et 26% aux deux actuels partis gouvernementaux actuels. Il m'a suggéré, cependant, de prendre garde aux glissements possibles de l'opinion: Madame Merkel est en train de perdre sur sa droite mais elle pourrait, par sa nouvelle politique interventionniste, gagner des électeurs dans les couches précarisées. Et le transfert vers le FDP libéral des partisans de l'ordo-libéralisme strict pourrait donc permettre, paradoxalement, à Madame Merkel, de former une coalition majoritaire avec les libéraux; à condition qu'elle ait gagné autant au centre et à gauche qu'elle aura perdu sur sa droite. C'est un scénario possible. L'actuel instantané de l'opinion donne cependant un très bon résultat pour les Verts, à 14% et Die Linke à 11%. La gauche pourrait être majoritaire à condition de s'unir. Peu probable.
Il faudrait, après avoir dit tout cela, inclure à l'analyse la possibilité d'un effondrement monétaire, soit du dollar soit de l'euro, d'ici septembre, qui changerait la donne encore plus radicalement.


Mardi 3 mars


Les étudiants du premier cycle franco-allemand de Sciences-Po Paris (situé à Nancy) ont eu l'excellente idée d'inviter, mardi soir 3 mars, la tête de liste des Verts allemands aux élections européennes pour une conférence-débat. L'ancien président du groupe des Verts au Bundestag fait penser à Joschka Fischer, le cynisme en moins. Il a répondu, pendant plus de deux heures, avec la passion d'un amoureux de la politique, aux questions diverses posées par une salle comble. Reinhard Bütikofer a le travers des anciens gauchistes de sa génération: il est fasciné par les Etats-Unis. Quand un étudiant lui demande de résumer le programme de sa liste, il répond "Think big! Vote Green!". Toutes les cinq minutes surgit, avec l'intonation américaine qu'y mettent les Allemands, une formule en anglais, une allusion à Barack Obama. Ce dont il rêve, c'est d'un "Green New Deal". Au-delà de cette fascination née de la rencontre avec le mouvement contestataire états-unien des années 1960, plus tard transféré sur les gouvernements américains, Reinhard Bütikofer maîtrise parfaitement ses dossiers. Il est convaincant quand il parle des emplois créés par les investissements dans les énergies renouvelables - oubliant juste de mentionner que les centrales allemandes au charbon sont parmi les plus polluantes d‘Europe. Il explique que les Verts ne doivent pas se reposer sur leurs lauriers. Dans les années 1980, ils ont imposé l'écologie dans le débat public; au sein de la coalition rouge-verte (1998-2005), ils ont montré qu'ils avaient pensé en profondeur l'application de leurs idées; à présent, explique l'orateur, "nous devons montrer que nous avons un bonne part de la réponse à la crise, que les "emplois verts" sont les emplois de l'avenir". Lorsqu'on lui parle de la baisse constante de la participation aux élections européennes, Bütikofer s'enflamme et se plaint du discours consistant à parler de l'Europe au passé, comme un acquis, alors qu'elle est, explique-t-il, le défi de la génération à venir. Curieusement, les étudiants ne lui posent aucune question sur la présence allemande en Afghanistan. Pour éviter une soirée trop consensuelle, je lui pose la question d'une possible alliance des Verts avec la CDU. Bütikofer ne me répond pas qu'elle est impossible; il brosse une comparaison avec le rapprochement entre le SPD et le FDP en 1969; à l'époque, Willy Brandt avait fait le premier pas et affirmé au possible partenaire de coalition que le petit parti y gagnerait autant que le grand. La CDU devrait faire un geste du même genre, prendre l'initiative, si elle désire que les Verts commence à envisager les contours d'un programme de coalition.


Mercredi 4 mars

La langue allemande est révélatrice de ce qui se joue face à la crise, en Allemagne. On ne parle pas d'une éventuelle "nationalisation" ou "étatisation" d'établissements bancaires en difficulté mais "d'expropriation" (Enteignung). Le terme est en ce moment dans tous les journaux, à commencer par le Handelsblatt. L'Allemagne reste fondamentalement acquise à l'ordo-libéralisme. Et elle ne se résoudra qu'en traînant les pieds à faire intervenir l'Etat dans l'économie.

Jeudi 5 mars

La roue tourne au cœur de la citadelle du pédagogisme. L’un des bestsellers de l’année 2008 en Allemagne a été le livre de Michael Winterhoff, pédopsychiatre, intitulé « Pourquoi nos enfants deviennent des tyrans » (Warum unsere Kinder Tyrannen werden). L’auteur y remet en cause toutes les certitudes de la pédagogie du XXè siècle en Allemagne, largement antiautoritaire. Winterhoff s’insurge contre les parents qui instaurent une cogestion éducative permanente avec leurs enfants ou de ceux qui, phénomène encore plus grave, discutent de leurs propres soucis avec leurs enfants. Il montre les ravages d’une pédagogie participative appliquée sans discrimination à l’école, avec des parents qui font de la surenchère et partent du principe que les professeurs traitent toujours injustement leurs enfants. Le tableau est peut-être poussé trop systématiquement mais l’auteur a raison d’identifier dans ce qu’on appellera ironiquement la cogestion éducative (curieusement poussée à l’excès par les soixante-huitards au moment même où ils détruisaient la cogestion légitime, entre adultes, dans les relations de travail) l’une des causes du déclin du prestige social des enseignants, toujours plus méprisés par les parents des enseignés. (Nicolas Sarkozy, en France, vogue allègrement sur cette vague quand il manipule le populisme anti-profs).

Le lecteur français du livre a le droit de sourire. On entend si souvent les Allemands critiquer l’éducation des parents français, trop rigide, bridant la spontanéité de l‘enfant. (Je renvoie à la belle étude de Béatrice Durand, Cousins par alliance, coll. Autrement). On ajoutera cependant que beaucoup de ce qui est décrit dans le livre pourrait s’appliquer à la France. La « cogestion éducative » n’est pas une spécificité allemande. Un point peut-être reste spécifique: une qualité de l’éducation allemande, qui a mal tourné dans un cadre antiautoritaire: la capacité des parents allemands à se mettre à la place de leurs enfants - qui devient souvent aujourd’hui un instrument de destruction de la personnalité des enfants qui ne rencontrent plus aucun obstacle sur leur route. Ce qui est spécifiquement allemand, c’est l’idéologie de l’enfant-roi poussée au point de dissuader les parents d’en avoir un deuxième; et les enfants-rois eux-mêmes d’en avoir du tout.

L’histoire peut aider à compléter l’analyse de Winterhoff. Contrairement à ce que l’on croit souvent, en effet, la période impériale puis nazie, en Allemagne, a déjà participé de la diffusion de l’idéal de « l’enfant-roi ». Le nazisme est moins le produit d’une « culture autoritaire », comme pensait Adorno, que de la révolte d’un peuple « d’enfants-rois » qui n’ont pas supporté les limites mises à leurs désirs de puissance par les autres Européens. A l’époque, les structures collectives étaient encore très puissantes et les « enfants-rois » allemands de l‘entre-deux-guerres (ils s’appelaient eux-mêmes « race des seigneurs ») se déployaient dans un idéal nationaliste absolument destructeur. La culture autoritaire a joué dans le sens où les Allemands de tradition conservatrice, national-libérale ou social-démocrate, trois partis imprégnés de la tradition prussienne, ont été incapables de sortir du rang pour s’opposer au nazisme.

Aujourd’hui, tout se déploie dans un cadre individualiste, beaucoup moins destructeur. Mais l’Allemagne n’a pas encore trouvé l’équilibre éducatif. Le redémarrage de la démographie allemande sera le signe que l’équilibre est trouvé.

Samedi 7 Mars 2009
Edouard Husson