Le Blog d'Edouard Husson

La mondialisation britannique et la décision de Londres d’entrer dans la Première Guerre mondiale

Synthèse du cours d'histoire des relations internationales dispensé à Sciences-Po (1er cycle franco-allemand de Nancy) le 1.1.2008




En introduction a été discuté un article de M. Bhadrakumar paru dans le Asia Times du 30 août: www.atimes.com/atimes/Central_Asia/JH30Ag02.html
dont le commentaire a servi d'introduction à l'histoire des relations internationales au XXè siècle. Une analyse de la crise géorgienne en terme « d’équilibre des puissances », voilà qui est en rupture avec les théories dominantes des années 1990 et 2000 concernant la fin des souverainetés et l’avancée irrésistible de la démocratie, du marché et des droits de l’homme. La question a été posée de savoir si ce dernier discours n’avait été qu’un paravent au projet impérial américain tel qu’il a été exposé par Zbigniew Brzezinski en 1997 dans The Grand Chessboard. Le texte de Monsieur Bhadrakumar se lit comme la réponse, en terme « d’équilibre des puissances » à un projet hégémonie, question classique posée par Ludwig Dehio dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale dans Gleichgewicht oder Hegemonie.

L’« équilibre des puissances » a été présenté comme la politique incarnée par la Grande-Bretagne plus que par toute autre Etat tout au long du XIXè siècle. L’analyse classique la plus récente en est donnée par Henry Kissinger dans son désormais célèbre Diplomacy. Aux Traités de Westphalie ou au Congrès de Vienne, il ne s’est pas seulement agi d’imaginer, après une tentative d’hégémonie (celle des Habsbourg au XVIIè siècle ; celle de la France révolutionnaire au début du XIXè siècle) un nouvel équilibre des forces, au sens physique : mais aussi de procéder à l’intégration du vaincu au nouvel ordre international ; et de fonder le traité sur une communauté de valeurs, que Kissinger appelle la « légitimité partagée » (souveraineté de l’Etat déconfessionnalisé en 1648 ; entente des monarchies constitutionnelles en 1815). Les deux derniers éléments furent absents, par exemple, du Traité de Versailles.

La politique de la Grande-Bretagne, au tournant du XIXè et du XXè siècle peut être interprétée comme une tentative, réussie jusqu’en juin 1914, de maintenir l’ordre du Congrès de Vienne, tout en l’adaptant aux réalités nouvelles créées par l’unité allemande, la montée en puissance de rivaux industriels et le développement de l’impérialisme. Le cours a été construit en référence à deux ouvrages eux aussi devenus des classiques :
- Paul Kennedy, The Realities behind Diplomacy. Background Influences on British External Policy, 1865-1890, Collins, Londres, 1980
- Nial Ferguson, The Pity of War, Penguin, 1998, chap.3

(On consultera aussi avec profit le très original James W. Muller (ed.), Churchill as Peacemaker, Woodrow Wilson Center Press et Cambridge University Press, 1997)

A. Déclin de la puissance garante du balance of power ?


De 1815 à 1871 n’ont été menées que des guerres limitées sur le continent européen. De 1871 à 1914, l’Europe n’a pas connu de conflits ; ils ont été rejetés « dans le reste du monde » du fait des impérialismes. On peut parler, du point de vue conservateur de la diplomatie britannique, d’une indéniable efficacité du système instauré à Vienne et garanti par Londres. Cependant, l’équilibre des forces a été progressivement modifié par les bouleversements industriels.

L’apogée de la puissance industrielle britannique relative se situe dans les années 1860.

Part dans la production industrielle mondiale 1880 1900
Grande-Bretagne 23% 18
Allemagne 8,5% 13%
Etats-Unis 15% 23%
France 8% 7%

On note une lente montée en puissance des Etats-Unis dans les relations internationales, de la formulation de la doctrine Monroe à la participation américaine au congrès de Berlin de 1884-1885 sur les questions coloniales (pour un point de vue qui relativise l’isolationnisme américain, voir Aïssatou Sy-Wonyu, Les Etats-Unis et le monde au XIXè siècle, Armand Colin, Paris, 2004). Dans les années 1890, les pays européens augmentent le niveau de leur représentation diplomatique aux Etats-Unis. Si l’on met en perspective la montée en puissance du Japon, on remarque que le balance of power devient une question mondiale, non plus seulement européenne.

Il se répand la conception selon laquelle l’avenir appartient à quelques empires, qui auront survécu à une lutte « darwinienne » pour la puissance (une idée dont on trouve encore l’écho, en 1924, dans Mein Kampf, dont l’auteur a formé son idéologie dans la Vienne des années 1908-1912). La montée du darwinisme social est essentiellement un produit du déclin de la croyance religieuse (le christianisme partagé était à l’inverse une composante importante du consensus de Vienne) et de l’expansion du matérialisme économique. La théorie géopolitique de Halfold Mackinder ou celle de Friedrich Ratzel sont intimement liées à l’idée que la puissance de l’avenir sera liée à la capacité industrielle relative des pays (voir Thomas Lindemann, Les doctrines darwiniennes et le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Paris, Economica, 2003).

Une fois que l’on a pris conscience de ces facteurs, on peut parler d’un déclin relatif de l’Empire britannique. Relatif car l’Empire britannique était en 1900, du point de vue du territoire et de la richesse, le plus puissant de l’histoire ; la Grande-Bretagne avait la première marine, la première flotte commerciale du monde ; elle était le premier investisseur (43% des investissements dans le monde)et le banquier de la planète et son industrie textile était en pleine relance dans les premières années du XXè siècle. Déclin, cependant, du fait de la croissance de ses rivaux industriels dans les secteurs nouveaux qu’étaient l’acier, la chimie, les machines-outils et l’électricité ; du fait de l’émergence de nouvelles puissances maritimes, des menaces qui semblaient peser sur son empire, que l’on pense à la pression des Etats-Unis sur le Canada, sur les bases navales britanniques des Antilles ou sur les positions commerciales du Royaume-Uni en Amérique latine. La Russie semblait menacer l’Inde et les positions britanniques en Chine. L’Allemagne provoquait Londres en Afrique du Sud. La France en Afrique de l’Est. L’Empire ottoman, pièce maîtresse de l’équilibre européen selon la Grande-Bretagne semblait ne pas résister aux forces de désintégration.

L’Empire, qui permettait un protectionnisme inavoué à la patrie du « libre-échangisme », était la clé du maintien de la puissance mais un journaliste célèbre pouvait, en 1905, poser la question : « Will the Empire which is celebrating one centenary of Trafalgar survive for the next ? » (Cité dans Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, Collins, 1988, p.295)

On prendra garde cependant au fait que le budget militaire de la Grande-Bretagne restait limité. Elle ne possédait qu’une armée de volontaires ; les capacités d’augmentation de la construction de la flotte étaient considérables. En 1913, le quotient étatique n’était que de 12,3% du PNB


B. La politique d’appeasement britannique

Pour autant, la Grande-Bretagne ne voulait pas rompre l’équilibre budgétaire intrinsèque à son libéralisme authentique. Elle préférait la diplomatie à la guerre. Elle rechercha, dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, la plupart du temps, des arrangements diplomatiques – l’épreuve de force de Fachoda restant une exception.

Le livre-symbole de l’état d’esprit britannique à l’époque est The Great Illusion de Norman Angell. L’auteur y défend le point de vue que la guerre entre puissances européennes est impossible tant elle détruirait la prospérité et la croissance économique. Il ne s’agit pas ici de présenter une vue idéalisée de la domination britannique. Bien des décisions prises par cette puissance éclairée furent contestables et sources de grandes souffrances dans l’Empire : l’abolition du bi-métallisme monétaire, amorcée très tôt dans le XIXè siècle, ruina la Chine et la plongea dans un siècle de malheurs. Plus globalement, la construction de l’Empire détruisit les systèmes économiques des pays conquis et, les intégrant sans transition dans la division internationale du travail, les rendit éminemment vulnérables aux sécheresses de l’époque. (voir Mike Davis, Late Victorian Holocausts, El Nino, Famines and the Making of the Third World, Verso, 2001). La mondialisation anglocentrée fut, pour un certain nombre de peoples une malediction. Nous aurons à y revenir dans des cours ultérieurs. On retiendra cependant ici que le système d’organisation des relations internationales et d’intégration économique du monde était moins mortifère que ce qui suivrait : guerres mondiales, régimes communistes, conflits périphériques de la Guerre froide. Et la Grande-Bretagne se comportait comme une puissance désireuse de garantir la paix.

Tout d’abord, la Grande-Bretagne a recherché, à plusieurs reprises, des points d’entente avec l’Allemagne. En 1898 et 1900, Chamberlain plaida pour une coopération anglo-allemande contre la Russie et la Chine. En 1899, Samoa fut cédée à l’Allemagne. En 1901, il était question, à Londres, d’une triple alliance entre la Grande-Bretagne, l’Allemagne et le Japon. Les tractations n’aboutirent pas et d’autres négociations furent menées, dans les années ultérieures, sur lesquelles nous allons revenir, mais jusqu’en 1914 il y eut des tentatives de rapprochement avec Berlin. En 1911, sur le Maroc, la Grande-Bretagne ne soutint pas la France (à la différence de 1905). En 1912, Lord Haldane se rendit à Berlin pour des pourparlers diplomatiques. Les Britanniques cherchèrent, dans les deux ans qui suivirent, des accords avec les Allemands dans les Balkans et concernant la Berlin-Bagdad Bahn à laquelle participaient des capitaux britanniques.

Il est vrai, cependant, qu’à partir de 1902-1903, la Grande-Bretagne se rapprocha de la Russie et de la France. Les raisons en ont été de mieux en mieux comprises par les historiens ces dernières décennies :
- la peur qu’avait inspiré la construction de la flotte allemande diminuait. Et cela ne pouvait qu’influer sur la ligne diplomatique – tant il est vrai qu’entre 1890 et 1940, le mot directeur de la politique étrangère britannique a été : Appease the strong.
- C’est d’abord avec les rivaux coloniaux qu’il faut s’entendre.
- Les Britanniques font le raisonnement qu’une guerre avec l’Allemagne serait territorialement circonscrite tandis qu’une guerre, par exemple contre la Russie et la France, pour maintenir l’intégrité de l’empire serait véritablement une guerre mondiale, à mener sur tous les océans.

L’essentiel de cette politique a été mise en place sous un gouvernement conservateur ; elle est prolongée par les gouvernements libéraux des années 1905-1914. Et de ce point de vue, l’affaiblissement de la majorité libérale à chaque élection ne change pas grand chose au consensus qui entoure la politique étrangère dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale.

C. La Grande-Bretagne co-responsable du déclenchement de la Première Guerre mondiale ?

On a fait trois reproches à la politique britannique d’avant 1914 :
- avoir refusé une alliance avec l’Allemagne
- avoir poussé à une constitution des blocs en Europe
- ne pas avoir fait clairement savoir son intention d’entrer en guerre aux côtés de la France en 1914.

Avant de réfuter ces trois affirmations, on rappellera la déclaration célèbre de Lord Palmerston : « We have no hereditary enemies. We have no permanent allies. We only have permanent interests”. Il ne faut pas donner plus d’importance qu’elle n’en avait à l’aile du parti conservateur germanophobe et qui comparait volontiers Guillaume II à Napoléon.

La Grande-Bretagne, dans la tradition du balance of power, n’avait aucune raison de passer un accord durable avec l’Allemagne. Elle le souhaitait d’autant moins que, le faire, aurait signifié précipiter un rapprochement franco-russe aux dépens des intérêts de Londres. En revanche, il s’agissait de maintenir des conversations régulières. La diplomatie britannique est l’équivalent du parlementarisme en politique intérieure : sans cesse parlementer, négocier.

En se rapprochant de la Russie et de la France, la Grande-Bretagne entendait empêcher celles-ci de se rapprocher de l’Allemagne. Pour autant, le Grande-Bretagne a toujours gardé les mains libres :
- en 1911, au moment de la seconde crise du Maroc, les membres du gouvernement votèrent contre un engagement automatique aux côtés de la France. Celle-ci dut traîter avec l’Allemagne.
- En novembre 1912, l’aile gauche du gouvernement, la plus pacifiste, obtient qu’un vote interne au « Cabinet » aura lieu dans tous les cas de figure
- En juin 1914 encore, l’ambassadeur français à Londres, Paul Cambon, se voyait rappeler que l’engagement britannique dans un conflit entre la France et l’Allemagne n’aurait rien d’automatique.

Lors de la crise de juillet 1914, les Britanniques ont tout lieu de croire que les rapports de force (équilibre des deux coalitions potentielles) vont conduire à la négociation. Ils proposent très tôt une conférence européenne pour empêcher le conflit austro-serbe. Ils se targuent de bonnes relations avec Berlin pour demander à l’Allemagne d’exercer une action modératrice. Rien que de très classique dans la tradition de l’équilibre européen.
Quant à l’ambiguité maintenue par les Britanniques sur leurs intentions : neutralité ou intervention, elle n’est pas due seulement, comme le pense Niall Ferguson, aux divisions au sein du Gouvernement ; elle est classique, là aussi, dans le concert des nations européennes et elle aurait dû avoir un effet modérateur sur les autres acteurs de la crise diplomatique si ceux-ci n’avaient pas d’emblée, tous sans exception, renoncé aux mécanismes du balance of power.

Tous, sauf la Grande-Bretagne, voulaient la guerre ou la jugeaient inéluctable.

L’erreur de la Grande-Bretagne consista à penser que si elle entrait en guerre, l’Allemagne serait rapidement placée en position d’infériorité et obligée de traiter. A l’âge de la guerre totale, l’Allemagne possédait des ressources qui rendaient caduques les considérations classiques sur la guerre et la paix.

Mercredi 8 Octobre 2008
Edouard Husson