Le Blog d'Edouard Husson

Macron, le dernier giscardien



République gaullienne? Nonn giscardienne !

Charles de Gaulle, libérateur de la France et fondateur de la Vè République, doit être la figure tutélaire la plus citée de cette campagne électorale - comme des précédentes. Il y a là un paradoxe. La république refondée en 1958 n'aura été gaullienne que durant 18 ans (le gaullisme de droite des années 1958-1974 puis celui, de gauche, des années 1981-1983). Les 41 autres années (1974-1981) puis 1983 à aujourd'hui) ont été les années du giscardisme ! Des années "libérales, centristes et européennes", pour reprendre le slogan de campagne du candidat de la droite moderne en 1974. 

En 1983, François Mitterrand abandonne toute perspective de politique économique fondée sur l'indépendance nationale au profit de la politique de peg du franc au mark: il renoue avec les années Giscard. Mitterrand, désormais, ne gouverne plus qu'au centre. Comme pour rendre plus visible la transition de l'éphémère gaullisme de gauche de 1981 à la politique qui suivra, Laurent Fabius, le Premier ministre qui succède à Pierre Mauroy est un ancien du mouvement des jeunes giscardiens qui s'était rallié à Mitterrand faute d'obtenir en 1978 la circonscription qu'il souhaitait de la part de l'UDF. En 1986, Mitterrand mit en oeuvre cette cohabitation que Giscard avait théorisée en 1978 sans avoir à la pratiquer; son Premier ministre de cohabitation Jacques Chirac (1986-1988) était désormais rallié à un giscardisme sans Giscard qu'il pratiquerait ensuite tout au long des douze ans de sa présidence (1995-2007). C'est pourtant bien François Mitterrand qui a définitivement scellé le pacte giscardien des élites en faisant adopter le traité de Maastricht, socle de la politique de tous ses successeurs . 

Raconter l'histoire politique française à partir de 1992, c'est énumérer la longue liste des ralliés au programme giscardien quand bien même le fondateur du giscardisme était, la plupart du temps, tenu à l'écart. C'est même une caractéristique du giscardisme: Valéry Giscard d'Estaing, qui se définissait comme un président "mondialiste", a toujours théorisé en avance sur les autres (comité pour l'union économique et monétaire; convention pour une constitution européenne) mais il a été, du fait de sa franchise, rejeté par les électeurs (1981, referendum de 2005). Il est revenu à François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, François Hollande, de mettre en oeuvre le giscardisme sans Giscard. Nicolas Sarkozy, par exemple, a inventé le Traité de Lisbonne en 2007 pour faire passer la constitution européenne rejetée en 2005. 

Qu'est-ce que le giscardisme?

Libéral. Centriste. Européen. 

Le libéralisme de Giscard est à entendre au sens américain du terme: progressisme. Cette version du libéralisme ne passe pas par l'apologie de la petite entreprise et de la rigueur éthique - ce libéralisme classique est allé rejoindre le mouvement conservateur après la Seconde Guerre mondiale. C'est le libéralisme d'après Wilson et Roosevelt, curieux mélange d'étatisme envahissant et d'individualisme exacerbé. Inspecteur des Finances, Giscard a tracé le premier la voie paradoxale d'un Etat très interventionniste dans un monde sans frontières, cette quadrature du cercle impertubablement poursuivie par nos classes dirigeantes depuis quatre décennies. Libéral progressiste Giscard l'a été aussi sur le terrain des moeurs, avec la loi Veil de dépénalisation de l'avortement, première d'une longue série de réformes dont la loi Taubira est le dernier exemple. 

Centriste? Giscard a le premier rêvé de gouverner au centre, en se débarrassant aussi bien du gaullisme que du communisme, ces deux piliers de l'ordre d'après-guerre. Politiquement il a échoué, d'où sa défaite de 1981 face au double défi du RPR (encore brièvement) gaulliste à cette époque et à l'Union de la Gauche. C'est Mitterrand qui eut la chance de pouvoir bénéficier du déclin du parti communiste et du ralliement de Jacques Chirac au giscardisme. Chirac lui-même, de tempérament radical-socialiste, finit par devenir un centriste aussi rusé que François Mitterrand, survivant à une cohabitation de cinq ans avec Lionel Jospin et se faisant réélire avec 80% des suffrages exprimés contre Jean-Marie Le Pen en 2002. Nicolas Sarkozy avait senti combien la base du centrisme des années Chirac représentait une base fragile et il fit campagne résolument à droite pour être élu, avant de gouverner dans la continuité de ses prédécesseurs, tant il est vrai que le cadre monétaire de Maastricht rend impossible une autre politique. 

Européen? Tous les présidents depuis Giscard l'ont été au sens de Jean Monnet. Au point d'imposer un véritable dogme et de tuer le débat politique sur la question de l'organisation du continent. Mitterrand fit le choix de l'unification monétaire européenne en obéissant à une double impulsion, de peur de la puissance allemande et d'idéalisme européen; Chirac pensa qu'il ne pouvait pas  devenir président s'il ne se ralliait pas à l'euro (il avait fait faire dans un premier temps des affiches de campagne anti-euro pour le référendum de 1992). Sarkozy mit une énergie phénoménale, mais finalement vaine, à tâcher de réduire l'influence du Front National tout en défendant absolument la monnaie unique. Quant à Hollande, il oublia vite ses dénonciations de la finance pour se rallier à l'ordre monétaire européen et  parrainer discrètement l'essor d'Emmanuel Macron. 

Macron ou le giscardisme à l'état pur

S'il est un personnage politique qui devrait se réjouir de l'irruption d'Emmanuel Macron sur la scène politique et de son élection certaine le 7 mai prochain, c'est VGE. On ne s'étendra pas sur l'européisme exemplaire d'un candidat convaincu qu'il est possible de "relancer l'Europe". Son libéralisme bon teint l'a amené à se présenter successivement comme le conseiller moderne de François Hollande, un ministre de l'Economie et des Finances dérégulateur puis le candidat de ce  libéralisme  un peu fourre-tout, nouvelle incarnation du progressisme à l'américaine, que contient son livre Révolution. 

C'est en matière de centrisme que Macron semble être en mesure de réussir ce qu'aucun de ses prédécesseurs n'a réussi à mettre sur pied: être élu au centre. François Mitterrand ou François Hollande ont fait campagne à gauche pour être élu avant de gouverner au centre. Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont fait campagne à droite avant de gouverner au centre. Macron, lui, a réussi à rassembler une coalition de socialistes modérés, de centristes et de déçus de François Fillon. Et comme les Français aiment donner à un président nouvellement élu une majorité, il est bien probable que Macron aura, lors des prochaines élections législatives, ce dont Giscard avait rêvé, une majorité au centre, née de l'effondrement des socialistes et des républicains. 

"Deux Français sur trois" contre le giscardisme

Le giscardisme possède une caractéristique: il ne peut pas rencontrer l'assentiment d'une majorité de Français, sauf par malentendu. En 1974, Giscard fut élu par la droite gaulliste, contre le programme de l'Union de la Gauche. Aujourd'hui, Emmanuel Macron devrait devenir président de la République en pleine recomposition politique après s'être magistralement faufilé dans les interstices du jeu partisan. Mais exprimé à l'état pur, le giscardisme fait peur, habituellement: Giscard n'a pas été réélu en 1981; Jacques Delors, porteur lui aussi d'un programme giscardien, n'a pas osé se présenter à l'élection présidentielle en 1995. Giscard avait mis toute son énergie à faire émerger une constitution européenne en 2005: le peuple français lui a signifié une nouvelle fois qu'il ne voulait pas de sa vision. 

D'où vient cette malédiction qui oblige, en temps ordinaire, le giscardisme à avancer masqué et le condamne, régulièrement, à une déculottée électorale (Mitterrand a perdu sa majorité en 1986 et en 1993; Chirac en 1997. Sarkozy n' a pas été réélu en 2012. Hollande n'a pas osé se représenter en 2017)? C'est là que nous mettons le doigt sur le paradoxe d'une politique dont l'ambition a toujours été de rassembler (le "Deux Français sur trois" de Giscard; la "France unie" de Mitterrand; le "Ensemble tout est possible" de Sarkozy; la "France ensemble" de Chirac ou de Macron) mais qui ne réunit jamais durablement de majorité.

Dans "Démocratie française", Giscard avait fait le pari de l'apaisement et de la démocratisation tranquille. Même après sa défaite, il a continué à croire à la possibilité de "rassembler deux Français sur trois" autour de son programme libéral, centriste et européen. Giscard n'a jamais traité la question de savoir si un tel programme était possible dans un monde caractérisé par l'étalon-dollar (ce que j'appelle l'ordre post-nixonien); il n'a semble-t-il jamais voulu prendre en compte l'impasse que représentait une politique de la monnaie forte dans un monde adonné au désordre monétaire et alors que la rigueur monétaire française n'était jamais suffisante pour l'Allemagne. Ni Giscard ni ses successeurs ne se sont jamais interrogés sur l'érosion constante des classes moyennes, base de la démocratie tranquille qu'ils appelaient de leurs voeux.

Emmanuel Macron sera élu selon toute vraisemblance; par "deux votants sur trois". Mais cela représentera à peine plus du tiers des inscrits, au terme d'une forte abstention ou d'un vote blanc important de l'électorat. 

Emmanuel Macron président ou le chant du cygne du giscardisme

Une fois élu, Emmanuel Macron connaîtra le même sort que ses prédécesseurs: au bout de quelques mois, les dures réalités de l'ordre monétaire européen dont la France ne peut déserrer l'étau, s'imposeront à lui. Les inégalités sociales continueront à croître. La France continuera à connaître une croissance molle, sans création d'emplois ni sans marge de manoeuvre pour investir dans le secteur-clé, l'éducation. Il aura le choix entre la fuite en avant vers "plus d'Europe" et un immobilisme qui le minera à petit feu comme il a détruit le quinquennat de François Hollande. 

La seule différence avec ses prédécesseurs tient sans doute à ce que l'euro éclatera durant son quinquennat. La monnaie européenne tient, contre tout réalisme économique, pour deux raisons: les marchés le plébiscitent faute d'élément d'alternative; et l'autorité de l'Allemagne est pour l'instant incontestée. Or, ces deux piliers sont en train de vaciller. Confronté à une crise du dollar, Trump choisira de favoriser les facteurs centrifuges de l'union économique et monétaire pour accorder un répit, le dernier, à l'ordre post-nixonien; quant à l'Allemagne, rejointe elle-même par les inégalités sociales, absorbée dans une immense tâche d'intégration des réfugiés qu'elle a fait venir, et de plus en plus détestée en Europe orientale et méridionale, elle perd progressivement la possibilité d'exercer un leadership en Europe. Et la France, divisée politiquement et socialement, aura de plus en plus la tentation, au vu de sa réalité sociale ravagée, d'exiger une "autre politique" de la part de l'Allemagne. 

Emmanuel Macron aura peut-être le ressort pour penser le monde d'après. Il faut le souhaiter car la France s'étiole à petit feu au cours des "Quarante Piteuses" qui ont suivi les "Trente Glorieuses". Il y a urgence à relancer l'économie française, réintégrer la "France périphérique" à l'aventure nationale, investir massivement dans l'économie de la connaissance et de la créativité, permettre à chaque Français de devenir "entrepreneur de son destin".  N'insultons pas l'avenir. Mais, pour réussir, Emmanuel Macron aura besoin de sortir des coordonnées du giscardisme, dont il n'est jusqu'à maintenant que l'ultime représentant,. 

 

Lundi 1 Mai 2017
Edouard Husson