Le Blog d'Edouard Husson

La révolution digitale et es deux légitimités du pouvoir politique



Je place Guglielmo Ferrero au rang des très grands historiens du XXè siècle. Historien de la Rome antique, son combat contre le fascisme l'amena à écrire de l'histoire contemporaine et je ne connais rien de plus subtil que son Bonaparte en italie ou son Talleyrand au Congrès de Vienne. Mais ces jours-ci, tandis que les puissances européennes et les institutions bruxelloises ont pesé de tout leur poids pour annuler le résultat du référendum grec du 5 juillet, arrivant à leurs fins, j'ai repensé à Pouvoir. Les génies invisibles de la cité,  l'essai historique de Ferrero sur les deux légitimités qui structurent les luttes politiques du XIXè siècle (la dynastique et la démocratique). 

Nous avons affaire aujourd'hui, à nouveau, au conflit de deux légitimités; La démocratie et la souveraineté populaire, une fois encore, sont contestées, cette fois par la légitimité technocratique qui fonde les institutions européennes. A-t-on rien vu de plus violent, dans l'histoire récente des négociations diplomatiques, que la manière dont l'Eurogroupe a fait plier Alexis Tsipras, lui imposant un règlement plus drastique encore que celui qui avait été rejeté par le peuple grec une semaine plus tôt? A-t-on jamais vu ces dernières décennies, à ce point,  la légitimité démocratique non seulement ignorée mais même ouvertement niée? 

Dans son ouvrage, Ferrero, présente des périodes et des régions d'équilibre entre les deux légitimités. Mais on sent bien aussi comment la Première Guerre mondiale est née, entre autres facteurs, du raidissement de la légitimité dynastique en Russie (après la révolution de 1905), en Allemagne (après la victoire social-démocrate aux élections de 1913) et en Autriche-Hongrie (après l'attentat de Sarajevo). Toutes choses étant égales par ailleurs, le raidissement, en 2015, des institutions bruxelloises et de quelques gouvernements, en particulier allemand, me semble dénoter une angoisse similaire à celle des dynasties il y a une centaine d'années.

La tendance profonde de l'époque, sous la double impulsion de l'individualisme et de la révolution numérique, est au rejet des grandes organisations et de leur logique imposée d'en haut; partout en Europe, des sociétés éprouvées par la crise de l'économie héritée du XXè siècle, cherchent un renouveau dans l'initiative locale et la mise en réseau sans frontières. L'économie de la troisième révolution industrielle appartient aux entrepreneurs plus qu'aux salariés, aux petites organisations plutôt qu'aux grandes corporations, à la démocratie locale plutôt qu'aux grandes constructions étatiques, au bottom up plutôt qu'au top down.  Pour autant, le XXIè siècle n'est pas celui d'un repli étriqué des horizons mentaux. Le numérique se moque de la distance et met en contact instantanément les individus à des milliers de kilomètres. 

Face à cette évolution, l'Union Européenne cherche sa place. Quelle est son utilité quand les individus pensent à la fois local et mondial? A quoi sert le niveau intermédiaire, celui d'une union européenne supranationale qui n'est pas universelle pour autant? La question est d'autant plus posée que les institutions européennes entendent définir leur politique très loin du terrain - au nom d'un avenir européen commun, certes, mais qui apparaît de plus en plus abstrait aux populations. Quel est l'avenir de l'euro à l'âge de la désintermédiation bancaire et du bitcoin? Quelle légitimité pour la Commission européenne quand les individus mettent en question non seulement leurs gouvernements nationaux mais aussi leurs instances régionales ou urbaines si elles ne font pas assez de place à la démocratie locale et à l'initiative civique? 

Bien entendu, la troisième révolution industrielle et l'âge numérique engendrent leurs utopies ou leur naïvetés. L'âge d'internet, des réseaux sociaux et des big data, est aussi celui d'une potentielle surveillance universelle. Après l'ère du pilotage technocratique de la monnaie assisterons-nous à une nouvelle anarchie monétaire? Les gouvernements nationaux et l'Europe ont une immense tâche de protection des libertés individuelles à entreprendre. Mais pour cela les instances nationales et supranationales ont à s'ouvrir à la démocratie au lieu de la rejeter brutalement. 

 

Mardi 14 Juillet 2015
Edouard Husson