Le Blog d'Edouard Husson

Les buts de guerre allemands dans la Première Guerre mondiale

Synthèse du cours au 1er cycle franco-allemand de Sciences Po
08.10.2008



Bibliographie:

Neitzel (Sönke), Deutschlands Weg in den Krieg, Pendo, Zürich, 2002
Mommsen (Wolfgang J.), War der Kaiser an allem Schuld? Wilhelm II. und die preussisch-deutschen Machteliten
Soutou (Georges-Henri), L'or et le sang. Les buts de guerre économiques dans la Première Guerre mondiale, Paris, Fayard, 1989
Fischer Fritz, Griff nach der Weltmacht, Droste, Düsseldorf, 1965


Le cours a commencé par une présentation de la controverse déclenchée par Fritz Fischer, au début des années 1960. Il a été rappelé comme son approche méthodologique était traditionnelle, celle d'un historien de la diplomatie de l'ancienne école; et combien on avait dérivé de la question centrale de son livre au cours du débat. En effet, on en est venu à parler, de plus en plus, de la responsabilité des élites wilhelmiennes dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale, question qui n'occupe que quatre-vingt pages du premier livre de Fischer.

Notons d'abord que la question "qui est responsable?" avait empoisonné l'entre-deux-guerres et c'était une révolution, après la Deuxième Guerre mondiale qu'un historien d'Allemagne de l'Ouest, qui plus est un conservateur, qui avait même été employé par un institut de recherche nazi, brise ce tabou. Ce fut le deuxième facteur décisif: la jeune génération des assistants d'université et des étudiants prit fait et cause pour Fischer, contre les mandarins. Et elle tira Fischer vers une problématique qui n'était pas la sienne: celle de la continuité des élites de Bismarck à Hitler. Influencé, Fischer en vint à systématiser son opinion sur la contribution allemande au déclenchement de la Première Guerre mondiale et en vint à interpréter une réunion entre Guillaume II et l'Etat-major prussien, datant du 8 décembre 1912, où il avait été question de "déclencher la guerre le plus tôt possible" comme la preuve décisive de la préméditation allemande en 1914; alors que c'est par dérision que le chancelier Bethmann-Hollweg avait appelé cette réunion un "conseil de guerre".

Fischer a fini par radicaliser ses thèses au point de relativiser la rupture que représenta la politique étrangère nazie dans son ouvrage paru en 1991, Hitler war kein Betriebsunfall.

Il reste qu'il a confronté les historiens à de nouveaux documents. Ont été particulièrement commentés:
- le plan rédigé par Bethmann-Hollweg en septembre 1914, qui prévoit l'annexion du Nord de la France et la constitution d'une union douanière autour de l'Allemagne, allant de la Scandinavie à l'Italie et absorbant l'Autriche-Hongrie.
- les projets qui mènent à la paix de Brest-Litovsk, qui témoignent d'une disposition allemande à imposer une paix draconienne au moins aussi forte que celle qui présida au traité de Versailles, du côté des Alliés, en 1918-1919.

La thèse du "social-impérialisme" est l'argument le plus convaincant utilisé par les historiens qui, se réclamant de Fritz Fischer, parle de la "primauté de la politique intérieure" (Primat der Innenpolitik) pour expliquer la contribution allemande au déclenchement de la Première Guerre mondiale. En janvier 1912, le SPD était arrivé en tête de tous les partis dans les élections au Reichstag. Les élites n'auraient vu qu'un seul moyen d'empêcher qu'ils s'emparent du pouvoir et démocratisent le Reich: unir la nation dans un projet d'expansion territoriale. Comme l'Allemagne n'avait pas accès aux colonies comme la France ou la Grande-Bretagne, la seule chose à faire était de déclencher une guerre européenne.

Mais le danger d'une telle thèse est de montrer des élites toutes puissantes et manipulatrices. Ce n'est qu'une projection négative de l'idée que les élites prussiennes et allemandes avaient d'elles-mêmes: capable de manipuler le cours de l'histoire.

Faut-il alors donner raison aux historiens comme Klaus Hildebrand qui parlent de la "primauté de la politique extérieure"? Qui reconnaissent certes - comment faire autrement après Fritz Fischer - une responsabilité allemande dans le déclenchement de la guerre; mais qui tendent à montrer que l'Allemagne n'a été que plus maladroite que les autres puissances, encore plus incapable (Autriche mise à part), d'arrêter la marche à la guerre.

Le cours a proposé une analyse détaillé des événements suivants:
* le "télégramme Krüger"
* les négociations manquées entre Londres et Berlin en 1898-1899
* la 1ère crise duMaroc
* la crise bosniaque de 1908-1909
* la 2è crise du Maroc
* l'échec des pourparlers anglo-britanniques de 1912-1913

Il a été:
- confirmé que la Grande-Bretagne avait eu une attitude conciliatrice
- souligné comme le Reich avait été incapable d'exploiter les mésententes entre l'Angleterre et la France ou la Russie, récurrentes durant la période.

Progressivement, la diplomatie allemande s'est isolée elle-même. il en est né un sentiment d'encerclement croissant, qu'est venu renforcer la progression du social-darwinisme dans les milieux dirigeants allemands. Les militaires redoutaient la croissance démographique de la Russie et les capacités de réarmement de l'entente; les responsables économiques avaient tendance à sous-estimer la capacité allemande à trouver des débouchés; les milieux politiques voyaient se profiler une crise politique majeure au fur et à mesure de la montée en puissance de la social-démocratie.

Tous avaient peur et ont vu dans la fuite en avant vers la guerre, en juillet 1914, une issue à leurs angoisses.
(pour une analyse du rôle de la peur dans l'histoire, voir de Guglielmo Ferrero, Bonaparte en Italie, Editions de Fallois, Paris, 1994)

Il reste que le concert des nations n'a plus joué son rôle, en juillet 1914, à la différence des crises précédentes. Les autres puissances, Grande-Bretagne mise à part, ont peu fait pour retenir l'Allemagne de pratiquer la politique du pire.

Pour imaginer quelle autre politique aurait été possible, on relira les discours de Jean Jaurès à l'Assemblée depuis la première crise du Maroc. Le grand socialiste français y conjure les républicains de tout bord de mener une politique étrangère pacifique, de ne pas prendre au sérieux l'immaturité de Guillaume II et ses provocations et de tout faire pour préserver la paix, favorable à la démocratie. La guerre, expliqua-t-il jusqu'à sa mort, le 31 juillet 1914, remettrait en selle des élites impériales allemandes de plus en plus fragilisées si on laissait faire le temps.

Mardi 14 Octobre 2008
Edouard Husson


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