Le Blog d'Edouard Husson

Qu'avons-nous fait du 9 novembre 1989?

Mon ami Benjamin, homonyme du célèbre Premier Ministre britannique, partage son temps entre Londres et Hughenden, quand il n'est pas en voyage pour observer et évaluer le renouveau conservateur contemporain. Il a son propre blog et carte blanche sur mon site.



Le 9 novembre 1989, ni internet ni Twitter ni le smartphone n'existaient. J'avais passé la soirée chez des amis, je suis rentré me coucher sans ouvrir la radio. Ce n'est que le lendemain au réveil, en écoutant les informations de 7h, que j'ai compris qu'il s'était passé quelque chose. Depuis Berlin, un journaliste parlait de ces masses d'individus qui avaient envahi Berlin-Ouest; et il finit son reportage en posant cette question incongrue: "Qui défendra, désormais, les damnés de la terre?". 

Le Mur de Berlin s'ouvrait, pacifiquement. C'était une nouvelle incroyable. Eh bien un journaliste de la BBC, j'ai oublié son nom, jugeait que la fin du communisme, condensée dans la fin du rideau de fer à Berlin, signifiait que les petits, les humbles, les pauvres, les esclaves de notre modernité ne seraient plus défendus. 
Comme si la préoccupation du sort des plus fragiles n'avait pas été portée depuis trois mille ans au moins par les prophètes hébreux et leurs héritiers, chrétiens et juifs! 
Comme si la société médiévale n'avait pas été une société profondément attentive aux faibles et aux miséreux!
Comme si ce n'étaient pas des conservateurs, des chrétiens et des sociaux-démocrates qui avaient soulagé pratiquement le sort des ouvriers dans la révolution industrielle!  
Comme si le marxisme avait produit quoi que ce soit de fécond à part la diffusion universelle d'un esprit de guerre civile! 
Comme si le socialisme réel du bloc soviétique, celui d'Asie ou celui d'Amérique n'avaient pas représenté d'immenses régressions historiques, dont le régime des Khmers Rouges est l'incarnation la plus monstrueuse. 

La réaction de ce journaliste, au fond très réactionnaire, montrait bien le risque que l'immense libération de 1989 ne soit pas comprise. Il n'était malheureusement pas seul. Et l'Occident a largement gâché la révolution démocratique de cette époque. En particulier l'Europe, aujourd'hui profondément déboussolée. 

A l'époque, nous n'avons pas voulu voir la parenté entre le socialisme réel qui s'effondrait et le progressisme néo-libéral qui s'emparait progressivement de l'Occident. 
Des nations démocratiques avaient fait tomber le communisme mais nous voulions imposer partout le règne du post-national.
Les totalitarismes avaient prouvé leurs méfaits en confisquant systématiquement les enfants à leurs familles mais, loin de réhabiliter la famille comme la cellule fondamentale de l'éducation à la liberté et à la responsabilité, en un mot à l'autonomie de la personne, nous avons laisser l'Etat continuer à étendre son emprise aux dépens de la sphère privée. 
La lutte des opposants au nazisme et au communisme avait amené à envisager l'être humain dans toute sa complexité personnelle au lieu de l'abandonner, comme individu, à toutes les manipulations. Eh bien! nous avons exalté toutes les formes imaginables d'individualisme, dont la pseudo-théorie du genre est la version la plus caricaturale. 
L'immense effort de Jean-Paul II montrait combien il est urgent de répondre à la soif de sens de nos frères humains et combien le christianisme, fondé sur la distinction entre le "royaume de Dieu" et le "royaume de César", est libérateur pour la personne, celle des incroyants comme celle des croyants. Au lieu de soutenir la lutte du pape polonais pour la dignité humaine, nous avons laisser s'installer un athéisme d'Etat souvent militant et fasciné par son double inversé, l'islamisme. 
La révolution de l'information réhabilitait le "small is beautiful" mais nous avons voulu prolonger au-delà du raisonnable la construction de grands ensembles et d' empires. Nous avons laissé toute marge de manoeuvre à un anarcho-capitalisme créateur d'oligarchies transnationale indifférentes à la démocratie (forcément nationale). 
Le renouveau entrepreneurial encourageait à rendre aux individus et aux communautés la responsabilité de l'ordre monétaire mais nous n'avons pas reconquis notre liberté aux dépens des banques centrales et de leurs fiat currencies: au contraire, nous avons aggravé le système avec la création de l'euro, prétention prométhéenne de gérer une immense zone monétaire non optimale avec un seul taux d'intérêt. 
L'esprit de paix né dans les ruines et les destructions de la Seconde Guerre mondiale tendait à s'imposer partout mais nous avons laisser subsister l'OTAN et les Etats-Unis déclencher des guerres à répétition au Moyen-Orient. 
Les totalitarismes nous avaient montré comment la science pouvait être dévoyée au service du "meilleur des mondes" mais, loin d'en garder la mémoire, nous avons laissé une partie de la médecine moderne à ses fascinations pour la manipulation du matériau humain. Au point qu'aujourd'hui un eugénisme libéral existe, peut-être plus redoutable encore que l'eugénisme nazi. 
Il faut dire que nous ne croyons plus à l'humanité. Une mentalité sombre et malthusienne s'est emparée de nous. Alors que l'effort humain pour l'équilibre climatique puisera ses meilleures chances dans l'innovation technologique et dans le développement de systèmes de distribution énergétique sur mesure, nous nous abandonnons à un mélange de fatalisme et de bureaucratie internationaliste qui seront au mieux inefficaces pour la planète. 

Le 9 novembre 1989 au soir, une jeune femme élevée dans la mentalité socialiste de RDA et fille d'un pasteur luthérien qui avait émigré, à contresens de l'histoire, en 1954, de RFA en RDA, brisa la routine de ses soirées est-allemandes et alla se promener dans Berlin-Ouest rendu accessible. Puis elle rentra se coucher bien sagement, en attendant la suite. La démocratisation de la RDA puis la réunification lui offrirent des perspectives inattendues. Cette jeune femme s'appelait Angela Merkel. Dix ans plus tard elle commençait à présider le parti chrétien-démocrate; seize ans plus tard, elle devenait Chancelière. Trente ans plus tard, Angela Merkel est sur le point de quitter le pouvoir et l'on se rend compte qu'elle aura flatté la parenté profonde entre le progressisme occidental, qu'elle a découvert et contribué à mettre en oeuvre, et le marxisme dont elle avait pourtant constaté l'échec. La première femme à occuper le poste de chancelier allemand amenait avec elle: une profonde conviction, apolitique, selon laquelle "il n'y a pas d'alternative"; un refus du débat politique comme structurant pour la démocratie et efficace pour l'action publique; une fascination pour la technocratie; une tendance à prendre des décisions d'immense portée sans aucune consultation; un goût pour l'ingénierie sociale, en particulier quand il s'est agi d'ouvrir sans aucun filtrage les frontières de l'Allemagne aux réfugiés et aux migrants opportunistes en 2015. Elle symbolise plus que tout autre parcours politiques de ces dernières années, l'échec d'une Europe qui n'a pas compris pourquoi le communisme s'était effondré. 

Il y a de multiples façons de sortir de l'impasse politique dans laquelle nous nous trouvons.  L'une d'entre elles consiste à retrouver le véritable esprit, libérateur, de novembre 1989.   
   
 

Samedi 10 Novembre 2018
Benjamin Disraëli