Le Blog d'Edouard Husson

Les dirigeants allemands face à l'élection de Donald Trump



L'inconcevable (Der Spiegel)

L'élection de Donald Trump a un effet de flash qui permet de photographier des sociétés européennes continentales plongées dans l'obscurité, politiquement parlant. Depuis plusieurs mois, depuis que la cote de popularité de Madame Merkel souffre des inconnues de sa politique d'accueil des réfugiés, l'Allemagne a perdu ses repères politiques. Et puis il y a eu ce terrible Brexit - terrible parce que les dirigeants de la République de Berlin auraient bien eu envie, selon la célèbre formule de Brecht, de changer le peuple qui avait pu émettre un tel vote. Et maintenant Trump; le magazine "Der Spiegel" parle "d'inconcevable"; "Die Welt", plus prudent, laisse tout de même percer sa perplexité: "Les relations germano-américaines ont survécu à bien des aléas". 

De la dénonciation d'une "revanche des perdants"......

Dans l'impressionnante chute de niveau des grands titres de la presse occidentale, "Der Spiegel" vient de confirmer qu'il n'est plus le journal qui faisait trembler les dirigeants allemands pour de bonnes raisons. Bien peu de faits et beaucoup de commentaires, dont je retiens une caractéristique frappante: là où les reste de la presse européenne réagit de manière émotionnelle et un peu brouillonne, "Der Spiegel" nous propose une vision du monde bien ordonnée. Les "Blancs largués de la mondialisation" se sont soulevés à l'appel d'un apprenti-sorcier néofasciste. C'est un peu le baroud d'honneur des perdants: le monde arriéré des campagnes contre l'univers libéral des grandes villes; les déclassés de l'économie ouverte et les décrocheurs culturels mis en minorité dans une "société toujiours plus diverse". La quinzaine de pages consacrée au 8 novembre 2016 hésite entre mépris des perdants de la mondialisation libérale et angoisse devant un dictateur en puissance. 

....à la prudence devant la contagion électorale

"Die Welt", journal conservateur, est plus prudent. La droite modérée allemande a peur d'une possible contagion électorale. Étendue à la France, d'abord. Une élection de Marine Le Pen est maintenant ouvertement envisagée. Du coup le quotidien de centre-droit est plus subtil que l'hebdomadaire de centre-gauche. Dans l'édition du 12 novembre, le correspondant du journal aux USA se livre à une auto-critique: il a grandement sous-estimé Trump. Et l'ancienne Ministre de la Famille, Kristina Schröder, met autant d'empathie à comprendre l'électeur de Trump que de compassion envers Hillary Clinton. La vraie peur, c'est le renforcement de l'AfD (Alternative für Deutschland), parti assez "trumpien", hostile à l'euro, à une immigration massive et favorable à une alliance stable avec la Russie. "Die Welt" se félicite du pragmatisme de Madame Merkel: derrière son appel aux valeurs partagées entre les USA et l'Allemagne ("La chancelière ne dit pas autre chose à Trump qu'à Erdogan ou Poutine"), il y a surtout le souci de stabiliser l'OTAN alors que le Président élu semble vouloir en redéfinir les équilibres financiers. 

Vers une Allemagne géopolitiquement rétrécie?

A parcourir les sources d'information sur l'Allemagne sur internet, on remarque deux tendances fondamentales: 
1. Une panique plus ou moins contenue de la part des dirigeants allemands, dont les deux organes de presse dont je viens de parler reflètent bien l'étendue. D'abord, on ne sait pas très bien ce que va faire Trump. Et les Allemands, par éducation, ont horreur de ce qui n'est pas prévisible. L'agressivité du "Spiegel" vise à dissimuler l'angoisse de l'incertitude, tout comme le ton faussement rassurant du journal "Die Welt". Le Brexit, l'élection de Trump, la montée d'hostilité envers l'Allemagne en Pologne ou en Hongrie, les aléas politiques français, tout met en cause la certitude tranquille que Merkel incarnait si bien naguère. 
2. La plus grande incertitude, inavouée, vient de ce que l'élection de Trump renvoie l'Allemagne à la question de ses relations avec la Russie. On ne sait pas encore ce à quoi va ressembler la politique étrangère de Trump. Mais, sans tomber dans le néo-maccarthysme clintonien, on est à peu près sûr que les relations entre les présidents américain et russe vont se détendre. Cela déplaît profondément à cette partie de la classe dirigeante allemande qui a oublié les leçons de Bismarck (Vous pouvez faire ce que vous voulez en politique étrangère pourvu que vous ayez un accord avec la Russie, disait le fondateur de l'Allemagne moderne). Le lendemain de l'élection de Trump, le ministre allemand de la Défense, Ursula von der Leyen, en a appelé à une "défense européenne", c'est-à-dire sans les USA, la Grande-Bretagne et la Russie. 

Instantané

De même qu'il est trop tôt pour comprendre Trump, il serait prématuré d'imaginer comment l'Allemagne, qui doit tant aux Etats-Unis depuis 1945, va réagir à la nouvelle présidence américaine. Mais les quelques réactions glanées dans l'opinion et sur la Toile nous livrent, avec un effet de flash, un bel instantané - en fait beaucoup de clichés. A suivre.  

Lundi 14 Novembre 2016
Edouard Husson


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