Le Blog d'Edouard Husson

Pierre Rezé (1925-2011)



Pierre Rezé nous a quittés le 12 janvier 2011. Au nom de tous ses anciens élèves, je souhaiterais présenter à son épouse et à sa famille nos condoléances les plus sincères. Des générations d'élèves se souviennent avec émotion d'un professeur de français, latin et grec d'une culture incomparable et auprès de qui ils ont appris, en outre, les rudiments de la mise en scène théâtrale ou de l'analyse picturale. Lorsque nous nous souvenons de Sainte-Croix de Neuilly où nous avons fait notre scolarité, la silhouette de Pierre Rezé se détache comme celle du professeur par excellence. Ses cours nous ont accompagnés à l'université ou en classe préparatoire. Ils étaient le plus souvent inégalables. Beaucoup d'entre nous en possèdent encore aujourd'hui les notes qu'ils avaient prises.

Je me remémore la succession des auteurs traités en Première par le Maître: La Fontaine, La Bruyère, Chénier, Diderot, Chateaubriand, Musset, Flaubert, Hugo. Je me souviens des semaines passées à lire, avec Pierre Rezé, le Temps Retrouvé en Terminale. Ses cours de latin ou de grec nous ont inculqué durablement la grammaire et le sens de l'étymologie, par des formules dont il avait le secret (il les appelait ses "grigris" ou "amulettes"), mais ils étaient aussi l'occasion de merveilleuses explications de texte: Virgile, Horace, Lucrèce revivaient durant quelques semaines de commentaire. Lorsque, dans les années 1990, la lecture de Sénèque est devenue à la mode à Paris, j'imaginais souvent voir surgir le maître, demandant: "Ah oui! Vraiment? Vous prétendez avoir lu Sénèque? Je pose des questions?". On raconte qu'un inspecteur de l'éducation nationale, venu inspecter Pierre Rezé, avait commencé, au bout de quelques minutes de cours, à prendre des notes comme un bon élève et en était reparti avec plusieurs pages de notes très denses.

Dans la querelle entre Mabillon et Rancé, Pierre Rezé avait choisi le premier. Il était d'une érudition phénoménale - "L'érudition conserve" nous disait-il quelquefois à propos de Varron, dont il aura égalé la longévité. Nous nous sentions petits et reconnaissants quand il commentait Lorenzaccio ou le Soulier de Satin. Pierre Rezé lisait sans cesse et il nous parlait de ce qu'il y avait de plus récent dans la vie de l'esprit. Avec un don de la formule, il savait, en quelques mots, nous transmettre l'essentiel d'Aron ou de Foucault, de Lévi-Strauss ou de Clément Rosset. Je me rappelle avoir lu en quelques mois, sous l'inspiration de Pierre Rezé, tout Dumézil, qu'il mettait très haut. Son érudition était vivante, féconde et la culture qu'il a inculquée à des générations continue d'accompagner beaucoup d'entre nous, quelle que soit la voie que nous avons choisie.

Pierre Rezé était un maître exigeant, traquant les clichés ("La règle des trois unités, c'est secondaire pour définir le classicisme"), les approximations ("Molière ne critique pas la préciosité, il fait rire Paris avec des précieuses de province"), pour mieux inculquer des analyses qui n'étaient paradoxales qu'en apparence ("Le sonnet d'Oronte est de très bonne facture"). Il mettait en scène devant sa classe une "ample comédie en cent actes divers", dont les personnages nous étaient bien vite familiers, y compris ceux qu'il détestait ostensiblement (Zola), dont il se moquait souvent (Hugo pensif ou "Pépé Sartre") ou qu'il sortait du rôle habituel ("Le grand drame romantique français, c'est Cyrano de Bergerac"). Comment oublier, après les cours de Pierre Rezé, que Brutus était un millionnaire qui avait tué César par désoeuvrement et Octave-Auguste un débauché en fait plus cruel que Néron? Comment ne pas se souvenir qu'un "bon acteur se reconnaît à ce qu'il sait faire de ses pieds", une observation applicable à tous les métiers où l'on doit prendre la parole en public?

Après le lycée, nous sommes nombreux à avoir gardé le contact avec notre ancien maître - nous souvenant avec émotion de son caustique "Moi, Messieurs, je vénérais mes maîtres". Il accordait un soin particulier à la correspondance avec ses anciens élèves et j'ai gardé des lettres qui sont une autre forme de cours discrètement professé à travers le temps qui passait. Pierre Rezé nous entretenait de ses lectures récentes, il nous faisait part de son enthousiasme pour une exposition ou une représentation d'opéra, il éclairait par une formule ciselée ce que nous lui avions confié de nos études ou de notre vie professionnelle. C'est pourquoi la nouvelle de son décès nous atteint terriblement. Mais il n'aurait pas aimé qu'on déploie du pathos à son égard. Je suis sûr que beaucoup d'entre nous, à l'annonce de son départ, se sont souvenus de son regard presque espiègle, tantôt ironique quand il nous avait pris en flagrant délit d'ignorance, tantôt bienveillant dès qu'il sentait qu'il avait réussi à nous emmener vers la culture authentique. "On ne nous voit jamais là où souffle l'esprit!" nous disait-il quelquefois, gentiment moqueur pour nous éveiller à un domaine que nous ignorions. A présent, ce chrétien discret et fervent, qui, respect des consciences oblige, en parlait peu mais appliquait à l'Ecriture et à la théologie la même passion érudite qu'à l'Antiquité gréco-romaine ou à l'art contemporain,s'en est allé là où plus aucun obstacle ne s'oppose à ce que souffle l'Esprit.

Grâce soit rendue d'avoir eu un tel pédagogue!

Lundi 17 Janvier 2011
Edouard Husson