Le Blog d'Edouard Husson

Une soutenance d'habilitation réussie



Je siégeais aujourd'hui dans le jury d'habilitation de François Delpla, présenté à l'université de Bretagne Occidentale (Brest). Je me suis réjouis de la reconnaissance accordée à cet historien inclassable, pour plusieurs raisons:

- François Delpla a effectué l'essentiel de sa carrière professionnelle comme professeur de lycée. Qu'un professeur de lycée écrive une thèse et développe, avec les années, une oeuvre de chercheur est devenu de plus en plus rare, malheureusement. Raison de plus de se réjouir, dans ce cas; en espérant que les universités, qui se sont progressivement refermées sur elles-mêmes en termes de recrutement, depuis une trentaine d'années, se rouvrent aux professeurs du secondaire de talent.

- François Delpla a développé une oeuvre historique anti-conformiste. Quand toute la corporation des chercheurs en histoire ne s'intéressait qu'aux phénomènes de "radicalisation cumulative de la violence" dans les institutions du IIIè Reich, il a renouvelé l'analyse du comportement hitlérien et rappelé utilement qu'on avait toujours tendance à minimiser les capacités manoeuvrières du dictateur nazi. Comme l'avait dit le politiste Karl-Dietrich Bracher il y a quarante ans, "l'histoire du nazisme est d'abord celle de sa sous-estimation", à commencer par la sous-estimation, jadis par les dirigeants aujourd'hui par les historiens, de Hitler lui-même. L'étude la plus magistrale de Delpla est peut-être celle qu'il consacre à l'arrêt des blindés allemands avant Dunkerque, sur ordre de Hitler. Les généraux allemands après la guerre, relayés par beaucoup d'historiens, ont affirmé qu'il s'était agi d'une magistrale erreur du dictateur, qui avait manqué l'occasion de faire prisonnière l'armée britannique. Delpla montre au contraire le calcul stratégique hitlérien, parfaitement dosé: laisser une partie des troupes britanniques se rembarquer tout en pouvant reprendre l'offensive à tout moment, c'est envoyer un signe au parti de l'appeasement resté très fort après le début de la guerre, en particulier sous l'impulsion de lord Halifax; et, comme le montre Delpla, il s'en fallut de peu, dans les jours qui suivirent, que Churchill ne fût mis en minorité au sein du Cabinet. Autrement dit, Hitler a failli gagner son pari d'une entente avec l'Angleterre sur la base "respect de l'Empire britannique par l'Allemagne/ Acceptation par la Grande-Bretagne de la création de l'Empire européen continental de l'Allemagne". L'oeuvre de Delpla regorge de renouvellements historiographiques de ce genre. Je ne partage pas toutes ses thèses mais je les trouve toujours stimulantes.

- Je me réjouis, enfin, de ce que la quinzaine d'ouvrages qui constituent le dossier présenté par François Delpla ait été l'occasion d'un vrai débat, nourri, entre les membres du ,jury et l'impétrant. On dit souvent qu'il n'y a pas de débat digne de ce nom à l'université; nous avons eu, cet après-midi, la preuve du contraire

Lundi 25 Juin 2012
Edouard Husson