Le Blog d'Edouard Husson

La politique monétaire des Etats-Unis entre uni- et multilatéralisme de Woodrow Wilson à George W. Bush



Dollar: une chute annoncée?
En ces temps de dévaluation du dollar sur les marchés financiers, l'historien s'étonne en fait que ce glissement n'ait pas eu lieu plus tôt et ne soit pas de plus grande ampleur. Si l'on en croit la Chronique Agora(version française de la lettre financière américaine The Daily Reckoning), la masse monétaire américaine a augmenté, sous le premier mandat de Georges W. Bush, de 20% par an . Ce qui signifie, en régime d'étalon-dollar, que la masse monétaire mondiale aussi . Au lendemain de la réélection de George W. Bush, l'économiste Stanley Fischer expliquait à un journaliste de Die Welt , que les craintes d'inflation suscitées par cette situation pouvaient être écartées: les salariés américains ou européens, l'épée de Damoclès des délocalisations suspendue au-dessus de leur tête, n’était absolument pas en mesure de réclamer des hausses de salaire. Même si l'on peut penser qu'un économiste américain, ancien responsable au FMI, faisait en l'occurrence de nécessité vertu, on est amené à poser la question d'une stratégie américaine cohérente depuis le début des années 1960, au sein de laquelle le dollar et l'instauration du libre-échange mondialisé des capitaux et des marchandises ont joué un rôle clé. Dans cette perspective, on se trouverait, quarante cinq ans plus tard, au seuil d'une nouvelle phase, où les outils de la lutte pour le maintien de la prépondérance américaine commencent à s'user: la chute annoncée du dollar, la transformation de la Chine en atelier industriel du monde ou l'enlisement en Irak en étant les symptômes.

Rule of Law
Selon Gold and Money Intelligence du mois de novembre 2005, si le PIB américain était à cette date de 11 000 milliards de dollars, l'endettement global du pays, public et privé, était, lui, de 38 000 milliards de dollars, soit plus de 350% du PIB. La première thèse de cette communication: depuis 1918, par petites touches successives, les Etats-Unis sont passés du rule of law en matière monétaire – si magnifiquement défini par John Locke dans un texte peu connu, ses Considérations sur la monnaie de 1691 - à ce que l'on pourrait qualifier, en jouant sur les mots de rule of Law, du nom du magicien de la finance qui tenta le premier, dans l'histoire monétaire de l'Europe moderne, de fonder le règne de la fiat currency, au lendemain de la mort de Louis XIV; de la stabilité du dollar en régime d’étalon-or à sa chute vertigineuse en système d’étalon-dollar papier , accompagnée d’une baisse généralisée de la valeur (du pouvoir d’achat) de toutes les monnaies définies par rapport au dollar .

Nous sommes confrontés à un paradoxe, objet de la présente analyse. Le dollar est devenu progressivement au XXè siècle le pivot du système monétaire mondial en même temps qu’il ne cessait, depuis les années 1920, de perdre en valeur. Au plus tard en 1971, lorsque Richard Nixon abolit tout lien entre le dollar et l’or, la politique monétaire américaine est devenue, à première vue, unilatérale ; et pourtant cette étape, sur laquelle nous reviendrons, a signifié aussi un déclin accéléré de la valeur du dollar, au point qu’aujourd’hui son cours n’est soutenu que par la bonne volonté des épargnants du monde entier. Deuxième thèse, donc, pour alimenter la discussion du colloque: l’unilatéralisme américain serait largement une réalité en trompe-l’oeil, puisqu’il n’est advenu et ne s’est maintenu – je parle ici de la monnaie - que grâce à un consensus international. Le système de l’étalon-dollar n’a pu, en effet, s’installer et se maintenir que parce que, depuis les années 1960, le reste du monde finance les déficits américains: épargnants européens dans les années 1960, Etats pétroliers du Golfe depuis les années 1970, banques centrales chinoise et japonaise aujourd’hui . Et la grande question qui se pose est celle de la capacité des grands acteurs internationaux à maîtriser la crise qui s'amorce. Alan Greenspan serait-il un John Law qui aurait réussi ou bien son système connaîtra-t-il, à retardement et sur une échelle bien plus grande, le sort de la Compagnie du Mississipi ? Crise après crise, alerte après alerte, entre 1987 et 2005, il a régulièrement et massivement injecté des liquidités dans le circuit économique mondial abandonnant à ses successeurs une situation qui semble dégénérer beaucoup plus rapidement que prévu.

Les Etats-Unis ne sont pas seuls dans cette histoire. Tout au long du XXè siècle, on observe un déclin de la croyance dans système de l'étalon-or, qui débouche sur sa dénonciation quasi-généralisée . La destruction a commencé dans les faits lorsque les puissances en guerre, entre 1914 et 1918, ont aboli le système monétaire du Gold Standard pour pouvoir financer la guerre des peuples à l’âge industriel, la guerre totale. Avec l’avènement du communisme, une partie de la planète a oscillé entre l’utopie de l’abolition de la monnaie et la gestion purement administrative d’une monnaie de papier. Après la guerre, les vainqueurs n'ont pas réussi à reconstruire le système qui avait assuré la réussite de la "première mondialisation". Ils furent même encouragés par l’étoile montante de la pensée économique, John Maynard Keynes, à se débarrasser de la « relique barbare » qu’était l’or. Dans les années 1930, confrontés aux crises économiques, les fascistes et les nazis dénonçaient, en reprenant une formule de Marx, le « veau d’or » du capitalisme . Mais le plus étonnant de l’histoire du siècle est la manière dont les Etats-Unis ont en pratique mis définitivement fin au système de l’étalon-or.

En septembre 1915, John Maynard Keynes, fonctionnaire au Ministère britannique des Finances, rédigeait une note annonçant que la Grande-Bretagne ne serait capable de financer son effort de guerre et celui de la coalition que jusqu'à la fin du mois de mars 1916 . A cette date, la Grande-Bretagne serait obligée d'abandonner l'étalon-or, comme la France et l'Allemagne l'avaient fait avant elle.
A moins qu’elle ne se tournât vers les Etats-Unis, pour qu’ils l’aidassent, par des prêts, à poursuivre la guerre sans devoir, au moins sur le papier, abandonner son rôle de centre financier du monde. Les établissements financiers de la côte Est des Etats-Unis, où l’on était volontiers anglophile, hésitèrent d’autant moins à soutenir la poursuite de l'effort de guerre britannique, qu’il pouvait être source de gains considérables pour la banque et la finance américaines.

S’interrogeant sur les motifs d’un soutien financier massif d’acteurs privés américains à l’effort de guerre de la Grande-Bretagne, en fait amorcé dès 1914, et qui précéda donc la décision du gouvernement américain d’entrer en guerre contre les Empires centraux, Geminello Alvi, historien de l’économie, invoque le poids de l'idée d'unité du "English-speaking world", très répandu dans les cercles financiers américains de l’époque. Mais plus important me paraît être un autre facteur, mentionné également par Alvi. Convaincus de l'avenir de la solidarité anglo-saxonne, John Pierpont Morgan Jr ou Benjamin Strong, le gouverneur de la Federal Reserve de New York, virent aussi dans l'intensification du financement de l'effort de guerre britannique et français la possibilité d'imposer le rôle majeur du dollar dans le système financier international.


Une lettre de Benjamin Strong, le 28 novembre 1916
Dans une lettre datée du 28 novembre 1916 et citée par Geminello Alvi , on comprend ce qui était en jeu: "Nous avons 2 milliards 700 millions de dollars d'or dans le pays" y constatait ce personnage clé de l'histoire financière américaine. L'or français ou britannique avait été l'un des moyens de payer les fournitures américaines ou de garantir des prêts venus du même pays. Or le gouverneur de la Federal Reserve de New York proposait de manipuler ces immenses réserves de manière bien peu orthodoxe pour qui avait connu les ajustements quasi-automatiques du Gold Standard: "J'aimerais en voir", expliquait-il, "1 milliard 500 millions dans les reserve banks, 1 milliard 200 millions étant laissés pour la circulation générale. Selon les estimations les plus sérieuses, cela correspond à trois fois l'or possédé par les Français, à l'exclusion de celui de la Banque de France et, vraisemblablement, à plus de trois fois celui détenu par la Bank of England, par les joint stock banks et par les personnes privées en Grande-Bretagne". Ce que préconisait Strong n'allait pas de soi, et il devait bien le savoir puisqu’il prenait les devants: "Par conséquent, l'objection fréquemment soulevée que nous spolierions notre peuple de la circulation-or n'est pas vraie, si nous laissons 1 milliard 200 millions de dollars hors des banques de la Federal Reserve".

Le membre le plus éminent du Federal Reserve Board annonçait donc, avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis, son intention de révolutionner le système monétaire international, plus précisément de profiter de ce que les Etats-Unis devenaient le fournisseur du monde pour thésauriser une partie de l’or mondial.

Le système de l'étalon-or n'a de sens que si aucune entrave n'est mise à la circulation de la monnaie métallique. L'enjeu, pour une banque centrale, n'est pas de posséder un pourcentage donné de l'or d'un pays mais d'être en mesure de pouvoir échanger contre de l'or des titres de crédit qu'elle a mis en circulation. Avant 1914, suivant les pays, les moyens de paiement papier mis en circulation par les Banques centrales des différents pays avaient une couverture en or qui variait de 33% (l'Allemagne) à 100% (la Suisse).

Comme l'expliquait l’un des plus grands spécialistes francais d’histoire monétaire, Charles Rist, en 1951, dans un livre essentiel (réédité par les éditions Dalloz en 2002 ): la Banque centrale, dans le système d'étalon-or, a un rôle régulateur, et en aucun cas elle ne doit se fixer l'objectif de thésauriser l'or. Le système d'étalon-or permet une élasticité du crédit que nous ne soupçonnons plus , mais à une condition, que le métal précieux circule en toute liberté. Son accumulation entre les mains d'un acteur publique et privé reflète un taux d'épargne ou la rémunération d'un travail accompli. Pour Charles Rist ou Jacques Rueff, observateurs inquiets de l’éclatement du système monétaire international au XXè siècle, cette accumulation ne peut en aucun cas résulter d'une décision subjective - vînt-elle d'un grand financier comme Strong.

En fait, l'objectif de ce dernier était de thésauriser suffisamment d'or dans le système de banques centrales américaines afin de disposer d'une couverture qui permît d’ imposer l'augmentation de l'émission de dollar-papier et ainsi imposer ce dernier comme l'instrument majeur de l'économie internationale - au départ, comme un moyen de paiement aussi important que l'or et la livre sterling.

Les espoirs de Strong furent satisfaits au-delà de toute espérance. En juin 1917, 30% de l'or circulant aux Etats-Unis se trouvait déjà dans les réserves fédérales. Un an plus tard, on avait atteint 50%. L'effort de guerre justifiait la remise entre les mains de l'oligarchie financière qui patronnait le système de banques centrales de "l'or de la nation". En 1922, au moment de la Conférence de Gênes, c'est 80% de l'or se trouvant sur le territoire américain qui se trouvait entre les mains des banquiers centraux .

La thésaurisation de l’or mondial « dans les caves « de la Fed est l’une des réalités les plus importantes et les plus méconnues de l’histoire de la première moitié du XXè siècle. La Première Guerre mondiale avait fait affluer une grande partie de l’or francais et britannique aux Etats-Unis. En le retirant partiellement de la circulation, la Fed contribuait à mettre fin au Gold Standard. A l’époque, les Etats-Unis étaient devenus le premier producteur industriel du monde ; ils cumulaient les excédents ; l’abandon des pratiques du Gold Standard n’était donc pas, comme en 1971 la sortie de Bretton Woods, un moyen de refaire leurs forces mais au contraire une décision prise en pleine ascension des Etats-Unis vers la puissance mondiale. Thésauriser l’or permettait d’imposer le dollar comme monnaie de réserve alternative à l’échelle internationale.

„En 1913, les États-Unis possédaient la troisième réserve d'or du monde, environ 15% de l’or mondial. En 1920, ces réserves avaient doublé, pour atteindre 30% des réserves or du monde. Fin 1933, ces réserves seront de l'ordre de 44%, mais seulement la moitié était monétisée. (...) En 1944, les États-Unis contrôlaient les 3/4 des réserves or du monde: 21.700 tonnes“ . Il est important de noter que la tendance à thésauriser l’or mondial relevait d’un comportement différent de celui de la Grande-Bretagne avant 1914, lorsque le pays se voyait comme régulateur du Gold Standard: le Royaume-Uni n’empêchait pas la circulation de l’or au niveau mondial mais souhaitait qu’il passe à un moment ou à un autre par Londres .

Le dollar-papier devenant « as good as gold »
Bien entendu, jamais tout au long du XXè siècle les Etats-Unis n’ont contribué à eux seuls au bouleversement des relations monétaires internationales. Les pays vainqueurs ne purent se résoudre à dévaluer fortement leur monnaie, comme l'aurait exigé la multiplication du papier-monnaie pour financer la guerre. Et le nationalisme empêcha de réintégrer immédiatement l'Allemagne au système économique européen, ce qui excluait de facto la restauration du système d'avant 1914 .

La Conférence de Gênes, en 1922, entérina un système mixte, où la livre sterling et le dollar étaient monnaies de réserve au même titre que l'or. Jacques Rueff a décrit comment l’abandon partiel de la monnaie métallique comme référentiel et la substitution de la monnaie de papier dans les réserves des banques centrales, conduisit à la crise de 1929 . Les forces de rappel de l'étalon-or ne jouaient plus et la monnaie de papier contribua à créer du crédit de manière inconsidérée. Ce n’est pas la seule cause de la crise de 1929 mais c’en est un élément souvent négligé au profit des analyses concernant la surproduction – cette dernière avait été rendue possible par un crédit mal contrôlé; mais la crise commenca par l’effondrement des actifs boursiers inflationnistes, eux aussi produits de la création monétaire.
Dans la perspective qui nous intéresse, il reste en particulier à écrire une histoire de la rivalité monétaire entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, la Bank of England se lancant dans une véritable surenchère avec la Fed pour placer sa monnaie de papier/monnaie de réserve auprès des institutions financières et bancaires des pays d’Europe centrale désireux de financer leur reconstruction économique. Les deux pays avaient, pour des raisons différentes, intérêt à la fin du règne de l’or: les Etats-Unis pour imposer un dollar „as good as gold“; la Grande-Bretagne pour dissimuler son déclin financier consécutif à la Première Guerre mondiale; et les deux pays encouragèrent l’Europe centrale ou l’Amérique latine à substituer de la monnaie de papier à l’or dans leurs réserves. .

A partir de 1924, des masses de capitaux américains et britanniques affluèrent vers l'Allemagne, pour permettre à celle-ci d'absorber de relancer son appareil de production et de pouvoir payer les réparations, qui permettraient aux Alliés de rembourser aux Etats-Unis leurs dettes de guerre. En fait, le dollar papier, gagé sur la thésaurisation de l'or par le Federal Reserve Board ou la livre sterling, soutenue désormais elle aussi par une thésaurisation artificielle de l’or dans les caves de la Bank of England, ne permirent pas de recréer le dynamisme de l’économie allemande sur des bases complètement assainies après l'expérience de l'hyper-inflation . L'afflux de capitaux américains ou britanniques contribua à créer des surcapacités de production qu’Hitler n’eut qu’à réorienter vers l’industrie d’armement après 1933; une politique sociale généreuse mais irréaliste car non appuyée sur un référent monétaire solide en cas de crise fut mise en oeuvre par une République de Weimar qui se montrerait, au bout du compte, incapable de tenir ses promesses et ferait ainsi le lit du national-socialisme. Les municipalités allemandes, aussi, s'endettèrent massivement grâce au crédit facile. Lorsque les pyramides de crédit constituées parallèlement, aux Etats-Unis, s'effondrèrent, les capitaux américains investis en Europe furent rapatriés outre-Atlantique. En 1931, la Grande-Bretagne abrogea le lien entre la livre et l’or, qu’elle ne pouvait plus soutenir, accélérant l’effondrement financier de l’Europe centrale .
Une solution pour sortir de la crise aurait été de mettre fin à la thésaurisation de l’or aux Etats-Unis, afin de le remettre à la disposition de l’économie américaine et mondiale. Mais la politique de Roosevelt fit triompher définitivement ce qui avait été préconisé par Benjamin Strong dix-sept ans plus tôt: „ L'importance des réserves d’or accumulées par les Etat-Unis entre 1933 et 1945 fut, en partie, le résultat de la confiscation de l'or monétaire détenu par les personnes privées. Plus précisément, le résultat de l'Executive Order 6.112, du 5 avril 1933. Cette loi trouve son achèvement dans la Gold Reserve Act, du 31 janvier 1934. En effet, cette loi confirme l'interdiction de la possession de l'or et dévalue le billet vert de 20,67 dollar, à 35 dollars l'once d'or. De sorte que le gouvernement Roosevelt dévalua le billet vert de 69%. Ce qui lui permit d'augmenter la quantité de dollars en circulation, sans remonétiser la partie thésaurisée, qui était de l'ordre de 50% des réserves que les États-Unis contrôlaient à l'époque. C'est précisément cette politique de thésaurisation des réserves or qui provoqua la contraction brutale du pouvoir d'achat que le monde connut durant la décennie“.
De même, c’est à une rationalisation du système mis en place en 1922 à Gênes que l’on procéda, le 22 juillet 1944, lorsque furent signés les accords de Bretton Woods. La livre sterling n'y jouait plus le rôle d'une monnaie de référence. Toutes les monnaies étaient définies par rapport au dollar, qui lui-même était convertible au taux fixé sous le premier mandat de Roosevelt: 35$ l'once d'or . De plus, à la différence des années 1920, les Etats-Unis s’engagèrent activement dans la politique internationale. Sous leur impulsion, à la différence de ce qui s’était passé en 1918-1920, les vaincus furent réintégrés rapidement aux échanges internationaux. Tant que les Européens et les Japonais eurent besoin de dollars et de produits fabriqués aux Etats-Unis pour leur reconstruction, le système fonctionna (une dizaine d'années environ). Mais il buta bientôt sur des écueils qu’avait rencontré le Gold Exchange Standard avant lui,: l'inflation était encouragée aux Etats-Unis et ce fut un souci de toute l'ère Eisenhower que d'éviter la création inconsidérée de crédit ; ensuite, le monde ayant besoin de liquidités américaines, les Etats-Unis avaient tout intérêt à créer des moyens de paiement en dollar, ce qui leur permettait par la même occasion de s'endetter sans conséquence apparente; enfin, le papier-monnaie et la guerre étant intimement liés, les Américains furent sans doute moins enclins à négocier avec l'Union Soviétique dans les années 1945-49: le financement d'un appareil de défense conséquent était toujours possible . Lorsque la guerre froide fut enclenchée, les Etats-Unis entrèrent dans un processus où tout était apparemment finançable sans limites.

Les années 1960 et la fin du dollar « as good as gold »
Outre les facteurs que nous avons évoqués, les gouvernements Kennedy et, surtout, Johnson, se lancèrent dans une politique de dépenses publiques pour réaliser la "Grande Société". Et ceci à un moment où les détenteurs de dollars se posaient la question de leur valeur sur le long terme .

"A la fin 1949, les réserves d'or américaines (environ 700 millions d'onces, soit 24,6 milliards de dollars à raison de 35 dollars l'once) représentaient environ 70% des réserves d'or totales des gouvernements et des banques centrales dans le monde libre . Dans les années 1950, le déficit cumulé de la balance des paiements représentait 17,5 milliards de dollars. A cette époque, les étrangers étaient largement satisfaits d'augmenter leurs réserves en dollars. Cela n'empêcha pas les Etats-Unis de devoir débourser 145 millions d'onces d'or. En 1960, le déficit de la balance des paiements n'avait pas régressé et la demande d'or sur le marché londonien augmenta considérablement. En conséquence, les réserves américaines d'or ne représentaient plus, à la fin 1960 que 500 millions d'onces, soit 17,5 milliards de dollars"

En 1961, le président Kennedy expliqua: "La croissance des réserves en dollars détenues à l'étranger a confié une responsabilité particulière aux Etats-Unis - le maintien de la valeur du dollar comme monnaie de réserve principale du monde libre. C'est ce qui a rendu nécessaire que le dollar soit regardé par de nombreux pays comme aussi bon que l'or (as good as gold). Notre responsabilité est de maintenir cette confiance" .
Ce discours de Kennedy est à mettre en toile de fond à la décision de s'engager au Vietnam. Il reste à écrire une analyse approfondie de « l’économie de la Guerre froide » . Non seulement les possibilités de financement apparemment illimitées de l’appareil de défense par la monnaie de papier mais aussi les processus de légitimation idéologique des dépenses militaires devront occuper le centre du tableau.

Le dollar de papier – dans un système où personne avant le Général de Gaulle ne réclama l’application à la lettre des Accords de Bretton Woods, c’est-à-dire d’échanger les réserves en dollar contre de l’or détenu aux Etats-Unis - permettait un effort militaire sans précédent qui relancait sans cesse la course aux armements avec l'URSS. Il est intéressant de noter le contraste, dès les années 1960, entre la France et la République Fédérale d’Allemagne, qui suivent une politique « monétariste » de strict contrôle de la fabrication monétaire et s’engagent parallèlement dans une politique de détente avec l’Union Soviétique et les Etats-Unis, d’autre part, qui s’engagent toujours plus au Viet-Nam et pratiquent la course à l’ armement nucléaire et acceptent ou cherchent les moyens de légitimer leur laxisme monétaire.

Dans les années 1960, beaucoup d’acteurs de l’économie occidentale étaient convaincus de la nécessité de revoir le fonctionnement des Accords de Bretton Woods, afin de les rendre plus contraignants pour les Etats-Unis. Un « Groupe des Dix » fut constitué, qui délibéra tout au long des années 1960 . le grand enjeu était la réévaluation du prix de l’or, en particulier face au dollar (il était toujours au cours fixé par Roosevelt). « Plusieurs plans furent proposés, sans succès, et les suppléants des ministres des Finances du « Groupe des Dix » rédigèrent un rapport (…) dont il résulta une proposition de compromis qui, tout en déclarant que « les disponibilités en or et en devises étaient pleinement suffisantes pour le moment », préconisait une « surveillance multilatérale » pour tenter de réduire la complète liberté d’action » des Etats-Unis et « proposait d’établir de nouveaux instrument de réserve. Mais à mesure que la négociation avancait, les pressions américaines se faisaient plus fortes pour la création de « droits de tirage spéciaux » qui ajourneraient toute réforme sérieuse» . Les Etats-Unis imposèrent leur point de vue lors d’une conférence tenue à la Haye en juillet 1966. La France proposa alors un nouveau compromis : il y aurait d’une part « une révision des règles du Fonds Monétaire International pour réduire l’influence prépondérante des Etats-Unis et accroître celle des Européens » ; en même temps, on accepterait « que des facilités de paiement et de crédit soient accordées à condition qu’elles ne soient pas « automatiques » et n’interviennent qu’en cas d’évidente « insuffisance des réserves mondiales ». C’était un compromis qui pouvait conduire à un accord, auquel les partenaires de la France souscrivirent d’abord, avant de céder aux pressions des négociateurs américains » .

Commentant ces échecs successifs de révision des Accords de Bretton Woods, le Général de Gaulle – que la presse américaine affublait désormais du surnom de Goldfinger - fit, lors d’un conseil interministériel restreint de mars 1968, le pronostic suivant, qui apparaît, avec le recul de l’histoire, avoir été de l’anticipation :
« Il faut s’attendre à ce que le dollar fassent le culbute. Les Américains dépensent trop pour le Vietnam, pour la recherche, pour l’espace, pour le bien-être. Nous serons amenés á couvrir le déficit américain ; ils feront la collecte et nos partenaires cèderont aux influences américaines » .

1971, césure fondamentale

Les Etats-Unis avaient convaincu, en 1961, leurs partenaires de fonder un "pool de l'or": des réserves mises en commun par huit pays, dont les Etats-Unis, serviraient à des ventes sur le marché de l'or au cas où le taux de change de 35$ pour une once d'or serait mis en question. En fait, les 270 millions de dollars mis dans le pool ne pouvaient pas servir à autre chose qu'à colmater des brèches. Puis il y eut les accords « swap » et les « bons Roosa », deux mécanismes destinés á permettre des échanges de monnaies entre banques centrales sans que les Etats-Unis eussent à régler en or leur balance des paiements. Cela n’empêcha pas qu’"en mars 1968, les réserves d'or américaines étaient tombées à 10,5 milliards de dollars, soit 300 millions d'onces" . Le 17 mars 1968, le marché de l'or fut fermé à la demande des Etats-Unis, qui ne se sentaient plus en mesure de soutenir le cours du dollar. Quinze jours plus tard, lorsqu'il rouvrit, le marché de l'or avait été "aménagé": d'une part l'or restait, entre institutions financières internationales, échangeable au taux de 35$ l'once d'or; mais on laisserait d'autre part le marché fixer un nouveau prix.
Après le pool de l'or, c'était le deuxième moyen imaginé pour retarder une dévaluation inéluctable. Le 9 août 1971, le dollar se trouvait à 43, 94 $ l'once. Lorsque la Banque d'Angleterre et la Banque nationale suisse, suivant l’exemple de la France des années 1960, commencèrent à réclamer de l'or contre des dollars, le président Nixon décida et annonça, le 15 août 1971, que les Etats-Unis n' en échangeraient plus.

Après dix ans de veine concertation les Etats-Unis avaient agi de manière unilatérale, mettant leurs partenaires devant le fait accompli. Mais le problème monétaire était par définition une question multilatérale.
Les ministres des Finances réunis à Washington en décembre 1971, essayèrent de recréer Bretton Woods: le prix de l'or fut fixé à 38$ l'once - sur le marché le taux de change était déjà de 45. Le 13 février 1972, alors que le marché proposait une once pour 75$, on dévalua le cours officiel à 42,22. Finalement, le système des taux de change fixes explosa en vol en 1973. Depuis lors, le monde vit sur les changes flottants en régime d'étalon-dollar .
La première conséquence de la fin de Bretton Woods fut la montée des prix du pétrole libellés en dollars dévalués . D’une manière générale, les années 1970, les années Carter encore plus que les années Nixon et Ford, furent dominées par un sentiment de crise – au niveau américain et international - en particulier une inflation non contrôlée . Il est important d’insister sur le fait que les Etats-Unis ne savaient pas où ils allaient en coupant le lien entre le dollar et l’or. Il semble avoir régné, dans l’entourage de Nixon, le sentiment que les Etats-Unis en tireraient des avantages mais il s’agissait d’un saut dans l’inconnu. Même si la « fermeture de la fenêtre or » était l’aboutissement logique de ce qui avait été préconisé par Benjamin Strong dès novembre 1916, c’était la première fois que l’économie mondiale vivait sans monnaie métallique – une révolution dont l’importance reste sous-estimée alors qu’il s’agit d’une « rupture des années 1960 » sans doute aussi importante que la diffusion de la pilule contraceptive .

Alors que la France avait en vain préconisé une réforme du système monétaire international, l'Allemagne de l'Ouest imprima sa marque sur l’évolution du système « d’étalon-dollar ». Elle y réussit, à la différence de la France dans la mesure où elle ne remettait pas en cause le système de la monnaie de papier. La RFA ne voulait pas revenir á l’étalon-or . Elle demandait que l’on gérât avec rigueur la création monétaire. Dans un monde sans boussole monétaire, la réputation de bonne gestion monétaire de la Bundesbank conduisit les marchés financiers à faire du deutsche mark une valeur refuge, qui ne cesserait pas de s'évaluer relativement aux autres monnaies entre 1970 et 1990 – tout en perdant de la valeur, absolument, depuis sa création . Les années 1970 furent une curieuse décennie dans l’histoire de « l’unilatéralisme américain », puisque la République Fédérale d’Allemagne était donnée en modèle aux Etats-Unis et le chancelier ouest-allemand se payait le luxe de critiquer la politique économique du gouvrnement américain .
En 1979, Otmar Emminger, président du Directoire de la Bundesbank, avait réussi à persuader Paul Volcker, nouveau président du Federal Reserve Board des vertus du monétarisme, d’un contrôle strict des agrégats monétaires. Et la première personne qui fut informée des résultats du très décisif Conseil de la Réserve Fédérale du 6 octobre 1979, où le monétarisme fut entériné par les collègues de Paul Volcker, fut Emminger. Alors qu’il était 4h du matin pour lui, Paul Volcker téléphona à son homologue allemand qui assistait à une réunion du FMI et de la Banque Mondiale en Yougoslavie. « Je l’ai fait, je voulais que vous soyez le premier à le savoir » déclara-t-il à son interlocuteur en lui racontant comment la majorité des membres du Conseil s’étaient ralliés aux principes d’une politique monétaire plus rigoureuse . Etonnante inversion des rôles entre le vaincu et le vainqueur de la Seconde Guerre mondiale !


Commentant cet épisode, Emminger écrit : la « décision du 6 octobre 1979 a marqué une date dans l’histoire économique non seulement des Etats-Unis mais du monde entier : car ce fut le début de la politique de déflation américaine, qui a transformé radicalement l’économie mondiale » . Du point de vue de l’historien, la rupture décisive était venue le 15 août 1971. Le 6 octobre 1979 clôturait une phase amorcée huit ans plus tôt; mais il s’agissait effectivement d’une date importante dans la mesure où les Etats-Unis commencaient à être en mesure de faire jouer le système de l’étalon-dollar à plein en leur faveur.

L’Amérique est de retour

L’inversion des rôles entre le vainqueur et le vaincu de la Seconde Guerre mondiale fut en effet de courte durée. La décennie 1980 a été marquée par la réaffirmation de la suprématie américaine au sein du monde occidental et le leadership monétaire de la République Fédérale des années 1970 n’a pas connu de traduction politique. L’établissement d’un système monétaire européen sous l’impulsion de la RFA et de la France, à la fin des années 1970 n’a pas réduit les marges de manœuvre de la politique monétaire américaine. En effet, ni dans les années 1970 ni dans les années 1980 ne fut remis en cause le principe d’un système où la monnaie mondiale est en même temps celle de l’un des acteurs du système. Le « monétarisme » des années Reagan eut pour les Etats-Unis en système d’étalon-dollar, un effet démultiplicateur stupéfiant : la hausse drastique des taux d’intérêts américains ramena aux Etats-Unis une partie des dollars créés dans les décennies précédentes, plongeant le reste du monde dans la morosité économique en même temps que le dollar ne cessait de grimper (jusqu’aux accords de 1985-1987 où les Etats-Unis s’engagèrent à le faire baisser).

Disposant de l’arme monétaire, les années Reagan furent celles d’un « néo-libéralisme » en trompe-l’œil. L’Etat, sous Reagan, n’a pas seulement mis en cause les dépenses sociales pour revenir à un budget équilibré : pour relancer l’économie, il a transféré ses dépenses du secteur civil vers le secteur militaire. Ceci était rendu possible par le régime de l’étalon-dollar : grâce aux afflux de capitaux étrangers, il était possible de financer une relance de la course aux armements sans que cela pèse sur le reste de l’économie. Si l’on compare la politique de Ronald Reagan à celle des premières années de la présidence Mitterrand, on constate que, dans un monde qui se convertit au monétarisme, les deux pays pratiquent une politique de relance ; mais tandis que l’une est social-démocrate d’inspiration, orientée vers un renforcement de l’Etat-Providence, l’autre est conservatrice et orientée vers le développement du complexe militaro-industriel; le paradoxe tient à ce qu’une telle politique ait pu passer pour « libérale » (au sens européen) et que les marchés financiers aient sanctionné rapidement la politique du gouvernement de Pierre Mauroy en même temps qu’ils encouragaient, en régime d’étalon-dollar, la nouvelle politique de Washington .

Dans les années 1980, la formule de Reagan, « America is back » est pleinement justifiée pour décrire la suprématie retrouvée de Washington au sein de l’alliance occidentale. Mais on oublie souvent de faire remarquer que la réaffirmation du leadership américain, de la fermeté face à l’Union Soviétique et des projets du type de l’Initiative de Défense Stratégique n’ont été possibles que dans la mesure où le reste du monde avait retrouvé confiance dans la bonne gestion de la monnaie américaine. Richard Nixon avait, en 1968-71, défendu un certain unilatéralisme américain mais le système n’avait trouvé son point d’équilibre que lorsque les Etats-Unis s’étaient engagés à respecter des règles de bonne gestion monétaire communément acceptées par les partenaires occidentaux (le « modèle allemand »). Or à peine ce consensus était-il établi qu’il apparaissait comme le vecteur d’une réaffirmation du leadership américain au point de peser sur l’économie des partenaires, souffrant d’un dollar fort après s’être plaint d’un dollar faible. En système d'étalon-dollar, les Etats-Unis sont –ils gagnants à tous les coups? Si leur politique monétaire est laxiste, les partenaires étrangers soutiennent le cours du dollar pour éviter de voir fondre leurs réserves (c'est le comportement de la Chine ou du Japon depuis quelques années). Si, comme sous Reagan, une politique monétariste est suivie, les taux d'intérêt élevés attirent les capitaux aux Etats-Unis, permettant à la première puissance du monde de fabriquer à la fois „le beurre et les canons“ .

Que la politique monétaire des années Reagan eût été plus laxiste qu’elle n’en avait l’air, le krach de 1987, causé par des liquidités excessives, en apporta la preuve; mais il fut à peine remarqué dans un monde où l’Union Soviétique entrait en crise et où la plupart des intellectuels avaient cessé de guetter les signes avant-coureurs de la crise finale du capitalisme. Comme nous l’indiquions en commencant, les années Greenspan, les deux décennies qui ont suivi le krach de 1987, sont celles de régulières et apparemment indolores injections de liquidités monétaires en quantités toujours plus grandes dans l’économie mondiale, dont il ne s’agit pas ici de retracer l’histoire en détail puisque le cadre fondamental avait été posé dans les années 1970 et 1980. On notera juste qu’il y eut les années de multilatéralisme et de relative prudence dans la gestion monétaire (de Reagan à Clinton) et celle de l’unilatéralisme et de la plus grosse création de monnaie de l’histoire, paradoxalement menée par un gouvernement conservateur (Bush Jr.). En se rappelant les krachs de 1987 et 2001, on relativisera peut-être l’opposition entre ces deux périodes.

On se demandera pour finir si l’on n’a pas identifié la vraie victoire des Etats-Unis dans la „guerre froide“: imposer, au moins un temps, une confiance absolue dans une économie, nationale et internationale, fondée sur une monnaie de papier. L’histoire dira si la présidence de George W. Bush, parce que l’unilatéralisme américain y a été réaffirmé de manière outrancière, a marqué la fin du crédit apparemment illimité accordé au dollar de papier. En tout cas, le XXè siècle aura été le „siècle américain“ dans la mesure où les Etats-Unis auront finalement pris la tête de l’abandon de l’étalon-or et de l’établissement d’un système fondé sur la seule fiat currency.

Vendredi 1 Août 2008
Edouard Husson