Le Blog d'Edouard Husson

Le crépuscule du nazisme et la catastrophe allemande

Paru dans L’Histoire, Février 2005





Le désastre du « triomphe de la volonté »


Le 20 juillet 1944, Hitler survit à l’attentat organisé par Stauffenberg. Il est certes blessé mais il est convaincu que la Providence lui a envoyé un signe : sa mission n’est pas finie. Pendant neuf mois encore, Hitler s’apprête à jouer le dernier acte d’une tragédie qui doit prouver à la face du monde le « triomphe de la volonté » ; en fait, le dictateur dont l’empire se réduit comme une peau de chagrin garde une faculté : un pouvoir de nuisance dont il entend bien se servir.

La Wehrmacht a autant de tués ou disparus entre le 20 juillet 1944 et le 8 mai 1945 que dans la période qui s’est écoulée depuis le début de la guerre ; de mai 1944 à la fin octobre, le centre d’extermination d’Auschwitz fait encore 600 000 victimes ; l’écrasement de l’insurrection de Varsovie fait 225 000 victimes civiles et 650 000 habitants de la ville sont déportés tandis que des équipes de destruction rasent tous les immeubles encore debout ; pour la seule prise de Berlin entre mars et mai 1945, les Soviétiques perdent 300 000 hommes. Le Führer malade et vieillissant joué par Bruno Ganz dans La Chute de Bernd Eichinger fait ou laisse mourir dans l’indifférence plusieurs millions d’individus dans la dernière année de son existence et il répète à qui veut encore l’écouter qu’il n’y est pour rien : ses généraux l’ont trahi ; le peuple allemand n’a pas été à la hauteur de la mission que lui, Hitler, lui avait assignée, au nom de la Providence.

C’est sans doute Albert Speer qui a le mieux saisi la situation dans laquelle se trouvait Hitler, lorsqu’il parle du bunker de Prusse-Orientale dans lequel Hitler vécut jusqu’à la fin de 1944 - avant de rejoindre un autre bunker, dans lequel il mit fin à ses jours, celui situé sous la chancellerie de Berlin :
« S’il est possible de voir dans une construction le symbole d’une situation, alors ce bunker est tout indiqué : ressemblant extérieurement à une sépulture de l’Egypte antique (…) c’est dans cette construction funéraire que Hitler vivait, travaillait et dormait. On peut dire que ces murs de béton épais de cinq mètres le séparaient, au sens propre et au sens figuré du terme, du monde extérieur, et l’enfermaient dans sa folie ».

En fait, Hitler dormait peu ou mal et, surtout, son état de santé se détériorait rapidement. Il mit du temps à se remettre du choc auditif qu’avait occasionné l’explosion de la bombe du 20 juillet ; surtout, privé d’air frais et d’exercice, se nourrissant en dépit du bon sens, prenant de fortes doses de sédatifs pour obtenir quelques heures de repos au petit matin, gavé plus généralement de pilules de toutes sortes par son médecin personnel, le Führer vieillissait à vue d’œil. A la fin septembre 1944, il dut s’aliter pour deux semaines. En décembre, il subit une opération chirurgicale, l’ablation d’un polype sur ses cordes vocales. Les nombreux témoins ont retenu sa démarche hésitante et les tremblements dont il était atteint.

L’obstination à croire en la victoire, ou plutôt en un miracle qui retournerait la situation, n’en est que plus étonnante. Ainsi déclara-t-il, le 31 août 1944, à ses généraux :
« Le moment viendra où la tension entre les Alliés sera si grande qu’une brèche s’ouvrira. Toutes les coalitions de l’histoire se sont effondrées tôt ou tard. La seule chose à faire est d’attendre le bon moment, aussi difficile cela soit-il ».
Et il ajoutait : « Je ne vis que dans le dessein de conduire ce combat, parce que je sais que sans une volonté d’acier ce combat ne peut être gagné ».
Le miracle que Hitler attendait aurait été la répétition du retournement de situation qui avait sauvé Frédéric II pendant la guerre de Sept Ans, alors qu’il était quasiment écrasé par une coalition de toute l’Europe – et envisageait le suicide : la mort de la tsarine Elisabeth et l’avènement de Pierre III sur le trône de Russie avaient conduit à la dislocation de l’alliance antiprussienne. A l’annonce de la mort de Roosevelt, le 12 avril 1945, Hitler crut encore qu’un tel bouleversement était arrivé. Et poussant très loin la flatterie, Goebbels fit rédiger un horoscope du Führer qui prédisait un retournement pour l’Allemagne dans la deuxième quinzaine d’avril et la signature de la paix en août.


Peur de l’Armée rouge, patriotisme et attachement au Führer

Le plus étonnant, pour l’observateur d’aujourd’hui, est de constater que la combativité n’avait pas abandonné les troupes allemandes, même lorsque les généraux maudissaient in petto ou en petit comité les ordres hitlériens de tenir les positions. A l’Est, par exemple Budapest est, à l’hiver 1944-45, l’objet de combats acharnés qui rappellent la bataille de Stalingrad ; la ville ne tombe définitivement aux mains des Soviétiques que le 13 février 1945. Lors de l’offensive soviétique contre Berlin, on vit apparaître des avions kamikazes de la Luftwaffe, qui se jetaient, en particulier, sur les ponts pour retarder la progression des soldats soviétiques. Il n’y eut que quelques dizaines de cas mais ils témoignent de l’acharnement au combat dans une situation désespérée. Pour expliquer, d’une manière générale, la résistance de la Wehrmacht à l’Est, certains historiens ont invoqué la peur que provoquait l’armée rouge, les expulsions des populations allemandes d’Europe orientale, les viols de femmes allemandes par des soldats soviétiques.

Il y a une vingtaine d’années, l’historien allemand, Andreas Hillgruber a causé une énorme controverse en expliquant que les soldats allemands qui défendaient le sol du Reich, en 1944-45, pensaient avant tout à défendre les populations civiles contre la barbare Armée Rouge et il suggérait que la Wehrmacht était le précurseur de la lutte contre le totalitarisme soviétique. La peur du « bolchevisme » a bien joué un rôle mais il ne faut pas, comme historien, tomber dans le piège de la propagande de Goebbels, qui ne cessait d’agiter la menace des « hordes asiatiques » s’apprêtant à déferler sur l’Allemagne et sur l’Europe. Avant de penser à sauver les civils allemands, les soldats allemands se préoccupaient de se sauver eux-mêmes, comme l’explique très bien Anthony Beevor :
« Les combattants les plus endurcis du Front de l’Est en étaient venus à croire que tout devait se terminer par leur mort. Toute autre issue leur paraissait impensable après (…) ce qu’ils avaient fait dans les territoires occupés et ils savaient aussi que l’Armée Rouge entendait en tirer vengeance. Se rendre voudrait dire être envoyé dans un camp de Sibérie pour y travailler à mort comme Stalinpferd – « cheval de Staline ».

Peut-être rien ne résume-t-il mieux l’état d’esprit des soldats allemands que cette déclaration fait, le 15 avril 1945, à Berlin, dans un tramway, par un soldat qui portait sur sa manche un insigne avec quatre chars en métal (il avait détruit quatre chars soviétiques en combat rapproché) :
« Si d’autres gagnent la guerre et nous font simplement une fraction de ce que nous avons fait dans les territoires occupés, il ne restera plus un seul Allemand dans quelques semaines ».

Ajoutons que si la thèse de Hillgruber était vraie, on ne pourrait pas comprendre pourquoi, à l’Ouest cette fois, pour quelle raison les troupes allemandes résistèrent aussi longtemps. A partir de septembre, la Wehrmacht offrit un front continu de résistance aux forces alliées, qui ne réussiraient pas de véritable percée avant la fin de l’hiver. De même, on est frappé de voir que, malgré les difficultés de toute sorte, la production allemande d’armement restait supérieure, fin 1944, à ce qu’elle avait été au moment des succès militaires du début de la guerre. L’abondance de la main d’œuvre étrangère réquisitionnée et le recours au travail des prisonniers des camps de concentration n’expliquent pas tout, en particulier la manière dont Speer réussissait encore à galvaniser ingénieurs et ouvriers allemands.

En fait, la société allemande était habitée d’un patriotisme très fort qui l’empêchait de se détacher du Führer, lequel continuait à incarner, aux yeux de beaucoup, la nation. On sait aujourd’hui que les conjurés du 20 juillet furent considérés comme des traîtres par une partie de l’opinion et que le Führer connut un regain de popularité, sans que, bien entendu, celle-ci ne redevienne ce qu’elle avait été avant Stalingrad. Lors d’une visite en Westphalie, en mars 1945, Albert Speer rencontra des paysans qui lui déclarèrent :
« Le Führer a quelque chose en réserve dont il se servira au dernier moment. Ce sera alors le renversement de la situation ».


Violences de guerre

Sans aucun doute, les Alliés avaient largement contribué à maintenir soudée la nation allemande, malgré la défaite approchant, par leurs bombardements massifs des populations civiles. Contrairement au calcul de Churchill, la population allemande ne s’était pas détachée du Führer. La volonté de briser le lien entre Hitler et son peuple avait-elle d’ailleurs été le vrai motif des Alliés ? S’ils avaient fait la guerre au seul nazisme et non au peuple allemand tout entier, ils ne se seraient jamais lancés dans des attaques massives et répétées contre les villes allemandes, en utilisant des bombes incendiaires. Mais on était dans la logique de la « guerre des peuples ». Churchill avait imaginé des bombardements des populations civiles allemandes dès les lendemains de la Première Guerre mondiale – cela aurait fait comprendre à l’adversaire, disait-il en 1919, qu’il était vraiment vaincu. Les bombardements de Londres et de Coventry par la Luftwaffe, en 1940, ne suffisent pas à expliquer la persévérance des Alliés occidentaux dans la guerre des bombardements. Il y avait aussi la nécessité pour le Royaume-Uni d’épargner ses hommes ; quant aux Américains, ils inauguraient une méthode de combat qui est encore la leur aujourd’hui : les bombardements massifs doivent permettre d’épargner des pertes au sol – les Américains n’ont eu que 300 000 tués quand les Soviétiques perdaient 13 millions de soldats et 14 millions de civils.

Il faut avoir de tels chiffres à l’esprit, non pas pour excuser les violences commises par l’Armée Rouge sur le front oriental mais pour éviter de donner prise à un discours historique où la bonne conscience des démocraties libérales (qui nient le caractère criminel des bombardements de Dresde) vient se conjuguer à un certain révisionnisme allemand (la Wehrmacht est présentée comme ayant anticipé sur la logique de la « guerre froide ») pour noircir le seul camp soviétique. Il ne s’agit aucunement de minimiser la réalité des femmes allemandes violées par des soldats de l’Armée rouge (même s’il manque un bilan chiffré fiable : le chiffre de 2 millions avancé par Anthony Beevor semble exagéré) ni de taire les souffrances des populations allemandes d’Europe orientale (cinq millions prirent la fuite et au moins 500 000 moururent des rigueurs de l’hiver) ; mais les soldats allemands eux-mêmes s’attendaient à une violence encore plus grande de la part de l’Armée rouge, tant ils savaient l’étendue des souffrances causées aux populations soviétiques. Le régime nazi, on l’oublie trop souvent, a provoqué, sur le territoire soviétique, la mort de plus d’individus que la Première Guerre mondiale (dans l’empire tsariste), la guerre civile et les purges staliniennes réunies. La guerre germano-soviétique a causé, sur le sol de l’URSS, la destruction de 1700 villes ou bourgades et de 70 000 villages ou hameaux.

C’est aussi une lutte contre les peuples slaves, pour des motifs racistes, qu’avait entrepris le Reich hitlérien et, pénétrant dans Varsovie, le 17 janvier 1945,
«les soldats de l’Armée Rouge, et en particulier ceux des unités polonaises n’étaient sans doute pas enclins à la clémence (…) D’une population de 1 310 000 habitants avant la guerre, il ne restait que 162 000 personnes » (A.Beevor).
Quelques jours plus tard, les Soviétiques, le 27 janvier, découvriraient le camp d’Auschwitz et les derniers détenus survivants, dont beaucoup étaient des Russes ou des Polonais – ce n’est que progressivement que l’on comprendrait qu’Auschwitz avait aussi englouti un million de vies juives, dans le centre d’extermination de Birkenau, six millions de Juifs en tout.


Le testament de Hitler

Le 10 décembre, quittant Berlin où il venait d’être opéré, Hitler n’était pas retourné en Prusse Orientale mais s’était rendu dans le Taunus à Bad Nauheim, pour superviser, la dernière contre-offensive allemande de la guerre, la tentative de percée dans les Ardennes. Celle-ci fut lancée le 16 décembre. Elle témoignait de ce que le Führer n’avait pas perdu toute perspicacité stratégique mais la Wehrmacht ne disposait plus des moyens suffisants pour exploiter une première percée, d’autant plus que l’audace du général Patton, lançant son armée au secours de Bastogne réduisit vite à néant les espoirs militaires allemands. L’offensive des Ardennes arrêtée, Hitler retomba dans ses errements de la campagne germano-soviétique, refusant d’accorder le moindre crédit à ce que lui suggéraient ses généraux. Ainsi, il n’écouta pas Guderian qui lui suggérait que l’assaut final des Soviétiques vers Berlin commencerait par une attaque massive en Pologne et non pas depuis la Hongrie.

Effectivement, plus de deux millions d’hommes et de six mille chars étaient regroupés, vers le 10 janvier, pour donner l’assaut à la capitale. A la mi-janvier, les deux offensives principales furent lancées, sous les commandements respectifs de Joukov et de Koniev. Ils étaient appuyés par une offensive vers la Prusse orientale et une autre vers la Hongrie et l’Autriche, destinées à fixer une partie des troupes allemandes, qui ne pourraient pas défendre Berlin. A la fin janvier, Joukov et Koniev avaient atteint l’Oder et les unités les plus avancées du premier étaient à 80km de Berlin.

Lorsque les soldats soviétiques avaient franchi la frontière du Reich, ils étaient confrontés à un pays certes détruit mais qui, comme tel, donnait l’impression d’être encore bien plus riche que l’Union Soviétique des années 1930. Les soldats soviétiques, fréquemment, ne savaient pas ce qu’était une bicyclette et ils devaient profiter de la fin de la guerre pour apprendre à monter sur un tel véhicule ; d’autres n’auraient qu’une obsession : trouver une montre, un luxe que le régime soviétique ne leur avait pas fourni, certains en porteraient même deux, l’une à l’heure de Berlin, l’autre à l’heure de Moscou. Chez bien des soldats de l’Armée rouge, la perception de ce qu’avait été le niveau de vie des populations du Reich engendrait une grande incrédulité : comment les Allemands avaient-ils pu sacrifier cette prospérité en se mettant au service d’un projet de guerre qui aboutissait à la destruction de leur propre pays ? Chez d’autres, cela accroissait le désir de vengeance à l’œuvre dans les pillages et les viols.

Hitler était revenu à Berlin, qu’il ne devait plus quitter, le 16 janvier. Les premiers temps, il put encore vivre une partie du temps dans la chancellerie mais bientôt, ce fut l’enfermement définitif dans un nouveau « tombeau », pour reprendre la formule de Speer. Comme l’a écrit Allan Bullock,
« la chancellerie et particulièrement le bunker souterrain représentaient un monde fermé, toujours plus isolé du drame terrible qui faisait rage à l’extérieur ».
C’est pourquoi, ajoute le biographe de Hitler et Staline récemment décédé :
« Il est important de ne pas laisser les détails dramatiques » de la vie dans le bunker « masquer la signification de ce qui se passait. L’arrière-plan était le point culminant de la guerre, les armées alliées pénétrant au cœur de l’Allemagne et les Russes s’approchant de Berlin ».

Dans cette situation, Hitler perdit définitivement le contact avec la réalité. Plusieurs de ceux qui réussirent par la suite à quitter sains et saufs le bunker ont rapporté les nombreux accès de colère du Führer, le caractère décousu de beaucoup de ses propos et certains ont même eu le sentiment qu’il n’était pas loin de sombrer dans la folie. De ce point de vue, l’interprétationdu personnage du Führer, très talentueuse, que propose Bruno Ganz dans La chute est, malgré tout, très en dessous de la réalité. Hitler s’enferma, d’une part, dans un monde imaginaire, celui où régnait, tel une divinité tutélaire, Frédéric II, peint par Graff, et devant lequel le Führer pouvait rester des heures entières prostré. Il ne cessa, d’autre part, de ressasser les événements, espérant que ses mensonges impressionneraient la postérité.

Alors que les puissances européennes avaient attendu longtemps avant de prendre la mesure du danger hitlérien, le dictateur, au seuil du suicide, expliquait que le monde entier s’était ligué contre lui dès janvier 1933. Alors que Staline avait tout fait pour repousser le déclenchement de la guerre avec l’Allemagne, Hitler expliquait que l’opération Barbarossa avait été une attaque préventive : il avait été en quelque sorte entraîné dans une guerre sur deux fronts par l’agressivité de Staline et l’obstination de Churchill à ne pas voir où étaient des intérêts de la Grande-Bretagne. Plutôt que de reconnaître comme il avait sous-estimé la détermination britannique, il traitait Churchill « d’enjuivé ». La clé de toute sa vision meurtrière du monde se trouvait là : tout était, au bout du compte, de la faute « des Juifs » et Hitler se vantait :
« …nous avons crevé l’abcès juif et le monde à venir nous en sera éternellement reconnaissant ».
Et dans le Testament politique rédigé la veille de sa mort, Hitler insisterait à l’adresse des futurs dirigeants de l’Allemagne, leur demandant de
« s’opposer sans pitié à l’empoisonneur universel de tous les peuples, la juiverie internationale ».

Le peuple allemand n’avait pas été à la hauteur : c’est un des leitmotive de Hitler durant cette période. Et il souhaitait que l’Allemagne soit engloutie avec lui dans sa chute .
« La nation s’est montrée la plus faible et l’avenir appartient seulement à la nation allemande la plus forte ».
Telle était la conclusion que tirait celui qui avait tout misé sur la violence dans les relations internationales. Il exige que l’on pratique sur le sol allemand, face à l’ennemi, une véritable politique de la terre brûlée. Albert Speer tenta d’interdire au maximum que l’on appliquât les ordres de Hitler sur ce point, empêchant en particulier que l’on inondât les mines et que l’on fît sauter les centrales électriques.

Indépendamment des « ordres néroniens » de Hitler, le peuple allemand payait un prix élevé pour son adhésion aveugle au dictateur belliciste et antisémite. A l’Est, la population commençait à se révolter, localement, contre les responsables du parti. Des ordres étaient donnés de sévir contre les « traîtres » et les « déserteurs » ; on assistait à des règlements de compte, et, à un moment où la direction du parti ne contrôlait plus grand chose, certains s’autoproclamaient gardiens de l’ordre nazi et procédaient à des exécutions sommaires. Là où le parti pensait exercer encore quelque influence, on tenta de mettre sur pied des unités dites du « loup-garou » (Werwolf), qui devaient engager une lutte de partisans contre les armées alliées en même temps que traquer les traîtres potentiels. La SS et la Feldgendarmerie traquaient les « déserteurs ».

La lutte finale

Début mars, les Soviétiques avaient besoin de refaire leurs forces, de se réapprovisionner en carburants et en munitions. Ils se trouvaient dans la même situation que les troupes allemandes, un peu plus de trois ans et demi plus tôt, lorsqu’elles avaient avancé jusqu’à quelques kilomètres de la capitale de l’URSS. Mais, cette fois, le pouvoir qui leur faisait face était en voie de désintégration. Et il était pris en tenaille par un autre assaillant – comme si le Japon avait attaqué aussi l’URSS en 1941.
« La guerre qui avait progressé jusqu’à la périphérie de Moscou en novembre 1941 atteignait maintenant son apogée à la périphérie de Berlin ». (A. Bullock)
Les Américains visant les territoires de la Saxe et de la Thuringe, Staline donna l’ordre à Joukov et à Koniev de tout faire pour que l’Armée Rouge s’emparât la première de Berlin.

L’offensive finale contre Berlin commença le 16 avril. Malgré l’infériorité du nombre et de l’armement, les troupes allemandes défendirent farouchement la ville. Joukov ne réussit pas à effectuer une percée avant le quatrième jour. A partir du 20 avril, la bataille de Berlin devint une bataille de rues. Ce jour-là, Hitler fêtait son cinquante sixième anniversaire. Ce fut l’occasion de sa dernière apparition publique, pour encourager des membres des jeunesses hitlériennes qui allaient participer aux combats.

Y avait-il symbole plus terrible de la réalité du IIIè Reich : père dévoyé d’une nation en ruines, le Führer était prêt à envoyer à la mort des individus de plus en plus jeunes ? Il y aurait pire encore, dix jours plus tard, dans le bunker, lorsque Magda Goebbels, avant d’accompagner son mari et son Führer dans le suicide, administrerait de sa propre main, avec l’aide d’un médecin, du poison à ses six enfants, en expliquant que « la vie après le national-socialisme n’était pas concevable ».

C’est dans le journal d’une Berlinoise qu’Anthony Beevor a relevé l’analyse la plus appropriée des dérèglements que signifiait ce mépris des enfants et des adolescents que l’on envoyait à la mort sans état d’âme. Un matin, peu après le début de l’offensive finale soviétique, elle était allée voir si elle ne trouverait pas un peu de charbon dans un tunnel du métro. Sur son chemin, elle vit des corps déchiquetés par les bombardements et des individus victimes de la justice sommaire des derniers nazis, qui les avaient pendus pour désertion ; mais, habituée aux horreurs de la dictature et de la guerre, elle n’éprouva de sentiment de véritable horreur qu’à la vue « de doux visages d’enfants sous de gigantesques casques d’acier ». Et se demandant pourquoi elle avait eu cette réaction, elle se dit que s’ils avaient eu quelques années de plus, elle aurait réagi autrement ; mais elle voyait un symptôme de profonde folie dans le fait que ce régime qui disait suivre la loi de la nature avait lancé dans la bataille des êtres encore démunis, allant contre toutes les lois de survie de l’espèce.

Si, chez certains, l’instinct de survie l’emporterait bientôt sur la dévotion à Hitler, on peut aussi mentionner l’épisode révélateur raconté par un capitaine de l’Armée rouge : alors qu’il venait d’obtenir la reddition sans combat de plusieurs soldats allemands, dont des membres des Jeunesses hitlériennes de quinze ou seize ans, un adolescent jaillit derrière ses camarades et voulut tirer sur l’officier soviétique. Il aurait pu le tuer mais manqua son but et s’effondra en sanglots en criant : « Hitler kaputt ! Stalin gut ! » (Hitler foutu ! Staline gentil !)

Les principaux chefs du régime vinrent suggérer à Hitler qu’il était temps de quitter Berlin et lui signifier qu’eux-mêmes étaient sur le point de quitter la capitale. Quatre jours avant la dernière offensive soviétique, le 12 avril, s’était produit une scène rarement mentionnée mais révélatrice : Albert Speer avait rassemblé un certain nombre de dignitaires nazis pour entendre un concert, le dernier de la guerre, à l’Orchestre Philharmonique de Berlin. On y avait joué, en présence de l’amiral Dönitz et de l’aide de camp de Hitler, le colonel von Below, du Beethoven, du Bruckner et, surtout, le final du Crépuscule des Dieux. A la fin de la représentation, on avait distribué, selon certains témoins, des capsules de cyanure. Mais, au moins provisoirement, les dirigeants nazis abandonnaient, pour la plupart, Hitler, qu’ils avaient longtemps divinisé, à son propre crépuscule.

Le 21, Hitler ordonna une contre-attaque des SS placée sous le commandement du général Steiner. Lorsqu’il apprit, le lendemain, qu’elle n’avait pas encore commencé, il entra dans une crise de rage suprême, dénonçant tous ceux qui l’avaient trahi. (la devise des SS était « mon honneur s’appelle fidélité »). Le Führer déclara alors que la guerre était perdue, confirma qu’il resterait à Berlin et qu’il se suiciderait avant d’être fait prisonnier. On ne pouvait pas imaginer de déclaration plus démobilisatrice : pour les officiers qui pouvaient encore tenir à la tradition prussienne, il était impensable que le chef fuie ainsi ses responsabilités. C’est d’ailleurs lorsqu’ils apprendraient la nouvelle de son suicide que beaucoup d’Allemands réussiraient à briser le lien psychologique qui les retenait attachés au Führer. Dans l’immédiat, les principaux chefs nazis commençèrent, à quelques jours de la fin du régime, à se détacher de l’emprise du Führer.

Le 23 avril, les Soviétiques étaient en mesure de soumettre Berlin à d’intenses bombardements. Les victimes furent particulièrement nombreuses ce jour-là, dans la ville, en particulier parce que beaucoup de femmes furent surprises alors qu’elles faisaient la queue pour obtenir leurs « rations alimentaires de crise ». Hitler émergea plus tôt que de coutume de sa chambre et demanda, furieux, d’où venaient ces tirs. Lorsqu’il dut se rendre à l’évidence, il s’exclama : « Les Russes sont déjà si près ? ». Pour la population berlinoise, cela signifiait que, désormais, la ville était soumise à des bombardements ininterrompus. Lorsque les avions britanniques ou américains avaient fini leurs raids nocturnes, il n’y avait qu’une à deux heures de répit avant le début des tirs soviétiques. D’ici le 2 mai, ils allaient tirer près de deux millions d’obus sur la capitale du Reich.

Le même jour, Hitler interpréta comme une trahison la disposition de Goering à exercer un commandement réel à sa place. Cinq jours plus tard, le 28 avril, il apprendrait que Himmler tentait, depuis le début du mois, d’ouvrir des pourparlers avec les Alliés et il ferait fusiller, par représailles Hermann Fegelein alors même que celui-ci venait d’épouser la sœur d’Eva Braun, la maîtresse du Führer.

Dans le bunker, un sentiment d’angoisse s’emparait des habitants. Puisqu’il était clair que le Führer avalerait une capsule de poison ou se mettrait une balle dans la tête (il fit les deux), on commençait à appréhender qu’il attende que les Russes soient en vue de la chancellerie pour passer à l’acte. Certains noyaient leur anxiété dans l’alcool. D’autres s’adonnaient à des ébats sexuels qui auraient pu alimenter bien des réflexions freudiennes – mais, curieusement, Bernd Eichinger, dans La Chute, refuse pratiquement de montrer ce versant de la vie au bunker. Hitler mit en scène sa propre version d’Eros et Thanatos, non pas orgiastique mais wagnérienne, en épousant Eva Braun qui avait accepté de l’accompagner dans la mort. Le 30 avril, enfin, Hitler commit le geste qu’il avait envisagé à plusieurs reprises dans sa carrière, en situation d’échec. Cette fois, ce n’était plus seulement d’échec, qu’il s’agissait mais de ruine de tous ses rêves de domination.


« Ce salaud est enfin mort ! » (Staline)

La suite est connue : ne voulant pas connaître le sort de Mussolini (dont le cadavre avait été profané par une foule en colère quelques jours plus tôt), Hitler avait donné l’ordre que l’on brûlât ses restes, ce qui fut fait, tandis que Goebbels et Bormann faisaient un dernier salut nazi devant le cadavre. Ce qui restait du corps fut trouvé par les Soviétiques, qui attendirent cependant 1968 pour confirmer la nouvelle : Staline avait voulu se réserver la possibilité de faire croire que les Occidentaux avaient accueilli le dictateur déchu.

« Les combats ne s’arrêteront pas avant que Goering ait réussi à entrer dans le pantalon de Goebbels », se répétaient les Berlinois. Mais Goebbels suicidé et Goering réfugié dans le sud de l’Allemagne, la capitulation n’était plus qu’une question de jours. Plus tôt elle viendrait plus elle soulagerait le sort des Berlinois. Enfermés dans des caves ou des abris de fortune, ils n’avaient pas vraiment idée de ce qui se passait dans le monde extérieur. Très peu entendirent, le 1er mai, le message de Dönitz à la nation annonçant que le Führer était « mort en combattant ».

Les troupes soviétiques devaient encore se battre avec acharnement. Elles avaient ordre de prendre le Reichstag avant la fin de la journée du 30 avril, de manière à pouvoir l’annoncer pour le 1er mai. Les combats furent terribles dans ce bâtiment que les nazis avaient accusés les communistes d’avoir incendié. Selon la version officielle diffusée par la suite, le drapeau rouge flotta sur le bâtiment à 22h50 le soir du 30 avril ; en fait, les combats au Reichstag continuèrent encore deux jours.

Le lendemain, aux premières heures du jour, une délégation allemande, après avoir obtenu un cessez-le-feu, sollicita un entretien au Quartier Général soviétique et annonça le suicide du Führer. La nouvelle fut transmise à Joukov qui fit réveiller Staline. Celui-ci s’exclama : « C’est donc fait ! Ce salaud est enfin mort ! Dommage que nous n’ayons pas pu le prendre vivant ! » mais il refusa autre chose qu’une reddition sans conditions de la part des plénipotentiaires allemands. Les combats reprirent, souvent acharnés.

Les jours suivants, des débuts de négociations furent amorcés mais il s’agissait souvent de la part des officiers allemands de gagner du temps en espérant pouvoir effectuer des sorties de dernière minute de la ville assiégée. Une véritable panique s’emparait des soldats de la Wehrmacht à l’idée d’être fait prisonnier par l’Armée Rouge et déporté. Déjà, au fur et à mesure que l’emprise du régime se relâchait, des soldats quittaient leur poste et se joignaient, habillés en civil, à la vie souterraine de ceux qui s’abritaient des bombardements. C’était d’ailleurs la seule méthode efficace : tout uniforme, même celui des pompiers était synonyme d’arrestation. Ceux qui essayaient de fuir, comme les survivants du bunker le soir du 1er mai, après le suicide de Goebbels, furent souvent tués ou faits prisonniers. Ce même soir, une masse d’individus tenta de franchir le Charlottenbrücke. Ils furent vite pris sous un feu nourri de la part des Soviétiques.

La nouvelle de la mort de Hitler se répandit progressivement et elle démobilisa les combattants. L’intervalle de huit jours entre la mort du Führer et la signature de l’armistice montre bien comme le régime avait été fondé sur l’attachement au dictateur. Ni Dönitz, successeur désigné au dernier moment, ni Göring, longtemps le numéro deux du régime, ni Himmler, l’homme le plus puissant d’Allemagne après Hitler, grâce à la SS, n’ont été capables de se détacher de leur maître suffisamment tôt pour jouer un rôle dans une Allemagne post-hitlérienne. Il faut dire que Göring et Himmler étaient, tout comme Goebbels ou Bormann, qui eux étaient morts à Berlin, recherchés par les vainqueurs pour être jugés. Les soldats allemands, eux, se rendaient progressivement. L’obsession, du côté oriental du front, était de passer du côté américain, français ou britannique, si cela était possible, afin d’échapper à la captivité en Union Soviétique.

Du côté anglo-saxon, on commençait bien à s’interroger sur les intentions des Soviétiques, mais pas pour les bonnes raisons. Un certain nombre de dirigeants américains et britanniques voyaient dans Staline, une fois Hitler mort, le prochain ennemi. Ils s’opposaient à Eisenhower, qui n’avait pas voulu laisser ses armées pousser plus avant en Europe centrale, pour occuper le terrain avant l’Armée rouge C’est pourquoi, dans les premiers jours de mai, on s’efforça d’arriver au Danemark avant eux. Certains, comme Churchill, souhaitaient que le général Patton pousse jusqu’à Prague. Eisenhower a eu raison de refuser, même si on le lui a beaucoup reproché. Staline, contrairement à une idée reçue, n’était pas intéressé par une conquête de l’Europe. Il imaginait trois zones sur le continent : une région sous influence soviétique, correspondant en gros à l’ancien empire des tsars ; une partie occidentale sous influence américano-britannique ; et une vaste zone neutralisée, de la Scandinavie à l’Italie, incluant l’Allemagne, l’Autriche et la Tchécoslovaquie. Retrouver, en gros, ou même conforter les anciennes frontières de l’Empire tsariste, répondait, chez Staline, à une obsession sécuritaire : plus jamais l’impérialisme allemand – et ses soutiens occidentaux – ne devaient pouvoir menacer l’Union Soviétique. En revanche, en Europe centrale, Staline souhaitait d’abord un condominium des vainqueurs puis un retrait de tous – ce qui s’est passé après sa mort en Autriche en 1955. Il n’était pas dit par avance que la Tchécoslovaquie – à la différence de la Bulgarie ou de la Roumanie- deviendrait une « démocratie populaire ». Sa soviétisation est le produit des méfiances réciproques engendrées par les années 1945-1947. Eisenhower était fidèle à l’esprit de la coalition antihitlérienne, scellée à Téhéran et à Yalta. Il eut tort, en revanche, de rendre aux Soviétiques, des soldats qui s’étaient constitués prisonniers du côté occidental et que les Soviétiques réclamaient mais qui n’auraient en aucun cas constitué un motif de rupture.

De façon symbolique, la dernière conquête soviétique fut Schönhausen, le domaine de Bismarck, qui avait toujours averti des malheurs qui accableraient son Reich s’il était mis fin à l’amitié germano-russe. En 1890, Guillaume II avait abandonné le fondement de l’équilibre européen bismarckien. La guerre germano-soviétique était le long aboutissement d’une rupture qui avait commencé par le refroidissement des dirigeants entre eux, puis traversé, de 1914 à 1917, le stade de la guerre des peuples, avant de se transformer, nazisme aidant, en guerre totale. Finalement, Staline, parce qu’il n’était pas idéologue en politique étrangère à la différence de Hitler, avait mis fin à la logique de l’anéantissement réciproque. « Les Hitler passent, le peuple allemand reste » déclara-t-il à la radio après la fin de la guerre. Les violences de l’Armée rouge n’avaient pas été le produit d’une planification raciste mais le déchaînement, encouragé par Staline, qui n’avait pas grand-chose à offrir à ses soldats quand ils rentreraient – sinon une nouvelle phase dictatoriale -, de la vengeance et du « droit du vainqueur ». La guerre germano-soviétique avait été, du point de vue allemand, le plus tragique exemple de selffulfilling prophecy, de prophétie auto-réalisante : à force d’expliquer que le communisme était un danger qui menaçait l’Europe, on avait pris les moyens de faire venir ses armées jusqu’au cœur de l’Europe.

Vendredi 22 Décembre 2006
Edouard Husson