Le Blog d'Edouard Husson

Le traité de Versailles vu par Keynes



L’historien tâche de détruire les idées reçues et les préjugés des générations précédentes. L’objet historique qu’est devenu le traité de Versailles n’échappe pas à cette règle. Rarement un texte diplomatique fut autant critiqué, décrié ou dénoncé par les contemporains. Or, ces dernières années, nombre de publications ont avancé des jugements moins sévères que ceux des contemporains .

Les rédacteurs du traité avaient dû faire face à d’immenses difficultés : il leur fallait poser les fondations d’un nouvel ordre européen alors que la guerre avait mis aux prises, quatre ans durant, des peuples entiers ; en France ou en Allemagne, les morts, blessés ou disparus se comptaient en millions ; trois empires s’étaient effondrés dans les deux dernières guerres (l’Empire des tsars, l’Autriche-Hongrie et l’empire wilhelmien) et, issues des décombres, des nations, nouvelles ou renaissant après des siècles d’oppression, aspiraient à être admises dans le concert européen ; la prospérité économique d’avant 1914 avait été engloutie par l’effort des belligérants et les populations étaient menacées par la pauvreté, la famine ou des épidémies. Confrontés à la grippe espagnole, au danger de chaos économique, à la possibilité d’une extension à plusieurs pays européens de la révolution bolchevique, les vainqueurs de la guerre pensèrent devoir agir au plus vite pour régler le sort des pays vaincus et dessiner les frontières d’une nouvelle Europe qui fit place aux aspirations nationales sans tourner pour autant le dos aux considérations de puissance .

Tenues en grande partie à l’écart de l’évolution des négociations- du fait de la censure- les opinions des pays belligérants firent un mauvais accueil au traité, leurs réactions allant du refus de la ratifier ( aux Etats-Unis) à l’acceptation contrainte ( en Allemagne) ou désenchantée (en France) . Le traité de Versailles était un le fruit d’un compromis entre des conceptions différentes du règlement de la guerre ; c’est la raison pour laquelle, après quatre ans de « guerre totale », il déplut aux opinions publiques des pays vainqueurs. Les divergences entre les négociateurs américains, britanniques et français furent aussi à l’origine de l’exclusion de l’Allemagne de la table des négociations- on jugeait que le pays vaincu exploiterait trop facilement les divergences entre Wilson, Lloyd George et Clemenceau ; or l’on sait combien le caractère de paix imposée du traité contribua à jeter l’opinion allemande dans un nationalisme exacerbé. Jugé être une cote mal taillée par les opinions publiques de l’entre deux guerres –qu’elles aient trouvé la paix trop dure ou trop douce vis à vis de l’Allemagne- le traité a, souvent, été réévalué positivement par les historiens des dernières décennies, précisément parce qu’il était un compromis établi dans des circonstances particulièrement difficiles.

Fut-il, par exemple, figure plus conspuée que « l’idéaliste » Wilson, ce président qui avait résolu de faire entrer les Etats-Unis sur la scène internationale ? Il se fit détester, au bout du compte, des vaincus comme des vainqueurs. Ayant publié au début de l’année 1918 « quatorze points » qui devaient servir de principes directeurs à une négociations de paix équitable , Wilson fut le destinataire de la demande d’armistice formulée par les autorités allemandes à l’automne 1918 : en présentant son programme pour la paix, il avait déclaré qu les Etats-Unis ne voulaient pas « entraver en quoi que ce soit la puissance allemande quand elle est exercée pacifiquement » et les dirigeants allemands espéraient qu’une paix patronnée par Wilson ne leur serait pas trop défavorable. D’où leur désillusion lorsque la délégation allemande venue prendre connaissance des conditions de paix le 7 mai 1919 transmit ces dernières à Berlin. On sait d’autre part que Wilson, qui avait refusé à la France toute annexion sur la rive gauche du Rhin comme garantie face à une tentative de revanche allemande, s’était cependant engagé à une intervention immédiate de son pays au côté de la Grande-Bretagne pour soutenir la France en cas de nouvelle agression allemande ; mais, à la fin, rentré dans son pays, il fut incapable de convaincre ses compatriotes de ratifier le traité qu’il avait signé à Paris. Or le retrait des Etats-Unis du groupe des puissances garantissant l’application du traité de paix privait la France d’une garantie vitale face à une Allemagne qui cherchait par tous les moyens à contourner les dispositions du traité. Pourtant, insistent des travaux historiques récents , on ne peut plus mettre e doute ni le sérieux avec lequel Wilson tenta de faire entrer dans la réalité sa vision d’une diplomatie ouverte ni l’importance de ses interventions pour que le traité de Versailles ressemblât finalement plus à une « paix de compromis » qu’à une « paix carthaginoise », pour reprendre l’expression de Keynes.
Les historiens insistent désormais sur le fait que les puissances anglo-saxonnes ont conduit la France à modérer ses revendications territoriales. Vu la situation d’urgence que créaient les destructions causées par la guerre, la situation pré-révolutionnaire dans de nombreux pays et la nécessité de faire repartir les appareils économiques, les rédacteurs du traité auraient accompli un travail imparfait mais dont il ne faudrait pas sous-estimer l’ampleur. Surtout, selon les travaux récents, contrairement à la perception qu’en avaient les Allemands de l’époque, leur pays avait, paradoxalement, à l’issue des traités de Paris qui avaient démantelé l’Autriche-Hongrie, plus de possibilités en matière diplomatique qu’avant 1914 . Le fait avait été constaté par l’historien français Jacques Bainville, nous y reviendrons, mais il est désormais retenu non plus pour en faire grief aux rédacteurs des traités de Paris mais pour condamner l’attitude d’une opinion publique allemande qui n’envisagea pas la situation avec la sérénité qui s’imposait et donc fut incapable de s’en tenir durablement à une politique de révision pacifique du traité.

Le refus de l’ordre imposé à Versailles joua un rôle majeur dans le ralliement de l’opinion publique allemande à Hitler et les études historiques publiées durant les dernières décennies témoignent des efforts de l’historiographie, en particulier allemande, pour débarrasser la recherche des séquelles du nationalisme de l’entre-deux-guerres. On peut cependant se demander si une partie des travaux récents sur Versailles ne créent pas une opposition artificielle entre la « réalité objective » du traité et sa perception par les contemporains : or cette dernière n’est-elle pas devenue une partie de la « réalité historique » de l’entre-deux-guerres ? Le traité de Versailles ne fut-il pas autant l’image qu’on avait de lui qu son contenu objectif ? Doit-on penser, comme y incitent plusieurs travaux récents, que son échec est imputable moins à ses rédacteurs qu’à la situation impossible créée par la guerre et à l’immensité des tâches qui attendaient alors les dirigeants européens ? Ou bien le défaut du traité ne provenait-il pas de l’incapacité de ses rédacteurs à faire que ses clauses –dont personne ne remet en cause le sérieux avec lequel elles ont été élaborées- répondent à la fois à la situation créée par la guerre et aux attentes des contemporains ?

L’historien manque son but s’il se contente de juger des passions et des malheurs d’une époque à l’aune de la raison et de la sérénité qu donne le recul du temps. Il s’agit là d’une fausse objectivité, rassurante pour celui qui la pratique mais qui revient à cloisonner le passé, à se bercer de l’illusion que l’on est à l’abri des passions qui emportèrent les ancêtres dans des catastrophes inattendues ; elle peut en même temps conduire à se persuader qu’il n’y avait, à une époque donnée, qu’une évolution possible, celle qui est réellement advenue. Dans le cas du traité de Versailles , ce genre de point de vue est d’autant moins satisfaisant que l’Europe dans laquelle nous vivons est encore largement tributaire des choix faits à l’époque par la diplomatie des pays vainqueurs et que nous devons chercher des repères pour stabiliser l’Europe centrale et orientale :

« c’est à partir de 1989 que l’on a commencé à se rendre compte que l’espace politique de l’Europe, malgré tous les changements consécutifs à la Deuxième Guerre mondiale, reste encore de nos jours, pour l’essentiel, tel qu’il a été façonné par le traité de Versailles. L’évolution récente de cet espace prolonge les tendances que le traité a exprimées et légitimées. En effet, la disparition de l’ URSS a parachevé en Europe la destruction des empires commencée à Versailles quand on y a accepté de rayer de la carte les empires centraux et ottoman ».

La seule objectivité féconde, du point de vue de l’historien, ne consiste-t-elle pas à identifier les choix faits par les acteurs d’une époque et à se demander dans quelle mesure d’autres décisions auraient été envisageables et d’autres évolutions possibles ? Ainsi un jeune historien britannique a-t-il rassemblé des scénarios d’ « histoire virtuelle » pour l’Europe depuis l’époque de Cromwell jusqu’à la chute du Mur de Berlin . Une autre méthode consiste à chercher les analyses qui ont pu être faites, à l’époque considérée, et qui proposaient des éléments d’alternative, des évolutions différentes de celles dont le processus avait été enclenché par les acteurs. Lorsqu’il a la chance d’avoir à sa disposition des textes qui ont été rédigés à l’époque des événements pour en éclairer la marche, l’historien peut s’estimer particulièrement heureux, surtout s’il se trouve que les auteurs de ces textes ont fait preuve d’une capacité d’anticipation particulière.
Telle est le cas de l’analyse de John Maynard Keynes (1883-1946) intitulée Les Conséquences de la paix et parue fin 1919 ; elle convainquit de nombreux Anglo-Saxons du caractère néfaste du traité non seulement pour l’Allemagne mais pour l’avenir économique d’une Europe dont la croissance était tirée par l’appareil de production allemand ; surtout, elle aida à mieux concevoir les moyens de sortir d’un second conflit mondial, après 1945.

Keynes avant Keynes.

Lorsqu’il publie son pamphlet contre le traité de Versailles, Keynes n’est pas encore Keynes, l’un des plus grands économistes du XX siècle et celui qui, par l’influence qu’il exerça, a le plus contribué aux trois décennies de croissance et de stabilité que connut l’Europe d’après 1945. Pourtant, même si l’économiste de Cambridge était mort au début de 1920, quelques semaines après avoir achevé son ouvrage, ce dernier voudrait la peine d’être lu, pour de nombreuses raisons.

Le lecteur d’aujourd’hui se délectera à redécouvrir, au chapitre III, les portraits, féroces, des négociateurs du traité, en particulier celui de Clemenceau, « silencieux, ganté de gris sur son fauteuil tendu de brocart, l’âme sèche et vide d’espérances, très vieux et très fatigué mais contemplant le spectacle d’un air cynique et presque malicieux ». Keynes ne s’en prend pas seulement au président du Conseil français : par ses pages très dures sur Wilson, il a contribué à fixer l’image qui fut longtemps celle de l’historiographie, d’un président plus pasteur qu’homme politique et désireux « d’insuffler la vie aux commandements qu’il avait fulminés du haut de la Maison Blanche », mais qui ne « pouvait concevoir leur application concrète en tenant compte des réalités européennes ». Non moins terrible est, au chapitre V, la peinture de Lloyd George, faisant réélire sa majorité, fin 1918, sur la promesse démagogique d’une paix très dure vis-à-vis de l’Allemagne :

« il lui fallait essayer, en profitant des passions du moment, de rétablir son pouvoir sur de nouvelles bases, qui pourraient résister aux inévitables contrecoups de l’avenir proche. (…) Jamais le Premier ministre n’a dit que lui-même pensait que l’Allemagne pouvait rembourser l’intégralité du coût de la guerre. Mais son programme prit une forme beaucoup plus concrète dans la bouche de ses partisans lors des réunions électorales. L’électeur ordinaire était amené à croire qu’on pouvait sans aucun doute faire payer à l’Allemagne la plus grande partie, sinon l’intégralité du coût de la guerre ».

Cependant, aussi spirituel et mordant que soit le Keynes portraitiste, son livre se réduirait à un pamphlet injuste, à la réaction de dépit d’un jeune et brillant professeur de Cambridge (détaché pendant la guerre au Trésor) oubliant, après sa démission de la délégation britannique à la Conférence de la paix, le rôle qu’il avait joué dans la définition des buts de guerre économiques de l’Angleterre depuis 1914 et ce qu’il avait obtenu à Paris concernant d’une part le ravitaillement de l’Allemagne vaincue et d’autre part le report de la fixation du montant exact des réparations à une conférence tenue ultérieurement . Surtout, si Keynes était plus équitable, il ferait comprendre que les positions qu’il défend dans Les Conséquences économiques de la paix ne sont pas très éloignées des vues défendues par Wilson, au moins dans la première partie de la conférence de Paris. Ce que l’on peut reprocher au président américain, c’est moins un prétendu « idéalisme » -terme qu’il faudrait alors appliquer aux thèses de Keynes lui-même- que le fait qu’il ait finalement tant cédé aux vues – qui devaient se révéler chimériques- de ses partenaires. Ainsi l’historien Jean-Baptiste Duroselle rappelle-t-il :
« Pour les réparations, Wilson n’est pas directement intéressé. Les Etats-Unis n’en ont pas besoin. « L’Allemagne paiera » est une formule qui n’a aucun retentissement psychologique outre –Atlantique. Ce détachement permet à Wilson d’avoir des vues plus larges que ses collègues européens, harcelés par des opinions publiques avides de vengeance. C’est ainsi qu’il accepte la proposition britannique- pourtant non conforme aux stipulations de l’armistice- d’inclure aux populations civiles, mais encore les pensions militaires, ce qui en doublait pratiquement le montant. Cependant il met ses partenaires en garde : « J’espère que vous êtes d’accord…sur la modération qu’il est nécessaire de montrer vis-à-vis de l’Allemagne…notre plus grande erreur serait de lui donner des raisons puissantes de prendre sa revanche…il faut éviter de donner à nos ennemis même l’impression de l’injustice. Je ne crains pas dans l’avenir les guerres préparées par des complots secrets des gouvernements mais plutôt les conflits crée par les mécontentement des populations » .

Même si le Keynes des Conséquences économiques est un économiste encore très classique, en particulier en matière de libre-échange, plusieurs passages du livre annoncent le Keynes des années ultérieures, dont on a toujours souligné les vues révolutionnaires mais dont on oublie trop qu’il fut l’un des derniers représentants de sa discipline fidèle à l’esprit des fondateurs de l’économie politique et capable de relier les phénomènes techniques qu’il étudiait à des questions historiques ou philosophiques. Keynes propose en particulier, au chapitre II, un saisissant tableau de l’histoire économique de l’Europe depuis 1870 :

« les énormes masses de capital fixe qui furent accumulées, au grand profit de l’humanité, pendant le demi-siècle qui précéda la guerre , n’auraient jamais pu l’être dans une société où les richesses étaient reparties équitablement. Les voies ferrées que cette époque a construites dans le monde entier comme des monuments pour la postérité, étaient, autant que les pyramides d’Egypte, l’œuvre de travailleurs qui n’étaient pas libres de consacrer à leur satisfaction immédiate la rémunération complète de leurs efforts. Ainsi ce système remarquable reposait pour se développer sur une double supercherie. D’une part, les classes laborieuses acceptaient une situation où elles ne pouvaient prétendre qu’à une très petite part du gâteau qu’elles-mêmes, la nature et les capitalistes avaient travaillé ensemble à produire (…). Et d’autre part, les classes capitalistes étaient autorisées à prétendre au meilleur morceau du gâteau et libres, théoriquement, de le consommer, à la condition, implicite, de n’en consommer en fait que très peu. Le devoir « d’épargner » représenta bientôt les neuf dixièmes de la vertu, et l’agrandissement du gâteau l’objet de la vraie religion ».

La vie économique de la « Belle Epoque » reposait, selon Keynes, sur un équilibre psychologique instable et désormais impossible à recréer :

« Il n’était pas naturel qu’une population, dont si peu de membres jouissent des commodités de l’existence, eût autant accumulé. La guerre a dévoilé à tous les possibilités de la consommation et à beaucoup l’inanité de l’abstinence ».

C’est à l’élaboration d’une théorie économique adaptée à l’environnement psychologique de l’entre-deux-guerres que l’économiste britannique se consacra dans les années suivantes et les historiens de l’économie voient dans des formules du type de celles que nous avons citées le germe de certaines des intuitions majeures du Traité sur la monnaie (1930) ou de la Théorie générale (1936) .

Les Conséquences économiques révèlent aussi que Keynes aurait pu être un grand historien : ainsi le passage où il explique la révolution russe moins par les déficiences de l’autocratie que par la gigantesque poussée démographique que connue la Russie entre la fin du XIX siècle et le début du XX siècle, ou la conclusion, évoquant « ces courants inconnus qui s’écoulent sans cesse sous la surface de l’histoire politique, sans que nul ne puisse prédire où ils nous mèneront », font appel à des notions qui seront celles des historiens français de l’Ecole des Annales. L’économiste de Cambridge n’est, pourtant, pas seulement fasciné par la « longue durée ». Le paradoxe du livre tient à ce que, d’un côté, l’auteur reproche aux négociateurs de la Conférence de Paris d’avoir été obnubilés par ce qu’on pourrait appeler, toujours en référence aux Annales et de manière anachronique, « l’écume de l’histoire », - les questions de frontières et d’annexions territoriales, négligeant les facteurs économiques et sociaux qui dominaient l’époque- mais que, de l’autre côté, en affirmant qu’il était indispensable de rétablir immédiatement les grands équilibres financiers et humains du continent, il a écrit un livre éminemment politique.

Les Conséquences économiques annoncent aussi le Keynes acteur de la politique britannique durant l’entre-deux-guerres. Il pose la question des options morales fondamentales qui doivent guider les choix des hommes d’Etat désireux d’assurer la paix : la « justice » dont se réclament les négociateurs du traité signifie-t-elle « vengeance » ou « générosité » face à un adversaire vaincu mais dont l’on ne douterait pas qu’il appartienne à l’Europe civilisée ou que s’il en est momentanément sorti il doive y être réintégré ?
Lorsque Keynes, au chapitre VII, dans des lignes saisissantes, annonce la confrontation à venir entre fascisme et communisme et parle de « l’ultime guerre civile, entre les forces de la Réaction et les convulsions désespérées de la Révolution, face à laquelle les souvenirs des horreurs de la dernière guerre avec l’Allemagne s’évanouiront, et qui détruira, quel que soit le vainqueur, la civilisation et le progrès de notre temps », ou lorsqu’il propose, dans le même chapitre, la révision du traité sur une base plus équitable, l’annulation des dettes interalliées nées du conflit, une sorte de « plan Marshall », avant la lettre qui relancerait l’économie européenne et une stabilisation des relations économiques et commerciales avec la Russie, il réfléchit en termes éminemment politiques et il se place dans la tradition de réflexion sur les équilibres continentaux et mondiaux qui a toujours sous-tendu la diplomatie britannique. Remarquons aussi combien il y a continuité entre le Keynes des Conséquences économiques et celui qui contribuera à l’élaboration de l’ordre économique et monétaire d’après la Seconde Guerre mondiale, en particulier par son rôle à la Conférence de Bretton Woods. Les réponses changeront, les outils d’analyse s’affineront mais les questions de base resteront les mêmes .

Confusions sur la notion « d’équilibre ».

Il faut ici dissiper une idée fausse, qui accompagne non seulement le texte de Keynes mais, plus généralement, la réflexion sur la Première Guerre mondiale et les traités de 1919-1920. Lorsque Keynes dit, dans l’introduction à l’édition française de l’ouvrage, que l’état dans lequel la guerre a plongé l’Europe a ramené « les modifications territoriales et l’équilibre entre les puissances européennes », au rang de problèmes insignifiants, outre le fait qu’il se montre bien méprisant pour les petites nations d’Europe centrale et orientale et méconnaît leurs aspirations profondes, il contribue à une confusion, fréquente dans les ouvrages qui relatent ou analysent l’histoire du XX siècle : on y explique que 1914 a marqué l’échec des méthodes diplomatiques de l’ « équilibre européen » et l’on voit dans le traité de Versailles une réédition, inadaptée à l’époque, des méthodes du Congrès de Vienne, qui mit définitivement fin aux guerres de la Révolution et de l’Empire ou –pour reprendre un cliché de la propagande nationaliste allemande de l’entre-deux-guerres- des traités de Westphalie qui mirent fin à la guerre de Trente Ans, au milieu du XVII siècle. Il s’agit au mieux d’un malentendu, au pire d’un contresens. La diplomatie classique d’équilibre européen, telle qu’elle avait été développée par Richelieu et Mazarin au XVII siècle puis par la diplomatie britannique aux XVIII et XIX siècles, obéissait à un principe très simple : lorsqu’un pays, abusant de sa puissance, prétendait intervenir dans la vie des autres pays du continent et même les soumettre à son autorité, il se formait contre lui une coalition qui, au besoin par la guerre, le ramenait dans des limites acceptables pour tous. Sa méthode était à la fois efficace et de toute retenue : la guerre n’était que l’ultime moyen utilisé, quand tous les efforts diplomatiques avaient échoué ; et, parallèlement à la guerre, la diplomatie ne s’interrompait jamais.

Or, avant et pendant la Première Guerre mondiale, toutes les règles de l’équilibre européen ont été abandonnées. Si les puissances européennes avaient respecté, en 1914, les lois de l’ « équilibre européen », cela n’avait aucun sens de déclencher une guerre européenne dans une situation où deux coalitions d’égale force se faisaient face : une perception réaliste de l’équilibre des puissances aurait dû convaincre toutes les parties de résoudre diplomatiquement la question de la rivalité austro-russe dans les Balkans puisque aucun des deux pays, du fait des deux blocs coalisés qui se formeraient automatiquement, s’ils faisaient jouer leurs alliances respectives, ne pouvait l’emporter définitivement sur l’autre . Et, en tout cas, une fois que les opérations militaires eurent confirmées l’équilibre des forces en Europe, il n’y avait pas d’autre issue, si l’on restait fidèle à l’esprit de l’équilibre européen, que la négociation immédiate d’une paix de compromis. La Première Guerre mondiale eut des conséquences terribles pour l’Europe parce que les belligérants s’acharnèrent à nier la nécessité vitale de l’équilibre européen. Chacun des deux camps espérait une victoire totale et ne récolta, à partir de 1916, que la guerre totale.

En ce qui concerne l’élaboration de la paix, on pourrait bien penser à première vue que la préoccupation des puissances désireuses d’amputer territorialement l’Allemagne ou d’amoindrir sa puissance économique en 1919 relevait d’une vision « d’équilibre européen ». C’est en tout cas ainsi que l’on a pensé pouvoir justifier de la manière la plus convaincante le souci qu’avaient nombre de Français : amoindrir la puissance économique de l’Allemagne . En fait, dans la conception classique de l’ « équilibre européen », la conclusion de la paix tenait compte de la réalité du rapport de forces qu’avait révélé la guerre : or, en 1918, l’Allemagne a été vaincue et non pas écrasée ; ses troupes se sont repliées en bon ordre sur un territoire qui n’était occupé par les vainqueurs que sur les marges. Il n’y avait pas d’autre possibilité, si l’on se souvenait des règles qui avaient assuré la vitalité et le rayonnement de l’Europe que de conclure une paix où l’Allemagne, tout en acceptant l’autodétermination des peuples non germanophones qui avaient été placés sous la domination du Reich par l’expansionnisme prussien, pût mettre sa puissance au service de la stabilité du continent.

Lorsque Keynes s’en prend aux considérations d’équilibre entre les puissances, il entend par là l’idée, répandue en 1918-1919, selon laquelle il était nécessaire et possible de casser durablement la puissance politique et économique de l’Allemagne sous le prétexte qu’elle avait tendu, avant 1914, à l’hégémonie sur le continent. Or, non seulement le rapport de forces réel entre belligérants s’opposait à ce que la France et la Grande-Bretagne imposent des conditions de paix trop dures à l’Allemagne mais, faut-il ajouter, la conception étroite dénoncée par Keynes oubliait une autre règle fondamentale de l’équilibre européen- rappelé, elle, par l’économiste britannique : l’interdiction morale faite à tout acteur du système de chercher à en affaiblir durablement ou même en anéantir un autre.

Il ne faut donc pas s’arrêter à une vision superficielle et inexacte de la notion d’équilibre européen pour en déduire que Keynes lui tourne le dos. Le terme d’équilibre revient suffisamment sous sa plume tout au long du texte pour nous convaincre que l’auteur défend, dans l’esprit de la tradition britannique, un véritable équilibre de l’Europe. Ajoutons que lorsque Keynes insiste sur la nécessité de prendre en compte les facteurs économiques dans l’élaboration d’une paix durable, il n’introduit rien de révolutionnaire dans une réflexion sur les conditions du retour à la paix : déjà, durant la guerre d’Amérique, à la fin du XVIII siècle, le vrai motif de la confrontation franco-britannique avait été la question de la « liberté des mers », et la paix de 1783 fut signée lorsque les deux pays eurent réussi à se mettre d’accord sur la question de la liberté du commerce que la France reprochait à l’Angleterre d’entraver .

Keynes a-t-il joué un rôle néfaste ?

Le gros du livre de Keynes (les chapitres IV, V et VI de l’ouvrage) est consacré aux questions économiques. L’auteur, se fondant sur les clauses du traité de Versailles, défend le point de vue selon lequel les saisies prévues par les Alliés sur la flotte marchande allemande, les livraisons forcées de matières premières et les versements en argent exigés au titre des réparations auraient des conséquences désastreuses pour un pays affaibli par la guerre et dont le retour à la prospérité était nécessaire au bien-être du continent tout entier. Le lecteur d’aujourd’hui pourra d’autant mieux étudier dans le détail l’argumentation de Keynes que la présente édition de son texte contient en notes et en annexe des citations extraites de la réfutation la plus systématique qui ait été faite des Conséquences économiques de la paix : le livre d’Etienne Mantoux intitulé La paix calomniée ou les conséquences économiques de Monsieur Keynes et paru en 1946 avec une préface de Raymond Aron .


Confrontant les calculs et les pronostics et les pronostics de Keynes sur l’évolution de l’économie allemande aux faits ultérieurs, Mantoux en réfute la plupart. Contrairement, au pronostic de l’économiste britannique, explique-t-il, l’économie allemande connut, dans les années 1920, une phase de production industrielle et de croissance telle que les réparations qui avaient été exigées d’elle n’apparaissent pas, avec le recul, exagérées. Le texte de Mantoux fut écrit durant la Seconde Guerre mondiale et l’auteur s’y interroge pour commencer sur la responsabilité que porte l’ouvrage de Keynes, d’abord par l’influence qu’il eut sur l’opinion d’outre-Atlantique, dans le refus du Sénat américain de ratifier le traité de Versailles, ensuite dans le développement d’une mentalité d’appeasement face à la montée du nazisme dans les années 1930.

En rédigeant avec talent, sinon avec esprit d’exactitude, nous dit Mantoux, une critique aussi virulente du traité, le jeune économiste britannique n’a-t-il pas puissamment contribué à la diffusion d’un état d’esprit défaitiste : le traité de Versailles ne pouvait plus être appliqué du moment où ceux qui en avaient la charge ne croyaient plus à la légitimité morale du texte qu’ils avaient à faire entrer dans la réalité ? Or, l’explique l’économiste français, la critique de Keynes se révèle, avec le recul du temps, avoir d’autant moins de valeur que l’on peut en mettre en cause une grande partie des raisonnements et des estimations économiques. « Le Traité qui devait détruire l’organisation économique de l’Europe, écrit Mantoux, non seulement n’eut pas cet effet, mais n’empêcha même pas l’activité économique de se relever jusqu’à des niveaux qui dépassèrent souvent ceux d’avant 1914, malgré tous les ravages causés par quatre années de guerre ». Il est important de se reporter au texte du jeune économiste français mort en combattant l’Allemagne nazie parce que, d’une part, il reprend et approfondit les critiques faites avant lui aux Conséquences économiques de la paix et parce que, d’autre part, les critiques postérieures adressées au Keynes de 1919 n’ont rien apporté de nouveau .
Il est indéniable que le texte de Keynes eut un rôle important dans le débat mené aux Etats-Unis sur la question de la ratification du traité de Versailles. Ses attaques contre Wilson, en particulier, firent mouche et confirmèrent nombre d’hommes politiques américains dans leur hostilité grandissante vis-à-vis du président qui avait négocié le traité .Il ne faudrait pas, cependant, surestimer l’influence de Keynes : le livre lui procura certes la célébrité, mais il n’aurait jamais rencontré un tel écho s’il n’était pas paru dans un environnement propice à la diffusion de ses thèses. Keynes n’aurait jamais pu ébranler dans l’opinion la légitimité de la conférence de Paris s’il n’avait pas existé des divergences insurmontables entre les principales puissances qui avaient négocié le traité

Même si l’on fait la part de la réputation et de l’autorité grandissante de Keynes, dans les années 1920 et 1930, est-il justifié de lire Les Conséquences économiques de la paix comme l’une des premières manifestations d’un état d’esprit qui devait déboucher sur l’appeasement ? Cette thèse a les apparences pour elle mais elle ne résiste pas à l’examen Keynes a fait partie, dès avant la Première Guerre mondiale, du cercle intellectuel de Bloomsbury, connu pour ses opinions pacifistes. Il fut certainement déchiré, pendant tout le conflit, entre son dégoût devant les hécatombes causées par la guerre et son désir de contribuer à la mobilisation des ressources du pays, en particulier en travaillant au maintien de la puissance financière de Londres dans l’après-guerre. Selon une anecdote célèbre, il trouva, en février 1916, dans son courrier du matin, un mot laconique de son ami Lytton Strachey, l’un des membres les plus célèbres du groupe de Bloomsbury : « Cher Maynard, Pourquoi restes tu au Trésor ? Bien à toi. Lytton ». Aussi a-t-on émis l’hypothèse que Keynes avait écrit Les Conséquences économiques de la paix, entre autres raisons, pour se disculper auprès d’amis qui n’avaient pas compris qu’il appuyât l’effort de guerre du pays en travaillant pour le Trésor britannique. On a aussi souligné que Keynes avait établi des liens dans les milieux bancaires en Allemagne, en particulier avec le banquier Carl Melchior, rencontré à l’occasion des négociations du premier trimestre 1919 sur le ravitaillement de l’Allemagne .
Arrêtons nous sur ce dernier épisode. Qui fera grief à Keynes d’avoir pris la mesure du sort qui menaçait la population allemande si l’on ne débloquait pas rapidement une négociation dans l’impasse en raison du refus des dirigeants français de faire servir l’or allemand au paiement des livraisons de nourriture et du refus des dirigeants allemands de livrer leur flotte marchande ? De plus, en obtenant, du fait du contact établi directement avec Melchior, que les discussions se dénouent sur ces deux points, Keynes ne faisait pas seulement œuvre humanitaire vis-à-vis de l’Allemagne : il servait les intérêts traditionnels de la Grande-Bretagne soucieuse de contrôler autant que possible le transport maritime mondial. Notons enfin que, dans un mémoire qu’il rédigea lui-même pour raconter l’histoire de ces négociations, l’économiste de Cambridge, dont on sait qu’il eut jusque dans les années vingt des liaisons homosexuelles, raconte qu’il est « tombé amoureux « de Melchior. Croit-on que quelqu’un qui a décidé de trahir son pays l’avouerait aussi ouvertement ? Pour comprendre cette provocation de Keynes, il faut la replacer dans le contexte britannique de l’époque.

Jamais Keynes ni les autres membres homosexuels du groupe de Bloomsbury n’ont été inquiétés par leurs choix de vie avant 1914- à condition de rester discrets. Le décalage entre le discours moral puritain de la société de l’époque et sa tolérance en pratique se voit aussi dans le fait que les membres homosexuels du groupe de Bloomsbury qui se firent objecteurs de conscience après 1914 eurent droit à des procès équitables : aucune discrimination ne fut exercée à leur encontre par une société qui, d’une manière générale, envisageait une étonnante sérénité que dans une guerre engageant la nation toutE entière, certains de ses fils refusent de combattre. C’est à cette Angleterre libérale, au sens le plus noble du terme, que Keynes resta fidèle tout au long de son existence ; c’est elle qu’il chercha à sauver tout au long de son engagement public. La notation homosexuelle – réservée à un petit cercle, il est vrai - était un défi lancé à une Angleterre que la guerre avait fait s’éloigner, en politique étrangère comme dans d’autres domaines, de ses traditions « libérales ».
La portée de la provocation doit d’ailleurs être relativisée. Comme l’ont montré ses biographes, Keynes ne cessa jamais d’appartenir à l’establishment britannique et de chercher à l’influencer de l’intérieur. Les formules à l’emporte-pièce contre des hommes politiques et des responsables financiers britanniques ne lui en fermèrent jamais les portes. Lorsque Keynes utilisa, en 1923, ses relations avec Melchior pour influencer la politique britannique contre la politique française d’occupation de la Ruhr, il était en phase avec une grande partie du monde dirigeant britannique, qui pensait que la politique française ne pouvait conduire qu’à la ruine de l’Allemagne et donc ne pouvait qu’être néfaste à l’économie britannique.

Ajoutons que les critiques que la France a adressées a posteriori à la Grande-Bretagne pour sa politique étrangère des années 1920-1930 est un moyen de se dissimuler le manque de volonté ou le manque d’imagination dont fit le plus souvent preuve la diplomatie française de l’entre-deux-guerres. On ne peut pas , par exemple, reprocher à la Grande-Bretagne que la France ne soit pas intervenue en mars 1936 lors de la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler : rien n’aurait empêché Paris d’agir sans attendre l’aval de Londres . On ne peut pas non plus reprocher à la diplomatie britannique le manque de lucidité d’une bourgeoisie française qui refusa le plus souvent de jouer la carte soviétique pour se procurer une alliance de revers plus solide que celle des petites puissances d’Europe centrale. Keynes, pour sa part, pensait que, se débattant dans les difficultés économiques, Lénine aurait accepté une main tendue par l’Angleterre et la France à la conférence de Gênes en 1922- qui devait déboucher, en particulier du fait de l’obstination française à faire reconnaître les dettes du tsarisme par le gouvernement soviétique, sur le premier rapprochement germano-soviétique de l’entre-deux-guerres, celui de Rapallo. Et son biographe, Skidelsky, reflète certainement sa pensée lorsqu’il écrit :

« (cet accord) ne conduisit pas à la reconstruction de la Russie par les capitaux allemands parce que l’Allemagne n’en avait pas. La question subsiste : les bolcheviques auraient-ils leur révolution en étant achetés par des crédits occidentaux ? La révolution n’avait pas encore été cimentée par Staline. Lénine était lui le plus grand des opportunistes. Il avait choisi, en mars 1921, un retour limité au capitalisme, avec la NEP, au sein de laquelle les capitaux étrangers étaient les bienvenus ».

En ce qui concerne Keynes, plus particulièrement, c’est dès l’été 1937, à peine remis d’un incident cardiaque, qu’il entame une réflexion sur la politique étrangère et la montée en puissance du nazisme. Dès l’origine il s’oppose au pacifisme intégral de son ami Bertrand Russell et dès le printemps 1938 il critique la politique de Chamberlain . Le troisième tomen récemment paru, de sa biographie par Robert Skidelsky fait saisir toute l’ampleur de son engagement dans l’effort britannique. Etienne Mantoux, qui écrivait en pleine Seconde Guerre mondiale, savait quel était le rôle de Keynes dans la mobilisation de l’économie britannique au service de l’effort de guerre ; à la différence d’autres critiques, il n’ a jamais recours à des arguments personnels contre l’économiste britannique. Pourtant l’accusation, malveillante et infondée, de « germanophilie » est récurrente depuis la parution des Conséquences économiques de la paix .
La tradition de l’ « équilibre européen » était en 1918 si profondément ébranlée, elle est de nos jours si mal comprise, qu’il est difficile de reconstituer et de comprendre le point de vue depuis lequel Keynes a écrit, invoquant le meilleur de l’esprit européen et nostalgique du monde dans lequel naquit l’économie politique moderne, où, pour l’individu, la défense des intérêts de son propre pays n’impliquait pas la haine des autres nations :

« Pour Keynes, l’internationalisme (au sens anglo-saxon de ce terme) était une chose toute naturelle, la magnanimité à l’égard du vaincu une obligation qui lui était imposée par le milieu intellectuel où il vivait, voire par tous les principes de la civilisation britannique ; le problème fondamental après la victoire (…) était la réintégration de l’Allemagne dans la communauté européenne ».

Une vision cohérente.

Il fait dire que les critiques à l’encontre de Keynes ont été d’autant plus virulentes que l’auteur y prêtait le flanc par le tour donné à sa polémique. S’il est un point de vue indéfendable dans son livre, c’est l’accusation de manque de sérieux portée contre les rédacteurs du traité ou le caractère bâclé de ce dernier. La littérature historique de ces dernières décennies a mis en valeur le travail fourni tout au long de la guerre, par chacun des gouvernements pour formuler les conditions économiques du futur traité de paix . Du coup, Keynes s’est exposé à ce qu’on oublie combien Les Conséquences économiques de la paix est dans la continuité des positions qu’il avait défendues durant le conflit dans les memoranda écrits par le Trésor britannique.

Ainsi avait-il, dans un texte de 1916, plaidé contre l’exigence de réparations envers l’Allemagne, rappelant combien l’indemnité perçue par la Prusse sur la France après la victoire de 1871 avait eu des conséquences néfastes sur la situation financière de l’Europe et provoqué la récession des années 1870 ; ses interventions à la Conférence de Paris pour obtenir le montant des réparations fût fixé lors d’une conférence ultérieure au traité sont à voir dans cette perspective. Dès 1916 également, Keynes avait défendu le principe d’une annulation des dettes interalliées. Dans le cadre de la préparation de la Conférence de Paris, il avait, d’autre part, tenté d’imposer une autre idée reprise dans les « remèdes » que propose la fin de son livre : celle d’un crédit américain à l’Europe pour permettre le redémarrage de l’industrie européenne. Le texte de 1919 n’est pas le produit d’un dépit passager mais l’expression d’une vision cohérente affirmée durant le premier conflit mondial, lorsque Keynes apportait aux débats internes aux milieux dirigeants londoniens, en particulier sur les questions de la stabilité monétaire et du financement de l’effort de guerre. Cette vision ne cessa ensuite de le guider et son influence grandissante permit à ses idées de jouer un grand rôle dans les décennies qui suivirent la Seconde Guerre mondiale, en particulier lors de la création de la Communauté économique européenne et quand se dessina une politique de détente vis-à-vis de l’Union soviétique.

Notons, pour finir, qu’insister, comme Mantoux, sur le fait que la catastrophe économique annoncée par Keynes pour l’immédiat après-guerre n’est pas survenue de la manière dont il l’imaginait n’est pas un point de vue satisfaisant. Peu d’historiens remontent en ligne droite des difficultés économiques des années 1920 aux clauses économiques et financières du traité de Versailles ; mais le fait que ni la question de l’ordre monétaire international ni celle des règlements financiers entre anciens belligérants n’aient été traitées de manière cohérente et globale, ainsi que Keynes le prônait, a rendu encore plus difficile, sinon impossible, la résolution rapide de la crise . L’économiste britannique a, d’autre part, totalement raison sur un point : lorsqu’il attire l’attention sur les dangers que recelait l’inflation et les bouleversements politiques et sociaux qu’elle pourrait engendrer. C’est bien dans le cas allemand qu’elle prit les proportions les plus dramatiques. Les historiens ont aujourd’hui réfuté l’idée, longtemps répandue, selon laquelle les gouvernements allemands du début des années vingt auraient provoqué l’inflation pour échapper aux réparations imposées par le traité- ils en profitèrent. En revanche, il est indéniable que chaque crise que traversa l’Allemagne entre 1918 et 1933 fut aggravée par l’effet psychologique du traité de Versailles . Notons enfin que seuls les crédits accordés par les Etats-Unis à l’Allemagne, entre 1923 et 1929, créèrent les conditions d’une reprise économique ; et une partie de ces crédits servit payer les réparations.

Les défenseurs de la République en Allemagne étaient dénués d’autorité parce qu’ils incarnaient « Versailles » aux yeux d’une partie de l’opinion. La lutte contre l’inflation était d’autant plus difficile que d’une part elle était une partie d’une crise monétaire internationale abordée par chaque pays séparément – un produit des divergences entre Alliés et de l’exclusion partielle de l’Allemagne de l’élaboration de l’ordre de paix- et que d’autre part les dirigeants allemands essayèrent d’autant moins de s’y opposer qu’elle permettait d’échapper aux réparations. De même, jamais Hitler n’aurait pu exploiter à ce point la situation créée par la crise de 1929 s’il n’avait pu reprendre à son compte le mythe selon lequel « Versailles » était à l’origine de tous les maux et rencontrer sur ce point l’assentiment de l’opinion.

Le texte de Keynes n’est pas une « prophétie » dont il faudrait attendre qu’il prédise chaque épisode de l’histoire économique de l’entre deux guerres. En revanche, il est utile à l’historien dans la mesure où il faut comprendre des éléments essentiels de l’histoire postérieure au traité. Et le paradoxe des Conséquences économiques de la paix tient à ce que l’ouvrage réintroduit au premier plan l’analyse des phénomènes politiques d’abord désignés comme secondaires. Le passage sans doute le plus important du livre, sous ce rapport, est celui où Keynes insiste sur l’effet désastreux qu’a eu pour l’Allemagne le malentendu dans lequel les Alliés l’ont entretenue entre novembre 1918 et mai 1919 : l’armistice avait été signée sur la base des 14 points de Wilson et la paix à signer les avait oubliés. Keynes a raison de souligner que, quelle que fût la part de mauvaise foi de la partie allemande- le Reich n’avait-il pas imposé, des conditions très dures à la Russie vaincue, en mars 1918, lors du traité de Brest-Litovsk ?-, le reniement par les Alliés de la parole donnée sapait par avance le traité de paix. Replacée dans l’atmosphère de l’époque, la remarque de Keynes ne manque pas de courage.

Mercredi 18 Février 2015
Edouard Husson